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Chapitre 12 : Narhem - Brigade

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Par Nathalie

Le lendemain, les créatures aux oreilles pointues désignèrent les deux résidents de la tente puis sortirent. Narhem laissa son opposant se lever en premier et en profita pour placer dans sa main une grosse poignée de terre sombre. Le poing fermé, il imita son opposant qui retirait la laisse du poteau puis le suivit dehors. En restant derrière, il évitait que l’autre se rende compte du contenu de sa main fermée. Narhem ne pensa pas un seul instant à refuser le combat. Il comptait bien tuer ce salopard.

Tandis qu’il marchait, les leçons de son oncle lui revinrent : frapper pour tuer, pas pour jouer. C’était lui qui lui avait appris la paume dans le nez. Il lui avait aussi indiqué la gorge et l’entrejambe comme zones sensibles, mais également les yeux. Narhem se concentra, contrôlant sa respiration. L’un des deux ne survivrait pas, mais lequel ?

Les deux hommes furent délestés de leur laisse. Ils tournèrent longuement autour du cercle, diamétralement opposés, afin de laisser les parieurs les regarder, les jauger, choisir leur poulain.

Le sifflement retentit. L’autre n’attendit pas. Il se jeta sur Narhem qui lui jeta la terre au visage, s’écarta et du tranchant de la main, frappa la gorge. L’autre fut stoppé net. Un coup de pied dans l’entrejambe le mit à genoux. Un autre entre les omoplates et il fut au sol, sur le ventre. Narhem lui grimpa dessus, les jambes de part et d’autre, attrapa la tête et d’un coup sec, lui brisa la nuque. Il venait de gagner une seconde fois sans se prendre un seul coup et rapidement. Les spectateurs hurlèrent de plaisir. Beaucoup d’argent fut échangé.

Le garde se planta devant lui, lui parla sans que Narhem ne comprenne un mot puis s’accroupit devant Narhem. Le vainqueur le vit attraper une cage d’acier de sa ceinture et commença à la lui passer. Narhem eut envie de se défendre, de lui envoyer son genou dans le visage, de lui exploser les dents mais il se retint. Ils étaient des dizaines autour de lui. S’il touchait celui-là, les autres le tueraient. Il rongea son frein, serrant les dents de rage.

La cage était parfaitement ajustée. Lorsque le garde se releva, il constata qu’une autre cage était accrochée à sa ceinture. Les entraves étaient réalisées sur mesure ! Narhem n’en revint pas.

Il détesta la sensation. Le travail de forge, parfait, lisse, rendait le port non douloureux mais cette prison le rendait impuissant, au premier sens du terme. Narhem se sentait humilié, diminué, faible. Il savait que c’était le but et trouvait que les créatures s’y prenaient à merveille pour le déstabiliser.

Ce fut sans surprise qu’il retrouva les autres hommes encagés, ceux qui apportaient l’auge dans la hutte. Mais il ne s’attendait pas à arriver dans une cuisine. Une vraie. Des planches larges recouvertes de poissons brillants, de fruits aux couleurs vives, de viandes savamment découpées, d’herbes fraîches qui embaumaient l’air. Des couteaux bien affûtés glissaient, tranchaient, vidaient, et recomposaient d’élégants plateaux.

L’odeur le heurta de plein fouet. Il en eut le tournis. Son estomac gronda si fort qu’un des hommes tourna brièvement la tête.

Le garde l’abandonna à l’entrée. Narhem balaya la pièce du regard. Quatre créatures noires surveillaient les préparations. Chacune en poste, attentive, le regard fixe. Il n’y aurait pas d’échappatoire.

Il resta figé, sans savoir quoi faire. Un homme le désigna de son couteau. Peau tannée, torse glabre, un air sec. Il lui fit signe d’approcher. Narhem s’exécuta.

Trois mots tombèrent. Inintelligibles.

- Je ne parle pas leur langue, murmura-t-il en ruyem.

