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Chapitre 27 : Elian - Eldarin

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Par Nathalie

Deuxième tournoi annuel à Tur-Anion depuis qu’Elian portait son titre de comtesse comme un fardeau. Elle trouva la compétition terne. Le niveau était bas.

Anthy, désormais en poste, n’appartenait plus aux rangs de Moheel. Il avait atteint l’excellence que visait son ancien maître. Les deux nouveaux apprentis étaient donnés favoris. L’un des deux gagnerait, sans surprise. Les paris tournaient autour de leur duel, mais rien n’enflammait vraiment l’événement. Elian s’ennuyait ferme.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Elian, dit une voix chantante, en lambë.

- Que la lune et le soleil guident les tiens, Ceïlan, répondit-elle, surprise qu’il lui adresse la parole.

- Ce tournoi est d’un ennui mortel, constata l’ambassadeur.

- Je suis bien d’accord.

- Et si on y mettait un peu d’âme ?

- Qu’est-ce que tu proposes ?

- Un vrai spectacle d’archerie. Histoire de réveiller tout ce beau monde.

Elian sourit. L’idée lui plaisait beaucoup. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas amusée. L’administration l’engloutissait. Elle accepta avec plaisir.

Quand le vainqueur du tournoi fut désigné, deux silhouettes s’avancèrent sur le terrain. La foule mit quelques instants à les reconnaître, puis hurla de joie. Les applaudissements durèrent assez longtemps pour qu’Elian donne leurs instructions aux monteurs, derrière la scène.

Ils commencèrent en duo. Flèches synchrones, tirs croisés, une chorégraphie fluide et précise. Puis vint le moment qu’Elian redoutait : le face-à-face.

À quelques dizaines de pas, elle encocha sa flèche. Ceïlan, serein, tenait encore la sienne dans sa main. Elle fit un signe. L’elfe prit son temps. Il banda son arc, visa le cœur.

Au moment où il décocha, la flèche d’Elian fendit la sienne en deux. La foule explosa.

Deuxième manche, configuration inversée. Cette fois, Elian tenta de le prendre de vitesse. Ceïlan ne la regarda même pas. Il fendit sa flèche aussi nettement qu’elle l’avait fait avec la sienne.

Enfin, la dernière épreuve commença - la même que deux ans plus tôt. Le public rugit, les paris reprirent.

- Tu as grandi. Tu es plus forte, plus solide. On reprend là où tu avais échoué la dernière fois ? proposa Ceïlan.

- Directement ? s’étrangla Elian.

- J’ai horreur de m’ennuyer. Cette fois, tu es fraîche et reposée. Je suis certain que tu vas y arriver.

Elian maugréa. Ceïlan fit signe aux monteurs. Leurs regards s’agrandirent, mais ils obéirent. Elian ferma les yeux. Elle respira. Écouta. Le chant des arbres lui répondit, l’entoura, la soutint.

Elle fit le geste, banda, visa. Et réussit.

- Tu te fortifies. C’est normal, dit Ceïlan, qui réussit sans la moindre peine.

Le duel continua. Elian ne voulait rien lâcher. Il avait dit être « mauvais pour un elfe » ? Parfait. Elle comptait bien lui montrer ce qu’elle valait.

Les difficultés augmentèrent, de plus en plus complexes. Ceïlan, radieux, s’amusait. Il volait. Elian luttait. Son souffle court, ses bras brûlants, ses doigts tremblants. La sueur coulait, ses épaules criaient.

Le murmure devint chant. Elle entendait l’herbe sous ses pieds, les vers, les taupes, la vie entière qui la soutenait.

Cela ne suffit pas. Ses jambes finirent par céder. Elle tomba, à bout de souffle, les muscles tétanisés. La foule se leva, hurlant, galvanisée.

- Merci, dit Ceïlan. J’ai passé un excellent moment.

- Aide-moi, s’il te plaît.

- Non, répondit-il.

Puis il s’éloigna, léger comme un feuillage.

- Putain, ça fait mal, grogna Elian.

Sur ordre de Laellia, des hommes la portèrent jusqu’à sa chambre. Elle refusa le lit.

- La terrasse, souffla-t-elle.

Ils la déposèrent au sol, perplexes. Puis la laissèrent. Là, dehors, la nature l’enveloppa aussitôt. Le chant apaisa la douleur. Elle retrouva un peu de force. Assez pour s’asseoir, jambes croisées, et laisser la vie vibrer à travers elle.

Une présence discrète la tira de sa transe. Ceïlan se tenait là, une corbeille de fruits dans les bras. Il tendit un abricot qu’elle accepta sans hésiter.

- Merci, Ceïlan.

- Merci à toi. Tu as illuminé mon séjour à Tur-Anion.

