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Chapitre 31 : Elian - Irin

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Par Nathalie

Elian choisit des chemins détournés, évitant la route principale menant à Irin. Ce détour lui coûta en énergie, mais il s’avéra payant. Elle retrouva Bran à seulement une lieue de la ville. Sans prévenir, elle se jeta sur lui depuis un arbre, le faisant rouler au sol dans un éclat de pluie.

Le prince se redressa, cherchant à se défendre. La dague d’Elian, prête sous sa gorge, le fit se figer. Il la regarda, la reconnaissant à peine sous sa capuche trempée. Elle rangea son arme et l’aida à se relever.

- Tu aurais pu être plus douce, grogna-t-il en massant son bras droit.

Elian haussa les épaules.

- Les elfes dissidents ont été prévenus. Ils viendront à notre aide, tant au sud qu’en portant des messages.

Bran la fixa, les sourcils froncés.

- Ça fait quoi ? Vingt elfes ?

- Deux mille, répondit Elian sans hésiter.

Bran éclata de rire, incrédule.

- Il n’y a pas deux mille dissidents, Elian.

- On va vraiment débattre là-dessus maintenant ? siffla-t-elle, son regard dur.

Bran grimaça. Elian insista :

- Deux mille elfes viennent nous aider. C’est tout ce qui compte.

- Super. Tu as couru toute cette distance pour me dire ça ?

Bran se redressa, jetant un regard furieux dans la direction d'Irin. Elian le fixa, froide.

- Non. Tu ne dois pas te rendre à Irin. Beïlan n’a aucune intention de nous aider. Il a ordonné l’immobilisme face à l’armée des elfes noirs qui envahit nos terres par l’est.

Bran le regarda, l’air sidéré.

- Quoi ? Quelle armée d’elfes noirs ? Et qui est Beïlan ?

Elian le fixa un instant, ses yeux se durcissant.

- Beïlan est le roi des elfes des bois.

- Non !

Bran se redressa, choqué.

- Irin est gouverné par une reine, Ariane !

- Pas depuis ma naissance, répondit Elian d’un ton sec. Beïlan a pris le pouvoir. Et il a ordonné qu’aucune action ne soit entreprise contre les elfes noirs. Ils avancent lentement mais sûrement vers Tur-Anion, et personne ne leur résiste.

Bran secoua la tête, ne comprenant plus rien.

- Et… Ceïlan ?

- Ceïlan encourage les elfes à quitter Irin pour rejoindre les dissidents. Mais certains restent, refusant d’agir tant que Falathon n’a pas fait de demande officielle d’aide.

Bran ouvrit la bouche, mais Elian le coupa, les yeux brillants d’une colère contenue.

- C’est une raison de plus pour que tu n’y ailles pas. Beïlan fera tout pour t’empêcher d’arriver à Irin, surtout qu’il connaît ton lien avec Ceïlan. Il a tout à gagner à te tuer.

Bran pâlit, une lueur de panique dans ses yeux.

- Tu veux dire qu’il…

Il ne termina pas sa phrase, la terreur évidente dans son regard. Elian hocha gravement la tête.

- Beïlan n’hésitera pas à agir contre toi.

- Mais la demande doit être faite ! insista Bran, la voix tremblante.

- Elle doit être faite, acquiesça Elian. Mais pas par toi. Une simple comtesse fera l’affaire.

- Elian…

Bran sembla sur le point de protester, mais elle le coupa, le regard déterminé.

- Au moins, je ne suis pas la meilleure amie de son frère.

Bran s’arrêta, choqué.

- Frère ? Ceïlan est le frère du roi des elfes ?

Un instant, Elian perçut dans les yeux de Bran une haine à peine contenue. Comment une simple comtesse, ancienne voleuse, savait-elle tout cela ?

- Gardez votre jalousie pour plus tard, si vous le voulez bien, prince. Il y a plus urgent.

Bran, les dents serrées, grogna dans sa barbe.

- Donnez-moi le message, demanda Elian. Je ferai tout pour le transmettre au roi des elfes.

- Il n’est pas écrit, précisa Bran. Je pensais improviser, l’informer de la situation, et lui demander de l’aide au nom du roi Arthur de Baladon.

- Je m’en charge, répondit Elian, plus sûre d’elle qu’elle ne l’était réellement.

Elle ne s’en sentait pas capable. Mais dire « Au nom du roi, nous demandons votre aide » ne devait pas être bien compliqué, non ?