À peine eut-il prononcé ces mots qu’un garde décrocha un bâton souple de sa ceinture et le tendit à l’homme. Le coup fila dans l’air. Narhem n’eut pas le temps de réagir. Une ligne de feu barra son torse. Il s’effondra, le souffle volé. Quatre autres coups. Son dos devint une plaie vive.

Quelqu’un se pencha vers lui. Des mots, encore. Doux, gentils. Il n’en comprit pas un seul.

Une main l’agrippa par l’oreille et le redressa. Il tituba, désigné vers un autre poste.

Là, un homme plus petit, maigre, sans muscle apparent. Sa peau mat, ses cheveux bruns en boucles serrées et ses yeux noisette formaient un ensemble apaisant. Lui aussi rasé de près. Comment faisaient-ils ? Se rasaient-ils avec ces couteaux ?

Narhem n’en pouvait plus de sa barbe naissante. Il avait l’impression de porter la saleté sur la peau.

Le petit homme lui tendit un couteau, lui montra comment vider les poissons. Un seul mot, clair, sur chaque geste. Narhem regarda, imita, comprit.

Ici, il était en bas de l’échelle. Tout en bas. L’autre aussi. Deux manœuvres à l’écart des cinq autres, concentrés sur les plats raffinés. Des cuisiniers. Eux, ils n’étaient que les mains sales.

- Dolove, dit le petit en se désignant.

- Narhem.

Le sourire de Dolove fut franc.

Alors c’était ça. On ne leur interdisait pas de parler. On leur interdisait de parler leur langue. Le ruyem était proscrit. Mais s’ils maîtrisaient celle des geôliers… ils pourraient peut-être se faire entendre.

Narhem serra les dents. Apprendre une langue étrangère. Lui, maintenant ? Il n’avait jamais été un esprit vif. Les sons lui paraissaient flous, sans logique. Une mélasse incompréhensible. Il enfonça une poignée de viscères puantes dans le seau prévu à cet effet. Rien que d’y penser, il avait la nausée.

Les plateaux partaient un à un, portés par les créatures sombres. Les restes comestibles étaient versés dans un chaudron monumental. Ce qu’il restait - tripes, arêtes, déchets - allait ailleurs. Vers l’engrais, supposa-t-il.

Quand les plateaux furent tous partis, Dolove et lui nettoyèrent. Longtemps. Les autres s’assirent, rirent entre eux, plaisantèrent. Eux brossaient le sol, frottaient les planches, vidaient les seaux.

Il ne dit rien. Mais chaque mot qu’il ne comprenait pas, chaque rire, chaque plateau rempli d’épices et de viandes qu’il ne goûterait jamais, alimentait la braise de sa haine.

Enfin, la cuisine étincela. Les cinq hommes aux gestes assurés, accompagnés de Dolove, soulevèrent l’auge pleine avec précaution, comme s’ils portaient un trésor qu’il ne fallait pas souiller. Narhem, resté à l’écart, emboîta le pas. Le cortège s’ébranla, lent, silencieux, traversant des allées ombragées jusqu’à un enclos cerclé de hautes planches. Rien ne permettait d’en deviner le contenu.

À un signe d’une créature sombre, Narhem ouvrit la porte. L’auge franchit le seuil, portée à bout de bras. Il la suivit. La porte se referma derrière eux.

Une odeur âcre lui sauta à la gorge.

Sous un abri de bois, une dizaine de bêtes se tenaient debout, les épaules massives, la bouche entrouverte d’où dégoulinait une bave visqueuse formant des flaques huileuses à leurs pieds. Leur pelage sombre, dru et hirsute, leur donnait un air de fauve mal léché. Des griffes recourbées achevaient leurs pattes. Leur museau évoquait un croisement monstrueux entre un loup et un cochon : front plat, truffe écrasée, mâchoire inférieure saillante ornée de crocs démesurés.

Narhem eut un haut-le-cœur.

