Elian ne brusqua pas Ceïlan. Elle attendit, patiente. Il avait le choix : se taire, ou poursuivre. Il choisit la seconde option.
- Tu sais combien nous sommes, à Irin ?
- Tu m’as parlé de deux mille elfes, plus les dissidents… Si le rapport de force est encore en votre faveur, j’imagine qu’ils sont moins nombreux.
- Pas pour longtemps, murmura Ceïlan.
Un frisson parcourut Elian. Deux mille à Irin. Presque autant ailleurs.
- C’est une estimation, précisa-t-il. Pas un refus de transparence. Juste l’incapacité de suivre les départs. Les allées et venues sont quotidiennes.
- Je comprends.
- Mais je peux te dire exactement combien il y a de femmes à Irin.
Elian fronça les sourcils. Elle comprit : les deux mille dont parlait Ceïlan… c’étaient des hommes.
- Quarante-trois, dit-il.
Elle crut mal entendre.
- Quarante-trois femmes ?
Il hocha la tête. Elian ouvrit de grands yeux.
- Quarante-trois femmes… pour quatre mille elfes ? Comment c’est possible ?
Elle balbutiait. Les mots s’étranglaient.
- C’est notre fardeau, répondit Ceïlan. La nature a fait ce choix. Nous vivons longtemps, très longtemps… Mais les naissances de filles sont si rares qu’elles ne compensent plus les pertes.
Elian sentit son cœur se serrer. Elle n’aurait jamais imaginé une telle désolation sous les feuillages paisibles d’Irin. Et Ceïlan… Ceïlan l’admettait sans détour. Pourquoi à elle ? Pourquoi maintenant ? Peut-être à cause de son sang eldarin. Peut-être parce qu’elle était la première à poser les vraies questions.
- Ariane a beaucoup voyagé, poursuivit-il. Elle a bâti Irin pierre après pierre, groupe après groupe. Elle a institué les votes, régulé les échanges, réglé les conflits. Elle a tout inventé.
Il marqua une pause.
- Avant elle, nous n’étions que des nomades. Les femmes vivaient en cercles restreints. Les garçons partaient dès leur maturité, seuls. Ils erraient des saisons entières. Parfois, ils se croisaient. Ils échangeaient des savoirs, des histoires, puis reprenaient la route. Les enfants naissaient au gré de ces rencontres.
- Un peuple paisible, libre… et vulnérable. Les humains vous ont massacrés sans effort.
Ceïlan baissa les yeux.
- Je ne l’ai pas vécu. Je suis né ici, à Irin. Mais ceux qui ont survécu se comptent sur les doigts d’une main. Ariane était adolescente. Elle a tout vu.
Elian frissonna. Elle aussi était adolescente. Mais elle n’aurait jamais eu la force de porter un peuple. De négocier, de bâtir, de survivre. Elle le comprenait mieux, maintenant : Ariane n’était pas qu’une reine. C’était un pilier.
- Hum… Tu ne peux pas comprendre ce que je viens de t’annoncer sans connaître le reste, souffla Ceïlan.
- Je ne suis qu’une voleuse des bas-fonds, je…
- Ne dis pas ça, la coupa-t-il. Et surtout, ne te diminue pas. Tu es quelqu’un d’extraordinaire, Elian. C’est à moi de t’éclairer.
Son cœur fit un bond. Avait-il vraiment dit cela ? Elle ne sut quoi répondre. Il poursuivit.
- Il reste deux autres survivants de cette époque. Tous les autres sont morts de vieillesse. Notre arrivée ici remonte à…
- Ariane approche de la fin, comprit Elian. Il y a un problème de succession ?
Un rictus tira le visage de Ceïlan. Mi-sourire, mi-douleur.
- Les deux survivants sont des hommes. Les femmes de l’époque… sont mortes depuis bien longtemps.
Il s’interrompit. Elian sentit la tension changer d’odeur.
- La plupart ont succombé à des grossesses trop nombreuses. Beaucoup sont mortes en couche.
Elle baissa les yeux, les larmes lui montant malgré elle.
- Les hommes font tout pour les soutenir, continua Ceïlan d’une voix plus sourde. Mais… les femmes ne font rien à Irin. Elles ne chantent pas, ne soignent pas, ne tissent pas. Elles ne cuisinent pas, ne s’occupent pas des enfants. Tout est pris en charge par les hommes.
Elian ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit.
- Leur seule tâche, reprit-il, c’est de vivre, de danser, de manger, de boire… et de donner la vie. Encore et encore.
Un rire bref, sans joie, échappa à Elian.
- Et malgré ça, elles meurent. En moyenne, elles mettent au monde une trentaine de garçons… et une fille. Parfois deux, rarement.
Elle resta silencieuse. Ce poids qu’elle devinait au début prenait désormais toute la place. Puis elle revint à l’essentiel.
