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Chapitre 51 : Bintou – Dénouement

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Par Nathalie

- Tu m’as dit que tu n’avais plus rien à m’apprendre ! lança Bintou en claquant la porte de la salle du professeur d’esprit.

Il était assis en tailleur au centre de la pièce, les yeux fermés, un sourire large fendu sur le visage comme une entaille figée.

- Tu me déranges, dit-il sans bouger. Sors, Bintou. Laisse-moi savourer.

- Tu écoutes le canal public ! l’accusa-t-elle, la voix vibrante de colère. J’ai essayé d’y accéder. Je capte, mais je ne comprends rien !

- C’est sûrement parce que tu es une femme. Dégage, maintenant.

Il n’avait pas même entrouvert les paupières. Sa voix, douce et moqueuse, était une gifle.

Bintou recula d’un pas, abasourdie. Elle serra les poings. Une femme ? Qu’est-ce que son sexe venait faire là-dedans ? Son cœur battait à tout rompre. C’était un mensonge, forcément. Un moyen de se débarrasser d’elle, comme d’un fardeau dont on ne veut plus. Il en avait assez de transmettre à la petite humaine. Voilà tout.

Elle sortit, la gorge nouée de frustration. Son front bourdonnait, ses tempes battaient. L’échec, elle connaissait. Mais l’exclusion, l’humiliation, c’était autre chose. Et pourtant… le signal existait. Elle l’avait perçu. Elle n’était pas folle. Alors elle n’allait pas en rester là.

Elle n’allait pas se taire. Pas cette fois.

Elle respira un grand coup, puis se mit en marche. Il lui restait un espoir. Un seul eoshen accepterait - peut-être - de lui répondre.

- Que tes nuits soient sombres, Sylenn, lança Bintou en entrant.

- Arrête de m’appeler comme ça ! gronda-t-il sans ouvrir les yeux.

- Que tes nuits soient sombres, eoshen, rectifia-t-elle d’un ton faussement docile.

- Que tes nuits soient sombres, Bintou. Tu ne te lasses jamais de me saluer ? On vit ensemble, tu sais.

- Ça s’appelle la politesse. Bref. Tu écoutes le canal public ?

- Non. Certainement pas.

Sa grimace de dégoût la déconcerta.

- Je n’arrive pas à le comprendre, dit-elle.

- C’est sûrement parce que tu es une femme, répondit Sylenn.

Elle resta bouche bée. Encore ça ? C’était contagieux chez eux ou quoi ? Quel rapport entre ses compétences magiques et la nature de ses attributs sexuels ?

- Sylenn, je ne…

- Arrête de m’appeler comme ça, siffla-t-il en ouvrant enfin les yeux.

- Quel rapport avec mon sexe ? s’exclama-t-elle.

Sylenn soupira. Il comprit qu’elle ne partirait pas tant qu’elle n’aurait pas une réponse.

- D’accord. Assieds-toi.

Elle s’installa sans se faire prier.

- Il y a peu de femmes à L’Jor, commença-t-il. Elles vivent à Adama, dans les palais de coton.

- Je sais, dit-elle.

- Elles y sont précieuses. Rares. Pour éviter toute perte, chacune est escortée d’un eoshen. Il la suit, l’assiste, la soigne, la soutient.

- Comme un compagnon ?

- Comme un miroir. Et ce miroir reçoit… tout.

Il marqua une pause, la regarda longuement, puis joignit ses mains. Il forma un cercle avec la gauche. Avec son index droit, il effectua de lents allers-retours à l’intérieur.

Bintou rougit, décomposée.

- Tu plaisantes…

Il secoua la tête.

- Et c’est moi qu’on accuse de pensées sales ? murmura-t-elle. Le professeur d’esprit, tout à l’heure, il disait « savourer »…

- Oui.

- Elles savent, au moins ?

- Elles savent qu’il y a un lien. Pas qu’il est sensoriel à ce point.

- Le lien, il permet de partager la vue, le son, le goût, le toucher, l’ouïe mais aussi les émotions ! s’étrangla Bintou qui avait bien écouté les leçons du professeur sadique.

- Tout, confirma Sylenn. Y compris ce que ton esprit ne sait pas traduire. Une érection, par exemple.

Elle grimaça de nouveau.

- C’est dégoûtant.

- C’est la loi qu’ils transgressent. Seuls les reproducteurs ont le droit de contact physique. Pas les eoshen. Et nous sommes censés faire respecter la loi.

Elle le fixa, attentive. Il voulait devenir shale. Cette rigueur faisait sens. Et pourtant…

- Tu ne les comprends pas un peu ? demanda-t-elle. Pour eux, c’est peut-être la seule échappatoire. Une minute de plaisir volé à leur vie de geôliers.

Elle soupira, pensive. Elle les plaignait. Puis, une idée plus dure la frappa. Elle ne recevrait même pas ça. Rien. Même leur vice lui était interdit.

- Pourquoi les eoshen du Palais de Coton livrent-ils ainsi leur intimité ?