À l’unisson des autres hommes, il recula jusqu’au mur. Un sifflement fendit l’air - le même que celui annonçant le repas dans la hutte. Les créatures bondirent sur l’auge. Elles y plongèrent mains et museaux, engloutissant la nourriture avec des bruits de succion écœurants. Le bois gémit sous leurs coups de griffes. Narhem sentit ses entrailles se tordre. Il avait mangé là-dedans, grattant les restes dans les coins.

- Orc.

Dolove lui avait soufflé le mot à l’oreille en les désignant. Narhem hocha la tête. Même ces choses-là passaient avant eux.

Quand les bêtes se détournèrent, repues, l’un des membres de la brigade s’approcha et fourra sa main dans l’auge pour en lécher le fond. Puis il désigna quatre hommes, les autorisant d’un geste à se servir. Dolove et Narhem durent attendre.

Lorsqu’enfin leur tour vint, il restait un peu de nourriture, plus qu’il n’en avait eu depuis des jours. Son estomac criait famine, ses doigts tremblaient. Pourtant, il hésita. L’odeur persistait, les traces de bave, les crocs, les grognements. Il avala malgré tout. Chaque bouchée était un supplice pour l’esprit, mais un baume pour le corps.

Ils portèrent l’auge vide jusqu’à une autre hutte. Dix hommes y étaient entassés, nus, le bas-ventre attaché à un poteau par une corde. Narhem détourna les yeux, la nausée au bord des lèvres. Lui aussi venait de là, ou y retournerait peut-être. Il préféra ne pas y penser.

De retour à l’enclos des orcs, Dolove lui tendit un seau et une raclette. Un simple geste. Pas un mot. Narhem comprit. Il s’accroupit et commença à ramasser les excréments encore fumants, les entassant dans le bac à fumier. Une puanteur lui monta au nez, poisseuse, collante. Ses mains tremblaient de rage autant que de dégoût.

Il jeta un coup d’œil aux cinq autres. Aucun ne bougeait. Ils observaient. En silence. Leurs yeux suivaient chacun de ses gestes, ceux de Dolove. Pas une parole. Juste cette tension étrange, suspendue dans l’air.

Quand enfin le sol fut propre, on rapporta l’auge. Puis retour à la cuisine, où lui et Dolove frottèrent le bois jusqu’à ce que le plat retrouve sa pâleur d’origine. Pas une échappatoire. Pas une minute de répit.

Ce fut lessivé, la peau brûlante sous une chaleur déjà lourde, que Narhem suivit les autres jusqu’à une immense hutte de pierre au toit de chaume. L’intérieur formait un cercle, comme un antre de guerre. Les murs en étaient couverts d’armes : piques, dagues, haches, masses, épées à deux mains ou minuscules lames recourbées. Le mur ouest brillait de métal. Les murs est et sud offraient des répliques en bois, aux formes familières ou étranges. Narhem resta figé un instant, les bras ballants. Aucune sentinelle, aucune surveillance. L’armement était en libre accès.

Dans un coin, un tas de chiffons crasseux, empestant la sueur, pourrissait dans l’ombre. Il détourna les yeux.

Les cinq hommes s’éclipsèrent dans une pièce attenante. Dolove lui fit signe de le suivre à gauche. Ils quittèrent la salle d’armes pour déboucher sur une pièce qui arracha à Narhem un souffle d’émerveillement : une salle de bain. Une vraie. De l’eau. Du savon. Un seau en bois, une petite vasque, et même un miroir terni.

Il n’attendit pas qu’on l’y invite. Ses mains plongèrent dans l’eau. Il récura la crasse, l’odeur des orcs, la sueur de l’humiliation. Le savon mousseux lui glissa entre les doigts tandis que Dolove, à ses côtés, nommait chaque objet en articulant, comme un maître avec un élève. Narhem répétait à mi-voix. Quelques mots restaient. D’autres s’évaporaient aussitôt.

Un rasoir. Il n’avait jamais eu de lame aussi fine. Il retira barbe et moustache, à petits gestes précautionneux, savourant ce moment suspendu.