- Ariane a vécu… très longtemps, murmura-t-elle. Trop longtemps, pour une femme.
Ceïlan acquiesça, le regard soudain embué.
- Elle n’a eu que deux enfants. Deux garçons.
Elian comprit : en se consacrant à la construction d’Irin, à la politique, à l’unité de son peuple, Ariane avait sacrifié… trente naissances. Dont peut-être une ou deux filles. Une lignée possible. Une chance de survie.
- Beïlan a jugé ça inadmissible, gronda Ceïlan.
Elian ne releva pas tout de suite. Elle voulait comprendre jusqu’au bout. Elle garda le silence.
- Il a commencé à en parler, en murmures puis des discours. À rassembler. Une poignée de partisans, d’abord. Puis des centaines.
Ceïlan prit une voix plus grave, théâtrale, moqueuse.
- « Non seulement elle ne donne pas d’enfants, mais en plus, elle refuse de s’offrir ! C’est une honte ! Nous, pauvres hommes, que sommes-nous censés faire ? Et vous, mesdames, ne voyez-vous pas qu’elle vous condamne à fournir double effort, puisqu’elle ne fait pas sa part ? »
Elian se crispa.
- Je croyais que les femmes… ne travaillaient pas ?
Ceïlan reprit sa voix normale.
- Considères-tu baiser comme un travail, Elian ? Les elfes ont une libido bien plus… exigeante que celle des humains. Elles doivent satisfaire tout le monde. Jour et nuit. C’est ça, leur vie. Recevoir. Encore et encore. Il y a beaucoup de queues, comme tu peux l’imaginer.
Elian cligna plusieurs fois des yeux. Une nausée lui monta.
- Alors… l’amour ? Le couple ? Ça n’existe pas ?
- Non. Chaque femme est interchangeable. L’idée, c’est de se vider, de faire naître, et de recommencer. Plus elles sont sollicitées, plus il y a de chances qu’elles tombent enceintes.
Un silence. Puis une explosion :
- Mais… vous couchez avec vos mères ? Vos sœurs ?!
Ceïlan ne répondit pas. Il enchaîna, la voix plus dure.
- Beïlan a réussi. La majorité a fini par suivre son discours. Ariane a été destituée.
Le monde vacilla sous les pieds d’Elian. Ariane… n’était plus reine ? Depuis quand ce mensonge perdurait-il à Tur-Anion ?
Elle inspira, le cœur serré. Les elfes… n’étaient pas ce qu’elle avait cru.
- Le poste a été proposé. Comme les hommes préfèrent courir les routes, le titre doit d’abord être proposé à des femmes. C’est une règle qu’Ariane avait fait accepter à la communauté, au tout début. Naturellement, elles ont toutes refusé. Et je ne les blâme pas. Ariane a tout donné pour Irin, elle a fini trahie. Qui voudrait subir ça ?
Elian acquiesça. Clairement, ça ne donnait pas envie.
- Beïlan s’est proposé. Et la majorité a accepté.
- Majorité dont tu ne faisais pas partie, supposa Elian.
- Je n’étais pas là. Ariane m’avait envoyé à Tur-Anion pour négocier un nouveau traité commercial. Elle m’avait déjà demandé de prendre sa place pour ce genre de voyage : trop vieille pour ça.
- Et si tu avais été présent ?
- Ça n’aurait rien changé. Presque tous les elfes d’Irin ont validé la prise de pouvoir de Beïlan. Une dizaine n’ont pas voté. Aucun ne s’est opposé.
- Alors où est le problème ?
- Beïlan dirige Irin comme un tyran. Plus de vote. Il décide, on exécute. Il n’écoute pas, ne consulte personne…
- On peut diriger fermement sans nuire… si les décisions sont bonnes.
- Il a ordonné la destruction des réserves d’arcs et de flèches. Les archers ont été redirigés vers les herboristes et les nilmocelva. Sous prétexte qu’en temps de paix, on ne peut pas se permettre de perdre autant de main-d’œuvre.
Elian ne répondit rien. Elle n’en savait pas assez pour juger.
- Mais l’archerie, c’est le cœur d’Irin. C’est la première chose qu’on apprend à nos enfants. C’est notre fierté, notre identité. Ce n’est pas qu’une arme, c’est une manière d’être au monde.
Beïlan n’avait pas juste détruit des outils : il avait piétiné une tradition.
- Les archers sont partis, avec leur savoir, leurs arcs, leurs flèches. Et d’autres les suivent. Beïlan enchaîne les décisions de ce genre. Je m’en veux. Je l’ai vu faire, j’ai entendu ses discours. Et je n’ai rien dit.
- Tu ne pouvais pas savoir qu’il serait un mauvais roi.
