Son esprit fermé, ses pensées enfermées à l’intérieur, Bintou retrouva la cour extérieure. En la voyant, le professeur soupira et secoua la tête. Bintou resta à l’écart en observant son cours. Elle était curieuse de savoir si elle les sentirait utiliser le shen alors elle l’activa.
La vision la prit par surprise. Pendant tout le cours, elle observa professeur et apprentis. Autour de chacun d’eux se trouvait un assemblage de cordes blanches. Les apprentis proposaient des liens de tailles variables. Bintou s’en détourna pour admirer celui du professeur, ne pouvant s’empêcher de sourire. Le sien était beau, un entrelacs de courbes gracieuses parsemé de quelques nœuds qui l’enlaidissaient à peine.
Lorsque les étudiants s’éloignèrent, Bintou en profita pour utiliser le matériel sous les yeux du professeur. Elle réalisa les différents exercices sans difficulté. Pas de mal de crâne. Faire bouger des pierres ou allumer des bougies cachées relevait d’une telle simplicité maintenant.
- Que tes nuits soient sombres, dit-elle au professeur qui attendait les étudiants suivants.
Il détourna le regard et ne lui adressa pas la parole.
- J’arrive à réaliser les exercices que tu demandes à tes apprentis. Accepterais-tu de me montrer la difficulté au dessus ?
Il ne daigna pas lui accorder la moindre once d’attention. Bintou hocha la tête en s’éloignant. Elle comprit qu’il ne lui dirait rien. Il ne voulait pas d’elle. Tout ça pour rien. Bintou se taillada le corps pendant tout le reste de la journée avant de s’endormir, épuisée.
Le lendemain, elle se rendit à l’herboristerie pour annoncer qu’elle allait au village. Elle avait besoin d’air. Comme d’habitude, aucun des eoshen préparateurs ne lui adressa la parole. Ils la méprisèrent.
Elle fit les courses de la même manière mais en rajoutant d’autres produits inhabituels qui lui faisaient envie. En rentrant, elle se mit au travail et commença à mélanger sous le mépris total des préparateurs. Elle réalisa les produits classiques puis se lança dans une création originale.
Bintou commença à s’amuser, faisant des tests, s’arrangeant avec les recettes, manipulant des produits à volonté, sans limite de quantité. Le village fournissait, de toute façon.
- Que tes nuits soient sombres, dit-elle à l’eoshen venu de dehors pour remplir sa besace.
Une fois par lune environ, l’un d’eux se présentait pour refaire le plein. Celui-là se tourna vers elle, lui accordant un regard. Le cadeau était inestimable en soi. Elle lui tendit un flacon. Il s’en saisit en levant un sourcil interrogateur.
- Contre la psyfy et le lepriom, indiqua-t-elle.
L’eoshen plissa des yeux, déboucha le flacon, sentit son contenu avant de le reboucher et de le mettre dans sa besace. Il repartit sans lui avoir adressé un mot. La lune suivante, un autre eoshen vint remplir sa besace. Après être allé voir les préparateurs, il se plaça devant Bintou.
- Que tes nuits soient sombres, lui dit-elle.
- Que tes nuits soient sombres, répondit-il.
Il venait de lui répondre ! Il venait de la saluer ! Elle n’en revenait pas. Il tendit sa main paume ouverte devant lui.
- La même chose, s’il te plaît.
- Tu déconnes ! s’étrangla un des préparateurs. Tu viens de refuser le mien !
- Parce que le sien est meilleur, expliqua l’eoshen sans lâcher Bintou des yeux.
Bintou attrapa un flacon et le donna volontiers à l’eoshen qui quitta la pièce tandis que les préparateurs transperçaient Bintou des yeux. Elle ne venait pas d’améliorer sa situation. Bien au contraire. Ils allaient la haïr encore plus.
Peu lui importait. Elle fit abstraction des deux eoshen en rage pour continuer sa préparation. Elle comptait bien leur en mettre plein la vue. Cet onguent n’était qu’un amuse bouche.
La lune et le soleil dansèrent, échangeant la lumière à chaque battement du ciel. Les nuages filèrent, prompts et silencieux, caressant les cimes avant de s’évanouir au loin. Les herbes sèches, ballottées par le vent, changeaient de couleur au gré des pluies et des sécheresses.
Bintou flânait dans Ketema à la recherche de produits différents. Les eoshen nomades remplissaient leurs aumônières à moitié avec ses créations mais Bintou manquait de matière première. Elle se retrouvait bloquée, frustrée.
Elle parcourut le village, s’éloignant du marché, à la recherche de… Elle ne savait pas trop. Quelque chose de…
Bintou s’arrêta devant une boutique, le nez au vent. Une fragrance âcre, entêtante, épicée, s’échappait jusqu’à la rue, différente de tout ce qu’elle avait connu. Dans cet endroit, il y avait exactement ce qu’elle cherchait.
