Bintou pleura un long moment, assise contre le mur froid du couloir. Quelques eoshen passèrent sans un regard. Elle sanglotait, incapable de se reprendre. Le rejet brûlait dans sa poitrine comme une plaie vive.
Une main se posa sur son épaule. Des bras l’entourèrent, la serrant dans une étreinte douce, maladroite, mais sincère.
- Moi aussi je sais ce que c’est d’aimer… et de devoir le cacher, murmura le second ricaneur.
- Ton frère ? souffla Bintou.
Il hocha la tête.
- La liberté de ressentir… C’est un mensonge, alors ? demanda-t-elle, amère.
- Non, répondit-il. Ressentir n'est pas interdit. C’est l’acte qui l’est.
Il hésita, cherchant ses mots.
- Je n’aime pas mon frère comme tu aimes ton maître. Je voudrais juste… l’enlacer, lui tenir la main. Le simple contact.
Bintou fronça les sourcils. Jamais elle n’avait vu deux elfes noirs se toucher. Comme si une caresse risquait de déclencher un cataclysme.
- Tes massages brisent un énorme tabou, reprit-il.
- Pourtant, à L’Jor, c’est courant, protesta-t-elle.
- Oui… mais rare. Et toujours justifié : récupérer après l’effort, jamais pour le plaisir du toucher.
- Ils servent bien à… commença Bintou.
- De notre côté, oui. Mais du tien ? coupa-t-il. Ose dire que nous toucher ne te procure aucun plaisir. Ose prétendre que nous te dégoûtons.
Bintou sentit la colère bouillonner.
- Honnêtement ? Trouver ton "moi intérieur" n’a pas été une partie de plaisir, grogna-t-elle.
Le visage de l'elfe s'assombrit. Elle se radoucit malgré elle. Ce n’était pas contre lui.
- Quand je vous masse, c’est du travail, expliqua-t-elle, la voix serrée. Je vois des cordes, des nœuds, des ancrages… pas des fesses, pas des sexes, pas des corps désirables. Je travaille avec le shen. Ce n'est pas vous que je touche : c’est votre circulation intérieure. Crois-moi, si je pouvais m’en passer, je le ferais.
Il baissa les yeux.
- Pardon, Bintou. Je ne voulais pas t'insulter.
- Alors pourquoi penser que je vous sexualise ?
Il se tortilla, mal à l'aise.
- Parce qu’il faut bien une raison, bredouilla-t-il. Sinon... pourquoi faire tout ça pour nous ?
Bintou se figea. L’incompréhension des eoshen était douloureuse.
- Pourquoi as-tu risqué ta vie pour moi ? murmura-t-il, vulnérable.
Elle le fixa. Deux fois plus vieux qu’elle et pourtant perdu.
- Peut-être parce que j’ai un truc que vous ignorez : la compassion, cracha-t-elle en se relevant.
Elle s’éloigna de quelques pas, serrant les poings pour ne pas hurler. Sa main effleura sa dague. L’envie de s’en servir la traversa.
« Salle des guépards. Maintenant. »
L’ordre de son maître claqua dans sa tête. Bintou ferma les yeux. Inspira. Puis se tourna vers le ricaneur, la mâchoire crispée.
- Tu peux me conduire à la salle des guépards ?
Il acquiesça sans un mot. Elle le suivit dans de nombreux couloirs jusqu’à se retrouver dans une salle d’entraînement au combat.
- Ah super ! T’as décidé de venir, finalement ? s’exclama le premier ricaneur.
- Non, maugréa-t-il. Je l’accompagne, c’est tout…
- Reste, maintenant que tu es là !
Le second ricaneur soupira en secouant la tête avant de rejoindre son frère. Il n’avait clairement pas envie de participer. En tout, neuf apprentis se trouvaient là, un bâton d’entraînement à la main. Le binôme du premier ricaneur se retrouva seul.