- Mettre un homme au pouvoir était déjà une erreur. Mais lui, c’est le pire. Il disparaît pendant des lunes, parfois une année entière. Toujours sans prévenir. Et il continue, même maintenant. Ariane avait raison. Le pouvoir doit rester entre les mains des femmes.
- Même si cela les détourne de leur rôle de mères ?
- Ce n’est pas incompatible. Ariane n’a pas pu cumuler les deux parce qu’elle a tout bâti. Elle a couru entre Irin et Tur-Anion, sans relâche. Évidemment qu’elle n’a pas eu le temps de baiser ! Elle avait plus urgent. Son successeur n’aura pas les mêmes contraintes.
- Tu n’as pas réussi à convaincre une femme de reprendre le poste, comprit Elian.
- Je n’étais pas là… mais oui, je m’en veux de ne pas avoir pu.
- Beïlan peut-il quitter le trône ?
- Il suffit qu’une femme se présente pour le remplacer. C’est aussi simple que ça.
- Aucune ne le fait ? Pourtant il a prouvé qu’il n’était pas à la hauteur…
- Aucune ne se sent légitime. Ou capable. Ou prête.
- Et Ariane ? Elle ne pourrait pas revenir ? Vu la situation, les elfes accepteraient sûrement.
Ceïlan baissa les yeux. Sa gorge se noua. Elian comprit avant qu’il ne parle.
- Ariane est morte… de vieillesse. Il y a quatre printemps.
Elian en resta figée. Plus personne ne pouvait barrer la route à Beïlan.
- La destitution a sans doute accéléré les choses. Mais elle touchait à sa fin. Il lui a offert une cérémonie banale, quand une fête d’une lune aurait été méritée. Elle est morte seule, rejetée, oubliée. Elle aurait mérité tellement mieux.
- Tu n’as rien dit à Tur-Anion, murmura Elian. Aucun falathen ne le sait.
- Je continue à transmettre les messages, choisissant avec soin mes mots ou leur destinataire. Je maintiens le lien. Celui-là même dont Beïlan se moque.
- Comment ça ?
- Ariane m’a confié ce poste. Beïlan ne le sait même pas. Depuis qu’il est au pouvoir, il n’a jamais cherché à communiquer avec les humains.
- Depuis quand ?
Ceïlan la fixa un instant, puis répondit :
- Autour de ta naissance, je dirais.
- Pourquoi Ariane t’a choisi, toi ?
- Parce que je n’en voulais pas, sans doute. C’est souvent ceux qui ne veulent pas du pouvoir qui en sont les plus dignes.
Elian se rappela qu’il avait déjà dit cela… le jour de son anoblissement.
- Elle devait sacrément bien te connaître. Elle ne s’est pas trompée. Moi, je crois qu’il y a un peu plus qu’un tirage au sort.
- Ce que je vais dire est très peu elfique, très humain, mais… peut-être que vous avez raison. Peut-être qu’une mère connaît mieux ses enfants que quiconque.
Elian cligna des yeux, perplexe, avant de comprendre.
- Mère ? Ariane est ta mère ? Tu es l’un des deux seuls fils de l’ancienne reine d’Irin ?
- Et donc le frère de Beïlan.
Un frisson lui parcourut l’échine. Beïlan, fils d’Ariane ? Elle avait été renversée par son propre enfant ?
- Mais je te le répète, ça n’a aucune importance, affirma Ceïlan.
- Bien sûr que si ! s’exclama Elian.
- Non. Elian… pourquoi avons-nous cette conversation en ruyem et pas en lambë ?
Elle haussa les épaules, surprise par la question.
- Comment dit-on père, mère, fille, fils, frère, sœur en lambë ? insista Ceïlan.
Elle fronça les sourcils. Elle ne les connaissait pas. Pourtant, il s’agissait de mots de base…
- C’est parce qu’ils n’existent pas, expliqua Ceïlan. Un enfant, chez nous, n’est pas élevé par sa génitrice. C’est la communauté qui s’en charge. Les nourriciers prennent soin de lui, l’élèvent. Quant au père… vu que les femmes baisent sans relâche, elles ignorent qui c’est. Et personne ne s’en soucie.
Elian eut du mal à y croire. À Falathon, la filiation était essentielle, qu’on soit paysan ou noble. La transmission passait par le père. L’adultère féminin, parfois puni de mort, trouvait là sa justification.
- Pourquoi irais-je coucher avec une humaine, au risque de briser son couple, ou pire : qu’elle me réclame un rôle de père ? Je préfère aller à Irin. Là-bas, je baise sans conséquence.
- Les dissidents couchent avec les humaines, releva Elian, un brin taquine.
- Je ne suis pas dissident, grogna Ceïlan. Mon rôle d’ambassadeur m’oblige à quitter Irin, c’est tout.