Elle poussa la porte. Un tintement discret, comme un carillon de coquillages, accompagna son entrée. L’air était saturé de parfums en couches épaisses : bois fumé, herbes écrasées, fleurs séchées, résines grasses.
Les murs disparaissaient sous des étagères surchargées de fioles en verre soufflé, de pots de terre vernissée, de sachets de lin noués par des fils rouges. Chaque flacon semblait exsuder sa propre promesse, douce ou brûlante.
Le monde des elfes noirs était assez peu odorant. Cette petite pièce contenait toutes les senteurs de L’Jor.
- Que tes nuits soient sombres, lui dit un elfe noir derrière le comptoir.
- Que tes nuits soient sombres, lui répondit-elle.
Elle adorait Ketema. Les habitants la regardaient avec neutralité et lui parlaient normalement. Cela faisait du bien.
- Que puis-je faire pour toi ?
Bintou avança, le nez en l’air, guidée par ses narines. Elle se fraya un chemin entre les étagères, effleurant parfois de ses doigts une fiole tiède ou un sac rêche sous sa paume.
Elle finit par attraper un petit flacon, le déboucha avec précaution et inspira longuement. Une odeur vive, coupante, emplit ses poumons. Son cœur bondit.
- Je veux ça, annonça-t-elle.
L’homme répondit deux mots. Le premier était un nombre - très grand, elle le devina sans le comprendre. Le second, le nom de la monnaie de L’Jor.
- Je suis esclave au foyer, indiqua-t-elle.
L’homme blêmit avant de se reprendre.
- Pardon, hein, mais… j’ignorais que les eoshen avaient le droit d’avoir des esclaves.
Il ne la croyait pas.
- Tu veux que je fasse venir un eoshen pour qu’il confirme ? bluffa-t-elle.
Cela avait fonctionné avec tous les autres marchands.
- Oui, indiqua-t-il.
Merde, pensa Bintou. Aucun d’eux n’accepterait de se déplacer jusque-là.
- Euh… Je… Je sors à leur place parce qu’ils préfèrent rester au foyer, alors… ils…
L’homme la transperça des yeux. Bintou changea d’angle d’attaque.
- Je te comprends. Ce truc est super cher, donc très difficile à faire.
Il hocha la tête.
- Apprends-moi à le faire, proposa-t-elle. Comme ça, je le réaliserai moi-même au foyer et tu…
Il ricana.
- Quoi ? gronda-t-elle.
- Le faire toi-même ? s’exclama-t-il. Je suis expert. Il faut des années pour parvenir à une telle maîtrise !
- Je ne suis pas pressée, indiqua-t-elle.
Il la regarda de travers.
- Excuse-moi, siffla-t-il, mais si tu es vraiment l’esclave des eoshen, je doute qu’ils te laissent passer du temps avec moi.
Être débarrassés d’elle devait au contraire leur plaire énormément.
- Je pense le contraire, grinça-t-elle. Si tu penses que je suis leur esclave, alors tu dois me donner gratuitement le flacon. Dans le cas contraire, je peux bien passer tout mon temps ici à nettoyer tes flasques et frotter le sol en silence, tout en te regardant travailler.
Le parfumeur sourit. Elle venait de le confronter à un dilemme impossible.
- Soit, dit-il. Passe derrière.
Dès qu’elle fut dans l’arrière-boutique, Bintou se mit à ranger, nettoyer, remettre de l’ordre sans qu’on le lui demande.
- Tu as de bonnes bases pour être capable de faire ça, remarqua le parfumeur.
Bintou esquissa un sourire. La cloche de la porte d’entrée tintinnabula. Elle resta cachée, tandis que le parfumeur sortait accueillir le client.
- Oh ! s’exclama-t-il. Que vos nuits soient sombres, eoshen… Merde… C’est réellement votre esclave, alors…
Bintou se montra dans la boutique.
- Que tes nuits soient sombres, Yarhi, salua l’un des préparateurs eoshen. Oui, cette humaine est notre esclave. Elle a l’autorisation de rester ici, jour et nuit, si elle le souhaite.
- Euh… Je n’ai pas très envie de…
- Elle n’a pas besoin de manger, ni de boire, ni de dormir, ajouta l’eoshen.
Yarhi lança un regard inquiet vers Bintou, puis se tourna de nouveau vers l’eoshen.
- Ah bon… Euh… D’accord. Vous désirez quelque chose ?
- Ce que notre esclave est venue chercher, répondit l’eoshen en attrapant le sac posé au pied du comptoir. Que tes nuits soient sombres, Yarhi.
- Que vos nuits soient sombres, eoshen, répondit le parfumeur d’une voix un peu tendue.
Quand la boutique retrouva son calme, Yarhi pivota vers Bintou, l’air blême.