Elle sourit, surprise par la sincérité de sa voix.

- Tu es vraiment un mauvais archer ?

- Complètement, grogna-t-il. Ce n’est pas mon domaine.

Elian grimaça. Ceïlan laissa son regard s’égarer vers la forêt, visiblement ravi. Elle piocha un autre fruit.

- Ça ne te dérange pas ? demanda-t-elle.

- Quoi donc ? fit-il, sourcils haussés.

- Le regard des humains. Leurs yeux qui te déshabillent, te scrutent sans te voir vraiment.

Ceïlan eut un rire léger.

- C’est flatteur, parfois amusant. Rien de plus.

- Ils te prennent pour un ange. Ils ne voient que ton apparence, pas qui tu es.

- Un ange ? reprit-il avec un sourire en coin.

- Laellia te voit comme ça.

Un éclat passa dans les yeux de Ceïlan. Elian sentit son cœur rater un battement. Il était… trop beau. Elle détourna un peu les yeux, espérant calmer ce trouble absurde.

- Ça ne t’agace pas ? insista-t-elle.

- Pas le moins du monde. Que chacun pense ce qu’il veut.

- Aucun humain ne t’a jamais voulu du mal ?

Son ton avait changé, plus grave. Ceïlan répondit, voix basse :

- Qu’ils essaient…

Elian grimaça. Ce genre de réponse ne lui convenait pas. L’elfe dut le percevoir, car il ajouta, plus doux :

- Je n’ai jamais eu à me plaindre. Au contraire, on me respecte. Et puis, l’essentiel, c’est de bien s’entourer. Choisir ses amis avec soin.

Elian ne répondit pas. Elle n’avait qu’une amie. Une seule. Choisie avec mille précautions.

- Tu sais pourquoi j’ai refusé de te soigner ? demanda Ceïlan.

- Non. Et franchement, je m’en fiche. Ton don t’appartient. Tu fais ce que tu veux avec.

Un sourire éclaira les traits de l’elfe.

- C’était un test. Tu sais comment réagissent les humains, en général ?

Elle secoua la tête.

- Ils s’énervent. M’insultent. Me reprochent leur douleur comme si c’était ma faute. Toi, tu as râlé, oui, mais contre la douleur. Pas contre moi. Tu as accepté.

Elian esquissa un sourire.

- Tu n’as pas cherché à me convaincre, reprit-il. Tu as respecté mon choix. C’est rare. Très rare. Bran a réagi de la même façon.

Elle hocha la tête.

- Je m’entoure uniquement de gens comme vous. Si tu choisis bien ton entourage, Elian, tu pourras être toi-même. Enfin libre.

Ces mots la touchèrent. Elle baissa les yeux, saisit un fruit. Le porta à ses lèvres. La voix de Ceïlan l’arrêta.

- Tu caches tes cheveux parce que tu es mal entourée ?

Elle le fixa, figée. Comment pouvait-il savoir ?

- Henné et indigo, précisa-t-il en désignant son chignon. Très bien dosé, soit dit en passant.

Elle rabaissa les yeux. Inutile de nier.

- Tu me les montres ? proposa-t-il, un éclat joueur dans le regard. Tu me fais découvrir ton coin préféré dans la forêt ?

- Je vis à Anargh, pas ici. Je ne connais pas bien Tur-Anion.

- Très bien. Rendez-vous à Anargh, alors.

Il sauta depuis le muret, léger comme une feuille. Disparut dans les arbres. Elian resta un moment immobile. Allait-il vraiment venir ? L’ambassadeur ? À Anargh ?

Elle secoua la tête. Bien sûr que non. Pourquoi un elfe des bois viendrait-il visiter une comtesse poussiéreuse, aux cheveux camouflés ?

Le tournoi terminé, Elian rentra chez elle, non sans avoir remis au duc de Liennes les courriers de Tur-Anion. La joie du voyage s’évanouit dès qu’elle passa les portes d’Anargh. Les parchemins l’attendaient en piles instables, les doléances s’empilaient, les conflits, petits ou graves, réclamaient sa sentence. Le retour à la réalité fut brutal.

Elle achevait la rédaction d’un jugement lorsque son intendant frappa.

- Vous aviez demandé à ne pas être dérangée, mais… quelqu’un insiste.

- Qui donc ? soupira-t-elle sans relever les yeux.

- Le maître botaniste des elfes des bois.

Elle fronça les sourcils.

- Il y a un souci avec la régénération ?

- Pas que je sache, madame. Dois-je le faire entrer ?

- Allez-y.

Elle rangeait ses feuillets lorsqu’il entra. Elian se figea.