- Parce que s’ils ne le font pas, on les prie de rentrer au Foyer. Et on les remplace. Ce ne sont pas des Shale. Ce n’est pas nécessaire. Ils ne risquent rien, là-bas. Les Tewagi protègent la zone jour et nuit.

- Donc… si tu veux baiser, tu partages.

Bintou serra les dents. Ce chantage la dégoûtait. Sylenn haussa les épaules. Il se savait au-dessus de ça. Futur Shale, ça ne le concernait pas.

- Merci, Sylenn.

- Arrête de m’appeler comme ça.

Elle lui tira la langue.

- Combat ? proposa-t-il.

- Syphry nous rejoint ?

- Non. Il lit à la bibliothèque.

Bintou fronça les sourcils.

- Il a accepté de ne plus sortir d’ici qu’à travers mes pensées. Il se sédentarise. Du coup, il préfère éviter tout ce qui lui rappelle ses espoirs anéantis.

- Mes massages n’y changeront rien, grommela-t-elle.

- Tu fais beaucoup, mais pas des miracles. Il y a une part de responsabilité qui revient à chacun.

Bintou hocha la tête, résignée.

L’entraînement s’interrompit brusquement. Un appel télépathique venait d’un Shale. Sylenn se redressa, déjà ailleurs. Il recevait ses leçons comme ça : quand un Shale avait du temps et l’envie d’enseigner, Sylenn se rendait disponible.

Bintou connaissait cette routine. Elle avait déjà été interrompue en plein massage, en pleine discussion, en plein duel. Elle s’éloigna pour le laisser apprendre.

Elle comptait se rendre dans la salle de préparation fabriquer quelques produits. Mais la porte, grande ouverte sur l’extérieur, la fit frémir. La liberté était là, juste là… à portée de main. Si elle tentait de partir, ils l’en empêcheraient. Elle soupira. Tant de merveilles l’attendaient, dehors…

Syphry, dans son malheur, aurait au moins la chance de les contempler à travers les sens de son frère. Une pensée germa.

Elle ouvrit grand les yeux. Puis les referma. Elle calma sa respiration, se laissa glisser en elle-même, toucha les profondeurs familières de son esprit. Là, elle chercha son maître. Elle connaissait ses lignes, ses harmonies, son énergie. Corps, âme, esprit, assemblage.

« Maître ? » appela-t-elle.

Le contact fut immédiat.

« Bintou ? »

Un sourire lui échappa. Elle avait réussi.

« Eh bien, ma chère, télépathie à très longue distance validée », dit-il.

« Quoi ? »

« Je suis loin du Foyer… vraiment loin. Et c’est toi qui as lancé l’échange. Donc je valide. »

« C’est une compétence Shale, c’est ça ? »

« En effet. »

« Sylenn va me tuer… » gémit-elle.

« Parce qu’il est jaloux ou parce que tu l’appelles par son prénom ? »

Elle fit la moue.

« Tu voulais me parler ? »

« Euh… oui… je me demandais si… par hasard… tu… enfin… »

« Et si tu mettais un peu d’ordre dans tes pensées ? »

Bintou inspira, rassembla ses idées, puis formula clairement :

« Accepterais-tu, lorsque tu croises… je ne sais pas… quelque chose de remarquable - une fête, de la musique, des danses, ou… n’importe quoi d’intéressant - de me le transmettre ? »

« Très volontiers. »

Bintou explosa de joie.

« Merci, merci, merci ! »

Le jour même, il lui envoya une vision.

D’abord, une chaleur douce. Puis des éclats d’or et de rose. L’odeur du sel. Le bruit calme d’un clapotis infini. Le soleil s’enfonçait lentement dans l’océan. Une caresse tiède sur la peau, une brise légère dans les cheveux, le goût salé de l’air sur la langue. Elle haleta. Submergée.

Il avait tout compris.

Bintou se rendit auprès du professeur de régénération naturelle. Elle effleura son fil principal, mal ancré. Il picota le bout de ses doigts, une décharge fine, agréable. Elle l’attrapa. L’ancrage se tendit, puis céda. Elle le sentit s’assouplir sous ses gestes. Il ramollissait, prêt à relâcher ce fil qui n’aurait jamais dû être là.

L’ancrage réagit. De dur, il devint mou. Bintou encaissa sans mal les secousses, faibles, irrégulières. L’eoshen, en méditation profonde, lui laissait le champ libre.

Le fil appelait à l’aide. Il voulait partir. Il se débattait, tirait, luttait, usé jusqu’à la trame. Il tenait encore, mais mal. Un rien le briserait. Il fallait le détacher avec une infinie précaution.

Bintou attendit. Écouta. Puis, d’un geste fluide, elle plongea ses doigts dans l’ancrage, décrocha le fil. Une douleur aiguë traversa son bras, irradia jusqu’à l’épaule, mais elle tint bon. Elle tira lentement, aussi doucement qu’il était possible de le faire.