- T’es vraiment leur esclave… murmura-t-il.
Bintou haussa les épaules.
- Je suis désolé, dit-il.
- Pas de mal, répondit-elle avant de regagner l’arrière-boutique.
Un client entra ; elle resta seule un moment.
Quand Yarhi revint, elle l’observa travailler en silence, attentive à chaque geste, à chaque ustensile qu’il utilisait. Il accepta de bon cœur de lui montrer les outils, les fioles, les vasques, les matières premières. Bintou, méthodique, utilisait son palais mental pour retenir et classer chaque nouveau mot.
- Putain, il disait vrai… bredouilla Yarhi au petit matin. Tu dors pas, tu manges pas, tu bois pas… Putain…
Bintou sourit, amusée.
- Et t’apprends vite ! J’ai jamais vu quelqu’un s’en sortir aussi bien aussi rapidement !
Son sourire s’élargit.
Pendant toute une lune, elle effectua les corvées les plus ingrates sans jamais se plaindre, nettoyant, frottant, remuant la boutique de fond en comble. Parfois, Yarhi prenait le relais, mais il devait régulièrement s’interrompre, crispé par des douleurs. La première fois, Bintou n’avait pas caché sa surprise.
- Je suis trop vieux pour rester debout toute une nuit, lui expliqua-t-il avec un rire fatigué.
Elle sourit. Les elfes noirs, pourtant, étaient réputés pour leur grande régénération, enseignée dès l’enfance dans les palais de coton. Si Yarhi se disait vieux… combien de générations humaines avait-il déjà vues passer ?
- Tu veux un…
- Un quoi ? demanda-t-il.
Bintou fronça les sourcils.
- Je ne sais pas le dire en amhric. Poser les mains sur toi, appuyer pour aider à détendre tes muscles douloureux…
- Un massage, la renseigna-t-il. Oui, je veux bien.
Elle hocha la tête. Chez elle, les protecteurs s’échangeaient souvent des massages, et elle aidait sa mère à soulager son cou endolori par des charges trop lourdes.
- Que fais-tu ? demanda Yarhi en la voyant fouiller dans les pots.
- De l’huile de massage, répondit-elle. Ça sera plus agréable.
Elle choisit les ingrédients avec soin, mélangeant les essences sans heurter l’odorat délicat des elfes noirs. Puis, calmement :
- Enlève ta chemise et allonge-toi.
Yarhi obéit sans rechigner, et Bintou commença. Sous ses mains, les muscles tendus cédèrent peu à peu. Elle pétrit longuement, avec une patience infinie. Quand elle s’arrêta, Yarhi dormait depuis longtemps, profondément.
- Je n’ai pas aussi bien dormi depuis… commença-t-il au réveil, le lendemain.
Il hésita, fronça les sourcils, puis admit :
- Depuis jamais, en fait. Merci, Bintou.
- De rien.
- Et ton huile… Elle sent merveilleusement bon. Tu devrais essayer de créer un parfum, toi-même. Je crois que tu es prête.
- Tu crois ? Super ! s’enthousiasma-t-elle.
Il la félicita pour sa première création. Le soir même, un peu gêné, Yarhi lui demanda un nouveau massage. Bintou accepta sans hésiter. Ce rituel devint une habitude.
Bintou assemblait avec soin les produits en vue de créer un nouveau parfum, son quatrième. Yarhi revint de la boutique, essuyant ses mains sur son tablier.
- J’ai tout vendu, annonça-t-il avec satisfaction. Plus rien de la fournée précédente.
Bintou releva la tête et lui offrit un sourire éclatant.
- Dis-moi, demanda Yarhi en s’approchant, est-ce que tu as le droit de passer des niveaux ?
Elle s’arrêta, intriguée.
- Passer des niveaux... Ça permet de gagner de l’argent, c’est ça ?
Il hocha la tête.
- Et tu veux que j’en fasse quoi, de cet argent ? demanda-t-elle, sincère.
- Ce n’est pas parce que tu n’as pas besoin de boire ni de manger que tu dois t’en priver, répondit-il en haussant les épaules. C’est agréable.
- Il me suffit de dire "foyer" et j’ai ce que je veux gratuitement, rappela-t-elle.
- Tu n’es pas leur esclave, grogna Yarhi, son regard se durcissant.
- Si, répondit-elle sans ciller.
- Non. Putain... si j’avais une esclave comme toi, je ne la laisserais pas bosser pour mon voisin.
Bintou haussa les épaules.
- Je suis une nuisance, murmura-t-elle en reprenant son mélange. Un, deux, trois, quatre, cinq...
- Bintou ?
- Hum ?
- Tu fais ça souvent. Et vu que je ne comprends rien, j’imagine que tu comptes dans ta langue natale ?
Bintou se figea, mortifiée. Elle n’avait même pas réalisé qu’elle parlait à voix haute.