- Archer, guérisseur, botaniste… Où s’arrêtent tes talents ? lança-t-elle en lambë, mi-amusée, mi-déroutée.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Elian, répondit Ceïlan, un sourire au coin des lèvres.

Dehors, des murmures fusèrent : « La comtesse parle l’elfe ! »

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Ceïlan.

- Je te l’ai déjà dit, je ne suis pas archer. Pour le reste… guérisseur et botaniste, ça va ensemble. Mon lien avec la nature permet les deux.

Elian hocha la tête. Une pièce du puzzle venait de se mettre en place.

- Tu viens m’annoncer un souci à la trouée ?

- Pas du tout. Tout se déroule à merveille. La trouée… n’existe plus.

- Déjà ? C’est… redoutable d’efficacité.

Il sourit, puis la fixa longuement. Elle soutint le regard un instant, puis baissa les yeux.

- Tu me montres ton coin de baignade préféré ?

- Laellia va me haïr, grommela Elian.

- Je veux seulement voir tes cheveux, rien d’autre.

Un silence.

- Les humaines sont-elles donc si laides ? murmura-t-elle.

- Non, dit-il après réflexion. J’ai simplement tout ce qu’il me faut à la maison. Pourquoi chercher ailleurs ?

Elle se redressa.

- Tu es marié ? demanda-t-elle en ruyem, faute de connaître le terme en lambë.

Ceïlan éclata de rire, sincère, sonore.

- Ce mot… n’existe pas chez nous, répondit-il, une fois calmé. Montre-moi tes cheveux, et je t’expliquerai.

Elian grimaça. Il venait de piquer sa curiosité, et s’en servait sans vergogne. Mais face à lui, elle n’éprouvait ni peur ni honte. Seulement cette envie sourde, ancienne, d’être enfin elle-même. Elle céda.

Elle se leva, l’invita à la suivre. Ils quittèrent le château, traversèrent les sous-bois jusqu’à une source limpide qu’elle aimait particulièrement. L’endroit était isolé, bordé de pierres moussues et d’arbres penchés comme des gardiens.

- Tu as bon goût, commenta Ceïlan en observant les lieux.

Il s’éloigna pour lui laisser son intimité.

Elian détacha son chignon, libérant les boucles teintées. Elle ôta discrètement l’anneau d’Elgarath, dissimulé dans ses cheveux, et le posa sur une pierre plate. Sa chevelure lui tombait jusqu’aux hanches.

Elle entra dans l’eau. Un léger frisson la traversa. Autour d’elle, la surface se troubla, se teinta d’un brun roux, puis redevint claire. Mèche après mèche, la couleur originelle réapparut, brillante, irréelle sous la lumière filtrée par les feuillages.

Elle peigna ses cheveux, les coiffa avec soin. L’anneau reprit sa place, enfoui sous la nuque. Un endroit que personne ne penserait à fouiller. Les bourses, les bottes, les poches, oui. Mais les cheveux… jamais.

Une fois rhabillée et coiffée, Elian rejoignit Ceïlan. Il était assis en tailleur, immobile, au milieu d’une clairière où la lumière jouait à travers les feuillages. Il avait les yeux clos, les paumes ouvertes sur ses genoux, comme en communion avec les arbres.

Elle hésita à s’approcher, mais il ouvrit les yeux, comme s’il l’avait sentie. Un sourire paisible naquit sur ses lèvres.

- Tu es eldarin, dit-il en lambë, puis traduisit en ruyem : Elfique.

Il marqua une pause. Son regard ne la quittait pas.

- Ton père était un elfe dissident, poursuivit-il dans la langue des hommes.

Elian cligna des yeux. La déclaration claqua dans l’air, simple, nue. Elle n’était pas prête.

- Tu ne protestes pas, constata-t-il. Dois-je comprendre que tu ignores qui étaient tes parents biologiques ?

Elle hocha la tête. Puis, après un souffle, répondit dans sa langue maternelle, puisque Ceïlan semblait vouloir s’y tenir :

- On m’a trouvée, bébé, dans une clairière au nord de Falathon. Une troupe de forains. Ils m’ont élevée comme l’une des leurs. Ils n’ont jamais prétendu être mes parents… mais ils m’ont aimée, et n’ont rien caché.

Elle marqua une pause, scrutant Ceïlan.

- Tu penses que mon père était un elfe ?

- Très probablement, oui.

Il resta silencieux quelques instants, avant de reprendre avec plus de gravité :

- Et ta mère… humaine, sans doute. Mariée, peut-être. Elle n’aura pas voulu que son adultère soit découvert.

Elian baissa les yeux. Elle n’avait jamais eu besoin d’histoires larmoyantes. Cette version, abrupte, se tenait. Trop bien, même.

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