Tout aurait été parfait… si la cage d’acier n’enserrait toujours pas ses parties, l’empêchant de se laver vraiment. Il fronça les sourcils, mais ne dit rien. Propre, rafraîchi, il se redressa. Il se redécouvrait. Une sensation étrange le traversa, presque un sourire.

Il voulut remercier Dolove. Mais la langue lui manquait. Dolove tenta de lui souffler un mot. Narhem essaya. L’autre rit doucement, secoua la tête.

Dolove s’apprêtait à quitter l’eau. Narhem l’arrêta du bras, lentement, et pointa l’extérieur, mimant avec ses mains des oreilles pointues. Un geste simple.

- Eldar, dit Dolove.

Narhem répéta.

- Eldar.

Un mot. Juste un mot. Mais un monde entier derrière. Dolove porta un doigt à ses lèvres. Murmura :

- Elfe.

Et remit aussitôt le doigt sur sa bouche. Narhem comprit. Un mot en ruyem qu’il ne fallait pas répéter. Des elfes. Voilà ce qu’ils étaient.

Et pourtant… rien à voir avec les récits de son enfance. Pas de cheveux d’or, ni d’yeux céruléens. Pas de sylves lumineuses ou de dryades nues courant entre les fougères, chassées par des riches désireux de répandre sur elles toute leur perversité. Ces créatures-là étaient sombres, froides, méthodiques. Plus proches du cauchemar que des fables.

Alors, dans son esprit, il fit la séparation.

Elfes noirs. Voilà comment il les appellerait. Pour ne pas trahir ses souvenirs d’enfant. Pour ne pas se perdre dans une réalité trop vaste, trop incompréhensible.

Et soudain, une peur nouvelle naquit en lui. Si les elfes existaient… qu’en était-il des autres ? Les sorcières ? Les fantômes ? Les dragons ? Un frisson remonta le long de sa colonne.

Dolove lui sourit et lui fit signe de le suivre. Ils sortirent de l’eau. Sous la chaleur écrasante de l’après-midi, s’essuyer n’avait pas de sens. En quelques pas à peine, leur peau était sèche. Ils traversèrent la pièce centrale, toujours déserte, puis gagnèrent une salle attenante. Les cinq puissants dormaient là, étendus à même le sol, corps lourds, respiration lente. Narhem, harassé, se laissa tomber sans un mot. Il sombra dans un sommeil profond, sans rêve.

Une main le secoua. Dolove. Le jour déclinait. L’air était plus supportable, frais en comparaison de l’étuve d’avant. Dolove lui fit signe de venir. Dehors, le ciel rougissait à l’horizon. Les hommes quittèrent la hutte, toujours sans escorte, et marchèrent en file vers une butte surélevée. Narhem grimpa à leur suite. Là-haut, il découvrit un vaste cercle de bois, plus large que celui de son premier combat. Tout autour, des fauteuils massifs offraient une vue dégagée aux spectateurs. Pas le moindre esclave parmi eux : uniquement des hommes riches, certains vêtus d’or et de soie, d’autres couverts de tatouages rituels. Sur les toits des huttes voisines, perchés comme des corbeaux, de jeunes elfes noirs trépignaient d’impatience, les yeux brillants d’excitation.

Des clameurs éclatèrent. Narhem se tourna vers l’arène. Deux hommes venaient d’y entrer. Contrairement à lui, ils n’étaient pas nus : chemise, braies, culotte… mais surtout, ils portaient des pièces d’armure aux bras, un casque léger, et chacun tenait une arme. Épée courte pour l’un, hache pour l’autre.

Ils s’approchèrent, se tournèrent autour, comme deux coqs. Le silence gagna les gradins tandis que les regards convergeaient. Les parieurs échangeaient à voix basse, comme au marché, jaugeant la vigueur, les cicatrices, la souplesse.

Un sifflement fendit l’air. Tout bascula.