- Excuse-moi. Je ferai plus attention. Je garderai ça dans ma tête.
- Pourquoi tu ne comptes pas en amhric ?
- Parce que je ne sais pas, admit-elle d’une voix plus basse. Je n’ai jamais compris.
- Je peux t’apprendre, si tu veux.
- Volontiers, souffla-t-elle avec un sourire triste. Mais ce n’est pas gagné. J’ai déjà essayé... J’y arrive pas.
Alors Yarhi essaya. Tous les jours, un peu. Bintou s’appliquait, concentrée, mais rien n’y faisait.
Elle créait des parfums capables d’émouvoir, mais compter jusqu’à dix restait un mur infranchissable. Jusqu’à quatre, elle suivait encore. Après, les sons semblaient se moquer d’elle, changer, se mélanger. Chaque tentative devenait un labyrinthe sans fin. Il devait y avoir une logique, quelque chose de simple pour d’autres. Mais pour elle, les chiffres dans cette langue ressemblaient à une mer sans rivage.
- Que tes nuits soient sombres, eoshen, lança Yarhi depuis la boutique. Que puis-je pour toi ?
- Que tes nuits soient sombres, Yarhi, répondit l’eoshen d’un ton sec. Bintou ! Viens.
Elle accourut aussitôt.
- Tes produits, ordonna-t-il en désignant son aumônière.
Bintou se figea un instant, la gorge serrée.
- Je n’en ai pas ici… et je ne suis pas allée au foyer depuis…
Le regard de l’eoshen la transperça. Yarhi sentit l’atmosphère s’alourdir d’un coup.
- Je vais t’en faire, s’empressa de dire Bintou. Dis-moi ce qu’il te faut.
- Tout, précisa-t-il d’une voix dure.
- Ça va prendre du temps.
- Alors ne le perds pas en paroles inutiles.
Bintou hocha la tête, fila vers l’arrière-boutique et commença à réunir matériel et ingrédients. Yarhi l’observa un instant avant de demander :
- Tu fais quoi exactement ?
- Des onguents, des pommades, des baumes…
- Je peux t’aider ?
- Volontiers ! répondit-elle avec un sourire complet.
Elle lui dicta une liste de courses.
- Indique bien que c’est pour le foyer, surtout !
Yarhi hocha la tête et s’éclipsa. Lorsqu’il revint, les bases étaient déjà prêtes en grande quantité.
- C’est vraiment génial d’avoir tout ça gratuitement, lança-t-il en déposant ses emplettes.
Bintou resta concentrée sur sa tâche.
- Réduis ça en poudre, s’il te plaît.
Yarhi s’exécuta.
- Tu sais exactement ce que tu fais. T’es experte, non ?
- Ça n’existe pas chez les eoshen, répondit Bintou sans lever les yeux.
- Tu mériterais pourtant.
- Je n’aurais que faire de l’argent, rappela-t-elle.
- Et la reconnaissance ? souffla Yarhi.
Bintou suspendit son geste un instant. La reconnaissance ? Être vue par les eoshen ? Elle se remit à son travail sans répondre, comptant chaque ingrédient avec soin. L’eoshen s’approcha.
- Quoi ? fit-elle en fronçant les sourcils. J’ai rien dit à voix haute cette fois.
- Je n’ai rien dit non plus, répondit-il en attrapant un premier flacon qu’il glissa dans son aumônière.
À la nuit tombée, l’eoshen partit, le sac rempli.
- Je ne comprends pas, grommela Yarhi.
- Quoi donc ?
- Ils vont utiliser tes créations pour soigner, non ?
Bintou hocha la tête, l’air absent.
- Et si moi, j’ai une irritation ou un truc du genre, t’es capable de me soigner ?
- Oui, confirma Bintou d’un ton égal.
Yarhi grimaça.
- Je suis une nuisance, rappela Bintou.
- Parce que tu es capable de faire la même chose qu’eux, diminuant ainsi leur valeur ?
- La présence de cet eoshen ici prouve que je fais mieux qu’eux, maugréa Bintou.
Il serra les poings.
- Ils sont jaloux, finit-il par comprendre.
- Je suis une nuisance dont ils se passeraient volontiers.
Yarhi éclata d’un rire amer.
- Plutôt que d’apprendre de toi, de se dépasser, ils préfèrent t’écarter…
Bintou haussa les épaules, lasse.
- Lui, au moins, voit ta valeur, indiqua Yarhi en désignant la porte d’un geste du menton.
- Il n’a pas aimé attendre, soupira-t-elle. D’ailleurs… tu pourrais me prêter un coin dans ton arrière-boutique pour y stocker des produits ? Surtout, il ne faudra pas y toucher.
- Fais comme chez toi, répondit Yarhi sans hésiter.
- Merci.
- De rien.