- Et tu parles le lambë mieux que moi, grogna Bran. Et tu te bats mieux aussi. Si quelqu’un essaie de s’en prendre à toi…

Elle le fixa, une pensée sourde et amère traversant son esprit, mais elle la chassa aussitôt. Les elfes, elle les craignait. Pas Ceïlan. Pas les elfes dissidents. Beïlan… Oui, Beïlan serait son principal obstacle, mais il ne savait rien d’elle. Elle ferait sa demande rapidement, sans lui laisser le temps de réagir. Par surprise.

- Retourne à Tur-Anion, souffla Elian. Préviens le roi de la présence des elfes noirs. Je m’occupe de la demande à Irin.

Bran la scruta un instant, puis il hocha la tête, les yeux toujours pleins d’incompréhension.

- Tu n’as pas l’air bien, fit-il remarquer, mais Elian savait que cela n’empêcherait pas sa détermination.

- Je suis épuisée, confia-t-elle dans un souffle. Je n’ai ni dormi, ni mangé, ni bu depuis mon départ d’Anargh. J’ai couru.

Bran eut un frisson de dégoût.

- Tu es folle.

Elle le regarda, un sourire forcé étirant ses lèvres.

- Je vais y arriver, ne vous inquiétez pas.

- Elian, tu n’as pas à…

- Vous êtes trop précieux, répéta-t-elle. Retournez à Tur-Anion. Défendez le royaume.

Les deux se regardèrent un instant. Puis Bran rebroussa chemin, disparaissant dans la brume de la pluie. Elian se dirigea vers Irin, sans savoir ce qui l’attendait.

- Je ne te connais pas, dit un elfe en apparaissant devant elle alors qu’elle avançait dans les bois elfiques depuis un petit moment.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, répondit-elle, énervée qu’aucun elfe ne lui fasse la politesse de la saluer. Je voudrais parler à Beïlan.

- Je ne te connais pas, répéta l’elfe.

Elian retira sa capuche et l’elfe frémit un instant avant de plisser les yeux.

- Je voudrais parler à Beïlan, répéta Elian. Voudrais-tu bien me mener à lui ?

L’elfe ne bougea pas. Il l’observait, la transperçait du regard, incapable de détacher ses yeux d’elle. Elian soupira et continua son chemin, ignorant cet homme visiblement peu utile. Elle marcha un long moment sous les arbres, savourant ce lieu paisible, serein, doux. La forêt l’aidait à se régénérer mais cela ne suffisait plus. Elian était trop épuisée. La nature réclamait ses droits. Elle devait manger, boire, dormir. Elian finit par s’appuyer contre un arbre pour reprendre son souffle.

- Tu as l’air à bout de forces, dit une voix féminine.

Elian se tourna vers le son pour découvrir une femme elfe. Elle était magnifique dans sa tunique verte moulante et légère, ses cheveux blonds longs fins comme du fil de couture peignés et coiffés à la perfection tombant bien en dessous de ses genoux.

- Ils sont occupés à te mater. Ils en oublient toutes les bonnes manières. Viens.

Elian suivit la femme.

- Je m’appelle Theïlia, annonça l’elfe avant de grimper sans difficulté dans un immense arbre.

Elian la suivit de la même manière. L’escalade ne lui avait jamais posé problème. La hauteur ne lui apporta aucun vertige, même lorsqu’elle dut passer de branches en branches. La fatigue la rendait tremblante mais pas un quelconque problème avec l’altitude.

- Sers-toi, annonça Theïlia au bout d’un moment.

Les branches formaient un plancher plat permettant la présence d’une immense salle à manger. L’effet était saisissant, comme si la nature avait poussé de manière à offrir cette possibilité. L’endroit n’avait pas été construit, il avait évolué ainsi. Au centre, des tables et des bancs vides s’offraient au visiteur affamé. Elian observa le buffet. Son ventre affamé rendait le choix difficile. Tout semblait délicieux. Theïlia lui désigna des boules noires de la taille d’une noix disposées joliment dans une grande feuille verte.

- Qu’est-ce que c’est ? interrogea Elian qui était sûre de n’avoir jamais vu ce fruit.

Pour toute réponse, Theïlia en prit un et l’avala en souriant de contentement. Elian l’imita. Un goût sucré l’envahit. Elle reconnut le miel mais fut incapable de nommer cette autre saveur, nouvelle, étrange, inimitable.

- Qu’est-ce que c’est ? répéta Elian, submergée par le bonheur envahissant tout son corps.

- Du miel dans du lyma.

- Lyma ? répéta Elian qui ne connaissait pas ce mot.