Bintou sentit d'abord une légère vibration, un froissement dans l’air, puis une vague de pensées étrangères l’envahir. Des images brutes, mal formées, jaillissaient sans contrôle. Elle tenta de s’en protéger, de dresser une barrière mentale, mais c’était comme lutter contre une pluie d’orties. L’un des apprentis se répandait, sans le vouloir, étalant ses émotions comme un enfant étalerait sa peur.
Un frisson lui remonta l’échine. Elle comprit alors ce que ressentaient les eoshen face à ses propres débordements passés. Recevoir ainsi l’esprit nu d’un autre, sans y être invité, donnait envie de hurler.
- On reprend ! ordonna le maître de Bintou aux commandes de la leçon.
- Je n’ai plus de partenaire, maugréa le solitaire.
- Si, le contra le maître de Bintou. Elle !
Bintou leva les yeux et attrapa au vol le bâton qu’il lui envoyait. Elle observa l’objet puis son adversaire.
- Une femme ? répliqua l’apprenti. Je ne vais pas me battre contre une femme.
Bintou ne cesserait d’être étonnée que son sexe les gène davantage que sa nature humaine.
- Pourquoi ? Il y en a des millions comme elle. Elle n’est ni rare ni précieuse, lui indiqua le maître d’armes.
Bintou soupira. Que ça soit vrai ne rendait pas les mots plus agréables à entendre. L’adolescent se plaça en face d’elle, encore peu certain de ses conclusions.
- On doit faire quoi ? demanda Bintou.
- Frapper l’autre, indiqua l’eoshen.
- Le frapper ? répéta Bintou. N’importe comment ?
Il hocha la tête tout en accompagnant ce geste d’un léger sourire. Bintou transperça son adversaire des yeux. Frapper un eoshen, même apprenti, lui ferait carrément du bien ! Voilà un excellent moyen de lui faire passer ses nerfs.
- On attend le signal ! gronda l’eoshen envers les jumeaux qui avaient fait mine de commencer.
Ils se remirent en position d’attente. Ils ne ricanaient pas ici.
À peine le sifflement retenti, Bintou pivota sur le côté, esquiva l'attaque maladroite de son adversaire et frappa. Un seul coup. Net, précis, dans les côtes. Un bruit mat résonna, suivi d’un cri étranglé. L'apprenti s'effondra comme une poupée désarticulée, le souffle happé, les bras cherchant désespérément de l'air.
Les autres s’immobilisèrent, leurs bâtons encore levés. Ils avaient à peine eu le temps de se frôler.
L’apprenti, au sol, se tordait, le visage blême. Chaque respiration arrachait à sa gorge un râle douloureux, et son torse se pliait sous l’impact invisible du choc, comme si ses côtes avaient explosé sous la peau.
- Aurais-je oublié de préciser qu’elle a appris à se battre depuis l’âge de raison ? Oups… ricana le maître de Bintou.
Lentement, péniblement, il parvint à se redresser. Il recula d’instinct et alla s’adosser au mur, tremblant. Sa régénération était visiblement faible. Pas étonnant qu'il soit aussi fragile. Probablement n’avait-il pas encore trouvé son moi intérieur.
Le sifflement claqua et les apprentis se jetèrent mollement les uns contre les autres. Cela ressemblait à un carnaval sans musique.
Bintou les observa d’un œil froid. Aucun n’était capable d’attaquer sérieusement. À côté d’elle, son maître restait silencieux. Il jaugeait, il pesait, il triait. Premier cours, premiers verdicts.
Un second sifflement mit fin à la mascarade. Les apprentis respirèrent à peine plus fort qu'au repos. Tous avaient trouvé leur moi intérieur. Tous sauf l'autre, en retard, en marge.
Le maître entama son enseignement : position du regard, des épaules, du bassin, ancrage des appuis, souplesse du poignet.
- Lève ton bâton, ordonna-t-il à un élève.
Le garçon s’exécuta. L’eoshen frappa et le bâton vola au sol comme un fétu de paille.
– Esclave, lève ton bâton.
Bintou obéit. Quand le coup tomba, elle encaissa, solide. Son arme tint bon dans sa paume crispée.