Narhem sursauta. Il s’était attendu à un duel classique, un jeu d’épées comme ceux des tournois, où les lames se croisent, où l'on s'affronte en force. Mais là, ce fut fulgurant. Pas même deux passes. Pas une parade. Juste une feinte parfaitement exécutée. Une ouverture créée. L'autre y avait cru. Il s’était jeté dans le piège.

Et maintenant, il gisait au sol, le ventre ouvert.

Narhem serra les dents.

Il n’avait pas ce talent-là. Pas ce regard. Pas cette vitesse. À mains nues, il pouvait cogner, encaisser, survivre. Avec une arme… il était lent, malhabile, incapable.

Il le savait. Et ça, ça le glaça plus que le sang répandu.

Ce fut d’humeur morose que Narhem suivit son groupe jusqu’à la hutte de vie. Il les observa, médusé, fouiller sans hésiter dans un tas de chiffons crasseux et en sortir des vêtements épais qu’ils passaient sur leur torse, leurs bras, leurs mains, leur tête. Une armure de tissu, puante, mais efficace. Un seul homme resta à l’écart. Il entama une série de gestes fluides, lents, dansés. Une chorégraphie étrange, précise, belle.

Au fond de la pièce, Dolove ne bougeait pas. Il huilait les armes, rapiéçait des lanières, recousait des gants. Un seau d’eau posé près de lui reflétait la lumière. Il ne disait rien. Il ne participait pas.

Trois des hommes s’emparèrent de bâtons et commencèrent à chauffer leurs poignets, leurs bras, par de simples moulinets.

Le dernier, celui que Narhem avait déjà repéré comme leur chef, fit un signe. Narhem s’approcha. D’un geste résigné, il attrapa un gambison, le renifla, grimaça, puis l’enfila. La puanteur s’insinua jusque dans ses narines, mais il serra les dents. Il allait falloir faire avec.

Son instructeur lui tendit une canne de bois, à peine plus haute que sa hanche, et un petit bouclier rond. Lui-même s’équipa des mêmes armes. Il dit quelques mots que Narhem ne comprit pas.

Il n’eut pas le temps de les deviner. D’un geste sec, sans crier gare, le chef de brigade fit claquer sa canne sur les côtes de Narhem.

Le coup fut net, brutal. Narhem vit l’arme venir, mais son corps resta figé. Il n’avait même pas songé à lever son bouclier. Le choc, malgré l’épaisseur du gambison, lui coupa le souffle. Il plia les genoux, prit une grande inspiration douloureuse. Il venait de comprendre pourquoi ils s’encombraient tous de ces loques puantes. Il se promit de ne plus jamais hésiter à les porter.

Il secoua la tête, tenta de reprendre ses esprits. Son instructeur était déjà en position, impassible. Il parla de nouveau. Narhem supposa qu’il attendait une riposte. Il arma son bras et frappa, visant le bouclier. Le coup claqua. L’autre sourit, puis émit quelques sons, son intonation trahissant une certaine approbation.

Ils recommencèrent. Encore. Encore. Attaques, parades. Attaques, parades. Narhem, concentré à l’extrême, ne voyait plus rien d’autre. Juste la canne, le bouclier, les bras douloureux. Il ignorait ce que faisaient les autres. Son monde s’était réduit à ce cercle de bois, à ce combat muet.

Quand l’entraînement prit fin, la nuit était déjà bien avancée. Le silence s’abattit d’un coup. Les hommes partirent dormir. Narhem se laissa tomber sur sa couche. Il avait les poignets en feu, les doigts engourdis, les muscles vidés. Il frissonna. Malgré le froid, il s’endormit aussitôt.

Le matin, après une toilette rapide, la brigade se rendit à la cuisine. La journée de la veille se répéta.

Cuisiner. Porter l’auge. Nourrir les orcs. Manger. Traîner l’auge jusqu’aux combattants inférieurs. Nettoyer l’enclos. Récurer. Se laver. Sombrer dans un sommeil sans rêve. Se réveiller. Regarder un homme mourir. S’entraîner. Dormir.

