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Chapitre 14 : Narhem – Délaissé

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Par Nathalie

Deux lunes supplémentaires avaient passé et Narhem retrouva la salle de préparation, Safry l’ayant de nouveau désigné. L’ancien tonnelier reconnut son adversaire dans l’arène. Il l’avait déjà vu survivre à quatre reprises.

Narhem se sentait faible et misérable. Il allait mourir, il le savait. Il repensa à sa femme et à ses enfants. S’il était resté à la maison, les elfes noirs n’auraient pas pu lui mettre la main dessus. Il ne serait pas en plein soleil sous les regards des créatures sombres aux oreilles en pointe déterminant s’ils devaient ou non parier sur lui. Les mises s’échangeaient. L’arbitre suivait, attendant le moment propice pour déclencher la violence et le sang.

L’autre maniait les dagues. Il en avait quatre visibles mais Narhem savait qu’il en avait toujours d’autres dans les bottes et les manches. Narhem se prit à regretter ses premiers combats, entièrement nus. Aucune possibilité de dissimuler quoi que ce soit !

Narhem raffermit sa prise sur son épée et son petit bouclier rond. Le sifflement retentit. Une dague se ficha dans sa cuisse droite. Narhem s’écroula. Son instinct lui dictait de retirer cette chose plantée au plus profond de ses chairs mais Safry lui avait indiqué de ne rien en faire. La retirer signifiait saigner et donc, mourir. Il fallait lutter contre ses envies et la laisser en place. Tant qu’elle était là, le saignement resterait faible et maîtrisé.

Narhem simula une douleur plus importante que ce qu’elle n’était en réalité. L’autre s’approcha, sûr de sa victoire. Il aurait pu lancer une dague dans son cœur mais voulait épater la galerie : un égorgement en bonne et due forme faisait toujours son petit effet auprès des spectateurs.

Narhem se laissa attraper par les cheveux mais récupéra au passage de son adversaire une dague dans sa botte. Dès que l’autre fut collé dans son dos, il la lui enfonça dans les reins. L’autre hoqueta puis s’écroula. Narhem respira bruyamment.

Première victoire : coup dans le dos. Deuxième fois : grossière, avec les poings, aveuglé par la fureur. Troisième survie : en traître avec l’arme de l’adversaire. Ni honneur, ni gloire. Les spectateurs ne cachaient pas leur agacement.

Narhem balaya les spectateurs lointains, ses futurs adversaires. Ils apprenaient à le connaître et savaient désormais à quoi s’en tenir : un lâche, voilà qui ils combattraient. Narhem sut qu’il n’aurait plus droit à la moindre pitié. Son prochain adversaire le démontrait sans remord aucun.

Narhem observa son bouclier et son épée dont il ne savait pas se servir, malgré les heures d’entraînement. Son prochain combat serait le dernier, il en était certain. Il ne gagnerait plus jamais.

Des elfes noirs vinrent aider Narhem à retourner à la salle de préparation. La dague dans sa cuisse lui fut retirée d’un coup sec. Il ne sut comment il fut soigné car il perdit connaissance pour ne s’éveiller qu’aux côtés de sa brigade, la cuisse entourée d’un bandage.

Il perçut de nombreux échanges entre les membres de sa brigade. Il était clairement le centre de la discussion. Il se rendit près de Dolove et d’un geste, lui demanda des explications. L’autre prononça quelques mots, mais Narhem ne comprenait pas. Dolove s’excusa d’un geste. Il ne savait pas comment lui expliquer sans parler.

Safry augmenta le temps d’entraînement de Narhem, prolongeant souvent tardivement. Narhem le remerciait silencieusement mais il sentait bien que cela ne servait à rien. Il était mauvais et le resterait. Malgré les cours, il ne progressait pas. Dès sa blessure guérie, Narhem fut renvoyé au combat.

Dans la salle de préparation, il observa les armes proposées, incapable de choisir. Le préparateur qui avait l’habitude de lui donner son épée et son bouclier, les lui tendit. Narhem haussa les épaules, indiquant par là son incertitude.

L’elfe noir lui amena des petits objets en métal dont Narhem n’avait pas la moindre idée de l’utilité. L’elfe noir enfila ses doigts dans les trous et mima un coup de poing avant de retirer l’objet et de le donner à Narhem. Il observa l’arme. Même les elfes noirs avaient compris qu’il n’était pas capable de tenir une lame. Ce truc ne l’aiderait en rien à vaincre. Qui que soit son adversaire, Narhem n’aurait pas l’opportunité de s’approcher assez près pour que son point le touche. Le lâche aurait été frappé bien avant.

Narhem rendit le poing en fer au préparateur qui, en retour, lui proposa d’autres armes, les lui présentant au besoin. Narhem l’observa et apprécia son aide, son amabilité, sa compassion. Il essayait réellement de combler son besoin mais pour gagner, Narhem avait besoin d’un miracle, pas d’acier.

Il voulait partir, disparaître, s’enfuir, retrouver ses vignes, les tavernes, les femmes, l’odeur du chevreuil cuit à la cheminée, la soupe de navets et les gâteaux au miel. Son pays lui manquait. Il aurait voulu le crier au monde. Il avait besoin de parler. Cela lui était interdit. Une larme dévala son visage.