- Les algues qui viennent du lac Lynia, indiqua Theïlia. Ceci dit, tu devrais goûter celles-là.

Elian suivit la main tendue pour découvrir des boules a priori identiques sur une feuille voisine. Curieuse, elle en plaça une dans sa bouche. Le goût était proche et différent à la fois.

- Certains préfèrent les premières, d’autres les secondes, précisa Theïlia. Tu viens de consommer du lyma avec de la gelée royale et non du miel.

- Je préfère avec de la gelée royale, annonça Elian. Je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon.

Theïlia sourit. Elian ne put s’empêcher d’en manger d’autres. La vingtaine de boules disparut sous ses crocs acérés. Tout en se servant un bol de jus de fruits, elle lança à Theïlia :

- J’ai besoin de parler à ton roi. Serait-il possible de me mener à Beïlan ?

- Il viendra lui-même, précisa Theïlia. Dès que la présence d’une aussi jolie elfe inconnue à Irin lui arrivera aux oreilles, il rappliquera la queue en avant.

Elian cligna des yeux, estomaquée de la façon dont la femme parlait de son roi tout autant que par le fait que cette elfe puisse la prendre pour l’un d’eux.

- Les hommes ne pensent qu’avec leur bite mais lui, c’est bien pire.

Elian enregistra l’information. Peut-être pourrait-elle l’utiliser contre le roi. User de ses charmes ne faisait pas vraiment partie de ses compétences mais elle garda cette possibilité dans sa manche.

- En parlant de bite... souffla Theïlia en se levant pour rejoindre un elfe qui attendait sur le bord de la salle à manger.

Elian observa la feuille vide, puis la pleine, et décida de déguster le lyma au miel, même s’il était moins bon. Cela restait merveilleux. Enfin, elle s’assit et sirota son bol de jus de fruits. Theïlia revint à ce moment-là, un grand sourire sur le visage.

- Je crains de n’avoir mangé tout le lyma, admit Elian.

- Il y en aura d’autres à la prochaine livraison, la rassura Theïlia. Premiers arrivés, premiers servis. C’est comme le sexe. Ils étaient deux à me vouloir mais je préfère les têtes à têtes. Le second a dû attendre son tour.

Elian comprit à ce moment là que Theïlia venait d’avoir pas moins de deux relations sexuelles le temps qu’elle-même avale tout le stock de lyma d’Irin. Elle rougit et sourit bêtement, ignorant quoi répondre.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, déclara une voix grave, limpide, tombée du feuillage comme une goutte de rosée.

Elle ne l’avait pas entendu. Un frisson remonta sa nuque. Aucun humain n’avait jamais pu l’approcher sans qu’elle le perçoive. Les elfes franchissaient ses défenses comme s’il n’y en avait jamais eu. Dans ces bois, elle n’était rien. Ici, ses réflexes ne servaient à rien, ses armes encore moins. Les elfes pouvaient la tuer sans qu’elle comprenne comment.

L’elfe la fixait, un sourire large étirant son visage, amical, bienveillant, admiratif. C’était le premier à la saluer.Un apaisement étrange l’envahit, aussitôt balayé par une alarme interne. Il ressemblait à Ceïlan. C’était lui. Le roi. Elle refoula l’élan de confiance, dressa ses barrières, tendit ses nerfs. Elle força ses instincts à crier plus fort. Danger. Garde levée.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Beïlan, dit-elle en appuyant sur le nom comme un couteau sur une plaie.

Theïlia sursauta. Le roi ne broncha pas. Comme s’il avait prévu d’être reconnu.

- Je suis Elian, comtesse d’Anargh, se présenta-t-elle.

Un battement de paupières. Presque rien. Assez pour qu’Elian sente une brèche. Elle s’y engouffra.

- Le roi Arthur de…

- Une comtesse humaine à Irin ? la coupa Beïlan, le ton glacé, son regard fusillant Theïlia.

La femme elfe gémit.

- Je... je ne savais pas, balbutia Theïlia. Je pensais que…

Elle montra Elian, les mains tremblantes.

- Au sol, ordonna Beïlan d’un ton tranchant.

Elle suivit. Chaque peuple avait ses règles. Elle avait franchi une limite sans le savoir. Elle ne s’était même pas présentée à Theïlia. Et si elle venait de ruiner les alliances entre Irin et Falathon ?

Elle toucha le sol avec l’intention ferme de réparer. Le roi ne lui en laissa pas le temps. Un souffle. Une main. Puis plus rien. Noir.

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