Recommencer.

Les jours passèrent. Une routine brutale s’imposa, gravée à même les muscles et la peau. Narhem finit par apprendre leurs noms.

Safry, le chef, parlait peu. Son regard pesait plus lourd qu’un discours. Ses bras noueux maniaient le marteau à deux mains comme s’il s’agissait d’un jouet. Chaque matin, il entraînait Narhem sans un mot de trop, frappant avec précision, corrigeant par le geste. Le tonnelier ne trouvait jamais les mots pour le remercier. Alors il serrait les dents et tenait bon.

Bryam était tout en souplesse. Il glissait plus qu’il ne marchait. L’épée dans sa main semblait voler. Il esquivait, se faufilait, frappait d’un geste sec, net. Narhem, fasciné, le regardait danser, hypnotisé.

Souleymane, silencieux et fluide, lançait ses couteaux comme s’il écrivait des lettres dans l’air. Sa dague courte ne quittait jamais sa ceinture. Il parlait rarement, regardait beaucoup. Narhem ne savait pas sur quel pied danser avec lui. Il l’imaginait sans peine surgir dans l’ombre d’un corridor, silhouette de mort.

Mynard se tenait droit comme un pieu. Son menton relevé trahissait son passé. Narhem l’imaginait vêtu de soie, dans une autre vie. À l’entraînement, il enchaînait les armes comme un collectionneur d’échecs change ses pièces : sans effort, sans attachement. Lame courte, longue, hache, épée bâtarde… tout lui convenait. Rien ne semblait vraiment lui plaire.

Et puis il y avait Olivier. Une tête de paysan, le dos rond, les yeux fuyants. Narhem, au premier regard, l’aurait pris pour l’idiot du village. Mais Olivier ne parlait pas. Ne souriait pas. Ne portait aucune arme. Il n’en avait pas besoin. Ses mains suffisaient. Des mains épaisses, calleuses, qui brisaient les os comme d’autres cassent des noix. Lorsqu’il combattait, son corps entier devenait outil. Il frappait, tordait, écrasait. Narhem n’avait jamais rien vu de tel. Il se promit de ne plus jamais juger un homme à sa démarche ou à son air penaud.

Ici, tous avaient leur place. Et chacun la méritait.

Au matin du cinquième jour, alors que la brigade se préparait à partir pour la cuisine, un elfe noir franchit le seuil de la hutte.

Il ne dit qu’un mot. Un nom peut-être. Ou un ordre.

Safry resta figé. Le silence s’abattit aussitôt, lourd comme une enclume. Le chef de brigade réfléchit longuement, les mâchoires crispées, le regard noir tourné vers ses hommes. Puis il désigna Bryam d’un signe sec.

Ce dernier hocha la tête sans broncher. La brigade reprit sa route comme si de rien n’était. La matinée suivit son cours. Identique. Cuisine. Orcs. Vaisselle. Silence.

Mais au moment de la sieste, Narhem sentit le vide. Bryam n’était pas là. Son absence pesait comme une ombre.

Quand ils se rendirent à l’arène, il le vit.

Bryam se tenait dans le cercle de bois, l’arme à la main. Il semblait plus mince encore, plus précis, chaque muscle tendu comme une corde de violon. Narhem comprit. Ce n’étaient pas les elfes noirs qui désignaient les combattants. C’était Safry.

Il frissonna. Mieux valait ne pas déplaire à cet homme-là.

Bryam gagna. Il dansait même dans la boue, frappait sans haine, sans pitié. Quand il ressortit, couvert de sueur, la brigade l’accueillit avec cris et sifflements. Un vainqueur de plus. Un frère revenu.

Dès lors, deux fois par lune, les elfes noirs venaient. Toujours le même manège. Un mot. Un silence. Le choix de Safry. Jamais Narhem ne fut désigné. Jamais Dolove. Les autres tournaient, à tour de rôle. Tous survivaient.

Narhem observait. Apprenait. Attendait.

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