– Vous voyez la différence ?
Les regards convergèrent sur elle, cherchant ce qu’elle avait et qu'ils n'avaient pas. Le maître poursuivit : écouter son souffle, celui de l’autre, lire les appuis, déceler l’attaque avant qu’elle n’éclose.
– Je vais t’attaquer. Tu ne dois que parer, dit-il au premier ricaneur. Le coup viendra sur ton bras gauche. Comment feras-tu ?
Le garçon plaça son arme. Correctement.
– Prêt ?
Il hocha la tête. Il para trop tôt. Le coup prévu n’arriva pas. Celui qui vint le cueillit sans pitié. Il cria avant de reculer, blessé dans son orgueil plus que dans sa chair.
– Bintou, ton tour.
Elle serra son bâton plus fort. Le parer, lui… Mauvais plan. Il avait intérêt à être indulgent. Le premier coup fut franc. Brutal. Mais prévisible. Elle para net. Les spectateurs poussèrent des exclamations surprises. Ils n'avaient rien vu venir. Il suffisait pourtant d'ouvrir les yeux.
– Le prochain coup pourra tomber n'importe où, prévint-il, mais je te laisserai encore sentir le moment.
Bintou parvint à contrer quatre attaques sans vaciller. Chaque coup affûtait son attention, tendait ses nerfs comme des câbles.
– Maintenant, observa l’eoshen, je réduis mes préparations.
Les appuis devinrent minimes. Pourtant, Bintou resta imperturbable, ses réflexes aussi affûtés qu’un fil de rasoir.
– Et maintenant… je feinte.
Elle vit le mouvement, ou crut le voir, se prépara à contrer – trop tard. Le bâton la cueillit en pleine mâchoire avec une violence sèche. Elle s’effondra sur les genoux sous les cris des apprentis.
Serrant les dents, elle se soigna en vitesse. Le goût du sang dans la bouche, la honte en bandoulière.
Lorsqu’elle se releva, elle planta dans le maître un regard noir, aussi tranchant qu’un poignard.
- Elle en redemande, non ?
- Je confirme, lança un apprenti, hilare.
Les autres opinèrent avec entrain. Le maître d’armes ne répondit pas. Il bougea à peine. Son bâton fusa. Le choc surprit Bintou dans le dos, la faisant chanceler. Elle para le suivant, puis un autre, les dents serrées, avant de sentir son bras gauche craquer sous l'impact brutal.
Un éclair de douleur la traversa, mais elle l’ignora. Tant que ses jambes tenaient, elle continuerait. La meilleure défense, c'était l'attaque.
Un hurlement éclata dans la salle lorsque son bâton fendit l'air, droit vers l’eoshen. Il intercepta l’assaut d'une main légère, un sourire narquois accroché aux lèvres, et lui adressa un clin d'œil insolent.
- À votre tour, annonça-t-il aux autres.
Bintou recula d’un pas, ramenant son arme vers le sol. Sans un mot, elle observa le maître organiser la suite du cours. Les apprentis s’installèrent et commencèrent leurs enchaînements sous l'œil intransigeant du professeur.
Elle n'avait aucune envie de se mêler à eux. L’exercice lui paraissait terne, creux.
Son regard glissa vers l’apprenti qu’elle avait frappé. Il restait adossé contre le mur, le souffle haché. Un frisson la traversa. Elle activa le shen et constata l'absence de ligne principale dans son flux. Il n’avait pas encore trouvé son moi intérieur. Elle éteignit son shen, repoussant l'idée de lui venir en aide.
Pas aujourd’hui.
- Bintou ? Tu veux te défouler un peu ? lança la voix du maître d’armes.
Elle pivota vers lui, son bâton glissé contre sa hanche.
- Volontiers.
- Alors attaque-moi.
- Non, répliqua-t-elle d’un ton sec.
- Pourtant tu viens de le faire, rappela-t-il.
Il marqua une pause, la scrutant avec un éclat de défi dans les yeux.