Le fil suivit. Libéré, l’assemblage pulsa, comme un cœur qui aurait retrouvé son rythme. Les fils se mirent à danser, portés par une musique que lui seul entendait. Un instant de grâce.

Elle cueillit le fil abîmé. L’effleura, le caressa. Le massage mental, allié à la méditation profonde, effaça les blessures. Le fil se répara, s’affina, se renforça.

Elle poussa un long soupir. Le plus délicat était derrière elle. Puisqu’elle était là… autant finir le travail. Elle dénoua les vingt nœuds disséminés dans la trame. Portés par l’état de transe, ils se défirent comme des rubans, les uns après les autres.

Bintou recula d’un pas. Le résultat était splendide. Ce n’était pas la soie pure de son maître, non. Mais une belle étoffe, souple, vibrante. Elle sourit, béate. Les fils dansaient encore, comme pour la remercier.

Quel dommage qu’elle ne puisse partager cela… Elle avait essayé. Mais ses yeux ne voyaient pas vraiment. Quand elle transmettait son regard par la pensée, les autres ne percevaient rien. Rien que du vide. Elle restait seule avec cette beauté.

Le professeur ouvrit les yeux. Il mit du temps à revenir, lentement, comme s’il remontait d’un rêve lointain.

- Comment te sens-tu ? demanda-t-elle.

- Tellement bien… répondit-il.

Un silence. Puis :

- Bintou… Tu veux bien te blesser avec ta lame ? Que je te soigne.

Elle hocha la tête, sortit sa lame et s’écorcha la main sans trembler. Il effleura la plaie. Elle disparut aussitôt.

L’eoshen resta figé. Il haleta. Cette capacité… il l’avait perdue depuis si longtemps. Il croyait ne plus jamais pouvoir… Les espoirs, les combats, les deuils. Et soudain, là, entre ses mains… elle était revenue. Une larme glissa sur sa joue. Il tremblait.

- Merci, Bintou.

Il se leva et sortit du foyer à grandes enjambées, sans un mot de plus, comme s’il fuyait un incendie invisible.

Bintou resta seule. Elle souriait. Un Shale de plus. Moins de charge pour les autres. Plus de réactivité. Plus de vies sauvées.

Bintou retourna voir Sylenn, mais il était en plein cours. Elle fit demi-tour et se dirigea vers l’atelier pour préparer quelques potions. Elle n’avait pas fait trois pas qu’un Shale l’alpaga, essoufflé.

- Tu peux me décoincer, moi aussi ? lança-t-il.

Il avait dû courir pour arriver si vite. Bintou activa son shen. Le tissu coincé se trouvait dans le dos, tendu, tiré vers l’arrière. Elle n’avait aucune idée de la compétence perdue, mais visiblement rien d’indispensable à un Shale.

- Je ne peux pas faire de Nech’i kwasi, expliqua-t-il. Je bluffe en permanence. C’est pour ça que je reste près du foyer. Pour fuir si ça tourne mal.

Bintou acquiesça. Classique.

- Tu veux aller méditer ?

- Aucune chance que je reste ici des lunes.

- Somnifère ? proposa-t-elle.

- Tes massages me vont très bien. Je ne trouve pas tes pensées sales ou impures, ajouta-t-il avec un clin d’œil.

Bintou sourit, mais plongea son regard dans le sien, direct, sans détour. Pas de salutation, pas de merci. Les Shale commandaient, on obéissait. Il ne dérogeait pas à la règle. Bintou accepterait-elle malgré cela ? Elle pourrait refuser. Elle en avait le droit. L’honneur la poussa à accepter. Sa conscience. La sensation de faire le bien.

- D’accord, dit-elle.

Il entra en méditation profonde. Bintou connaissait la manœuvre. Elle ramollit l’ancrage, fit coulisser le fil pour qu’il retrouve sa place, effaça les nœuds un à un. Quelques battements plus tard, la Nech’i kwasi apparut dans la main du Shale. Il sourit.

- Merci, Bintou.

Première formule de politesse. Elle en fut touchée.

- Je t’en prie.

Il s’éloigna. Syphry apparut dans l’embrasure de la porte.

- C’est déjà l’heure de ton massage ? s’exclama Bintou, surprise. Je n’ai pas vu le temps passer.

- Pas grave, répondit-il en souriant.

Travailler sur Syphry lui demandait toujours une énergie folle. Elle avait fini par installer un sablier pour limiter le temps. Trop de patients, pas assez d’heures. Son tissu était tissé de mailles épaisses, nouées serré. Il fallait ruser, s’appliquer, reprendre cent fois les mêmes gestes. Bintou gardait sa motivation, mais elle terminait toujours vidée.

Peu après, Sylenn arriva à son tour. Ce massage-là fut tout autre. L’assemblage souple et régulier de son tissu glissait sous ses doigts. Naviguer sur cette étoffe soyeuse était un plaisir. Une respiration.

Dès qu’il fut rhabillé, il lança :

- Combat ?

- Carrément ! répondit Bintou avec un grand sourire. J’ai besoin de me dérouiller.

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