Le mensonge coulait de ses lèvres avec une aisance désarmante.
- Tu n’as jamais couché avec une humaine ? Elles te veulent toutes et tu n’as jamais…
- À Irin, il me suffit de demander. Pourquoi voudrais-je d’une humaine qui attend des cadeaux en retour ?
- Je n’ai jamais demandé de cadeau, répliqua Elian, avant de rougir jusqu’aux oreilles. Ce n’est pas… Je ne voulais pas dire que… Je n’ai jamais… Je suis… Ce n’est pas…
Ceïlan sourit à sa gêne, mais ne fit rien pour la soulager. Il savourait ce visage en feu, plus rouge qu’un coquelicot. Elian détourna les yeux. Les nuages, au moins, ne la jugeaient pas.
Le soleil rebondissait sur leurs chevelures, dorant celle de Ceïlan, caressant celle d’Elian. Leurs pieds trempaient dans l’eau fraîche.
Elian sentit que le moment était venu. Ceïlan venait de lui offrir un morceau de vérité, immense, intime. Peut-être même venait-il - même s’il le nierait - d’avouer sa position de chef des dissidents. Elle se sentait calme. En paix. Prête à rendre la pareille. À ouvrir une porte qu’elle gardait close depuis toujours.
- Les forains qui m’ont recueillie ont été massacrés à cause de moi, dit-elle.
Ceïlan se tourna vers elle, mais eut la délicatesse de se taire.
- Un montreur de monstre voulait m’ajouter à sa troupe. Ma famille a refusé. Alors ils se sont débarrassés d’eux. Le jour, j’étais le clou du spectacle, l’ange tombé du ciel. On payait pour me voir. On venait de loin pour admirer mes cheveux séraphiques. La nuit, les hommes vidaient leurs bourses pour le droit de me toucher, ne serait-ce qu’un instant.
Ceïlan grimaça, mais ne dit rien.
- Je me suis enfuie. Loin. Cachée des regards, des envies, des mains. J’ai couvert mes cheveux. Et là, enfin, on m’a laissée tranquille. J’ai rejoint la guilde des voleurs de Liennes. Un cambriolage m’a mise en contact avec Laellia Eldwen. C’est elle qui m’a menée à Bran. Je lui ai rapporté l’anneau d’Elgarath, et en échange, il m’a permis d’entrer en apprentissage chez Moheel. Mon archerie m’a menée au tournoi… et à toi, Ceïlan.
- Tes cheveux n’ont rien à voir là-dedans. Si on te laisse passer, si on t’évite, ce n’est pas parce que tu es brune ou blonde. C’est parce que tu n’es plus une enfant sans défense.
- Je ne veux pas avoir à me défendre. Je veux juste qu’on me fiche la paix.
- Tu n’en auras plus besoin, promit-il. Elian, regarde-toi. Ta démarche, ta façon de te tenir… Tu dégages de la force, de l’assurance. Ils sentent qu’ils ont affaire à plus fort qu’eux.
Elle secoua la tête. Ceïlan lui prit le menton, la forçant à croiser son regard. C’était la première fois qu’il la touchait sans demander.
- Tu n’es plus une gamine. Tu es forte. Profite de cette force pour être libre.
Elian trembla.
- Nul ne peut s’en prendre à toi impunément.
- Toi, si.
Ceïlan lâcha son menton, un sourire au coin des lèvres.
- Mais moi, je n’en ai aucune raison… n’est-ce pas ?
Elian plissa les yeux, méfiante.
- Laisse-moi reformuler : aucun humain ne peut s’en prendre à toi impunément.
Cette fois, elle sourit. Un vrai, discret, mais sincère.
- Je suis désolé pour toi, souffla Ceïlan. Personne ne devrait vivre ça. Je suis… tellement en colère contre Arthur de Baladon.
- Pourquoi ?
- Comment ça, pourquoi ?! Il a forcé une adolescente à tuer. Tu trouves ça normal, toi ? Moi pas.
Elian baissa les yeux.
- Tu n’as pas à t’en vouloir. Tu as fait ce que tu pouvais. Les coupables sont à Tur-Anion, pas dans ton cœur.
Les mots la transpercèrent. Elle se sentit envahie. Soutenue. Comprise. Ceïlan la regardait comme si elle était entière. Digne. Aimable. Cela la rendait triste. Elle savait déjà que ses sentiments, elle allait devoir les enfouir. Ceïlan, elfe d’Irin, ne regarderait jamais une humaine comme elle de cette manière.
- Fais-moi confiance, dit-il. Ne cache plus tes cheveux. Tu n’en as plus besoin. Sois fière.
Elle lui fit un signe de tête. Il avait gagné sa confiance. Ce fut blonde qu’elle retourna au palais. Les regards furent surpris mais pas déplacés. Ceïlan avait raison.