- De toute façon, tu n’as aucune chance de me toucher.
La provocation mordit dans sa fierté. Elle empoigna son bâton. L'échange démarra.
Il se montra d'abord clément, la laissant respirer entre deux impacts. Pourtant, même dans ces moments de répit, elle comprit qu’elle n’effleurerait jamais sa garde. Il était tout simplement au-dessus.
Le sol se teinta de son sang, mais elle s’acharna. Sa régénération naturelle, appuyée par un appel constant à son moi intérieur, lui permit de tenir debout.
Entre deux échanges, il la corrigeait sèchement :
- Appuie plus ton pied arrière.
- Tête trop en avant.
- Resserre ta prise.
Pourtant, au creux de la douleur, elle sentit quelque chose changer en elle. Elle progressait. Cela l'ébranla plus encore que les coups. Au village, elle battait l’instructeur sans mal. C’était pour cela qu'on l’avait faite protectrice. Ici, pourtant, face à lui, elle n’était rien.
Un coup violent lui explosa le torse. Elle cracha du sang, hoquetant sous les regards affolés des apprentis.
- Savez-vous pourquoi elle vient d’échouer ? demanda l’eoshen en se redressant.
Les têtes secouèrent des « non » effarés.
- Parce qu’elle est incapable de contrôler ses émotions. Cela te portera préjudice, Bintou, ajouta-t-il, la voix basse. Pas aujourd’hui. Pas demain. Mais dans dix ans, dans cent ans...
Bintou tenta de se relever. Ses côtes brisées lacéraient ses poumons. Chaque inspiration hurlait dans sa poitrine. Elle appela son moi intérieur. Rien. Comme si une porte s’était refermée au fond d’elle.
Son regard se brouilla. Sa mère apparut dans un souvenir fugace. Un parfum d'épices. Un rire effacé par le temps. Une main tendue vers elle. Elle étouffa un sanglot. Puis la nuit l’engloutit.
Quand elle rouvrit les yeux, la douleur dans sa poitrine ne s'était pas dissipée. Chaque respiration lui arrachait un frisson. Le cours se poursuivait. Mais les élèves avaient changé.
Ce n'étaient plus des apprentis hésitants, mais des eoshen confirmés. Pourtant, leur maladresse surprit Bintou. Certains semblaient moins précis que les débutants qu'elle avait croisés plus tôt.
Elle se redressa avec effort, cherchant un appui contre le mur. Son dos râpa la pierre froide. Elle contacta son moi intérieur. La réponse vint sans résistance. L'orage émotionnel passé, son centre avait retrouvé son calme.
Elle resta assise, observant.
Son maître passait parmi les élèves, ajustant une posture, corrigeant un appui, interpellant un regard trop distrait. À chacun, il donnait une exigence taillée sur mesure, sans jamais hausser la voix, sans jamais perdre son calme.
Il était intransigeant et juste, dur et protecteur, précis jusqu’à l’obsession. Son regard semblait percer les chairs, lire ce que chacun s'efforçait de dissimuler.
Bintou sentit son souffle se suspendre.
Elle s’absorba dans ses gestes, la fluidité de ses mouvements, la rigueur élégante de son port. Chaque mot qu’il lançait aux élèves vibrait jusque dans sa peau, comme une onde sourde.
Elle suivit la ligne de son bras lorsqu’il montra une correction, la courbe discrète de sa mâchoire quand il réprimait un sourire.
Son odeur flottait dans la pièce, douce et acide à la fois, et elle s'en emplit sans retenue.
Elle se laissa faire. Il lui avait dit de ne rien s'interdire.
Alors elle ne lutta pas contre ce frisson qui l’envahit, ni contre cette chaleur tranquille qui s’installa quelque part entre sa poitrine et sa gorge. Elle ne chercha pas à comprendre. Elle goûta seulement cet instant, l’âme grande ouverte, écoutant battre en elle une émotion qu’elle n’avait encore jamais rencontrée. Elle se laissa dériver, sans peur, savourant ce moment suspendu.