Le préparateur ne changea en rien son comportement, continuant à proposer des armes. Il se fichait du ressenti du coq. Il devait juste l’apprêter pour le combat afin de satisfaire au mieux les clients impatients. La mélancolie de cet animal ne lui importait pas.

Narhem accepta la prochaine arme qui lui fut présentée. Celle-là ou une autre, peu importait. Il allait mourir de toute façon, offrant son corps aux orcs, obligeant Safry à combattre affamé et peut-être la brigade entière suivrait-elle.

Narhem avança sur le sol d’un pas lourd, le sabre courbe rainurant le sable chaud. Pourquoi combattre ? Pour qui ? Un cri attira son attention. Il se tourna pour voir Dolove, l’air grave, terrifié même. Il prononça des mots en articulant et Narhem lut sur ses lèvres : « Ne refuse pas le combat ». Puis, il passa sa main sur sa gorge avant de se désigner ainsi que tous les membres de la brigade. Narhem comprit.

S’il refusait de se battre, toute la brigade tomberait. Safry, Bryam, Mynard, Olivier, Dolove, tous innocents. Ils essayaient tous de l’aider, le soutenant de leur mieux. Étant le plus mauvais combattant, Narhem s’occupait des basses corvées mais cela lui sembla logique. Après tout, ça n’était que son quatrième combat. Les autres combattaient deux à trois fois plus souvent, risquant leur vie ou la perdant, comme Souleymane.

Au sifflement, Narhem, le visage couvert de larmes, le sabre toujours bas, vit le tranchant de la hache arriver sur son crâne par le haut. Au dernier moment, il esquiva et arma son bras. Relever son sabre prit trop de temps et son adversaire put se remettre en place. Les spectateurs hurlèrent de joie. Narhem ne voulait pas être le coq qu’on applaudit. Il ne voulait pas leur offrir un beau moment. Il ne rêvait que de ses vignes, se voyant marcher entre les rangées, vérifiant la pousse, goûtant, pressé à l’idée de boire la première gorgée.

La hache arriva horizontalement sur son torse. Narhem recula mais pas assez. Une grande entaille découpa sa peau sous ses seins et ses habits se teintèrent de rouge. Narhem hoqueta.

Mourir ici, sur le sable chaud de ces sauvages ? Non ! Il survivrait, retournerait chez lui et périrait dans ses champs. La hache déchira une partie de son bras gauche. Narhem sentait son énergie décliner aussi vite que sa motivation à survivre revenait. Son adversaire n’avait pour le moment reçu aucune blessure. Il se savait gagnant.

Narhem attendit qu’il attaque mais il était prêt. Son sabre partit comme une fusée. Narhem n’avait pas visé. Il l’avait juste lancé, utilisation non prévue d’une telle arme. Geste stupide. Un gamin voulant couper avec une cuillère. Narhem ricana, contre lui-même, contre sa propre bêtise. L’autre, trop surpris, n’esquiva pas et la lame le blessa au bras droit, l’amenant à lâcher sa hache.

Narhem se jeta sur lui et un combat à mains nues commença. Narhem visa les yeux et la gorge, cherchant la victoire la plus rapide et il l’obtint. Couvert de sang, il remporta ce combat. Cet homme sous ses mains, les yeux arrachés, rêvait peut-être lui aussi de retourner chez lui et de mourir dans son village natal près de sa femme et de ses enfants.

La vision trouble, Narhem fondit en sanglots. Les gardes ramassèrent les armes. Le préparateur le ramena à la salle, le lava, le soigna puis le renvoya à la brigade où plus personne ne lui adressa la parole.

Safry ne le désigna plus. Le risque qu’il refuse le combat était bien trop grand. Il fut relégué, avec Dolove, aux plus basses besognes et les hommes de la brigade ne montrèrent plus que dédain pour celui qui les obligeait à combattre plus souvent sans partager la tâche.

Narhem réussit par gestes à demander à Dolove pourquoi la brigade n’était pas aussi dure envers lui bien qu’il ne combatte jamais. Dolove répondit mais les mots, prononcés vite et à la perfection, furent incompréhensibles pour Narhem et il comprit : Dolove maîtrisait la langue de l’ennemi. Il communiquait. Il était le lien avec les tortionnaires, permettant de faire passer des demandes de la brigade. Besoin d’une nouvelle arme ? Dolove était envoyé et Narhem comprit : Dolove était utile au groupe. Narhem ne l’était pas.

Safry cessa même d’entraîner Narhem qui aidait Dolove à prendre soin du matériel. Ce fut dans cet état d’esprit négatif que Narhem assista à une chose rarissime : à la fin d’un combat, le vainqueur, prit d’un excès de confiance en lui, au lieu de rendre son arme au garde qui la lui demandait, décida de la lui enfoncer dans le ventre. Plus exactement, ce fut ce qu’il tenta. Narhem frémit. S’il avait été à la place de ce simple garde, il serait sur le sol, son sang se mêlant à la terre. Au lieu de cela, l’elfe noir évita aisément le coup pourtant parfait et imprévisible, prit l’arme à son assaillant et la lui enfonça en plein cœur avant de s’éloigner, nonchalamment. Narhem ancra ce souvenir dans sa mémoire : ne jamais s’en prendre aux elfes noirs.

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