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D'entre les murs

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Par Bleiz

J’aime les romans.

Longs, courts, de romance ou d’aventure, plein de magie ou d’espions. J’aime leurs histoires et les mots qui les portent. Ils sont riches et percutants.

Ils me portent au-delà de mes murs.

Je m’appelle A. Ça se prononce comme la lettre. J’avais un nom entier, avant, mais les lettres sur ma gourmette se sont effacées avant que je n’apprenne à les lire.

Maintenant, lire, c’est tout ce que je sais faire. Lire et regarder.

Je vis dans la Maison. C’est ce qui est écrit au-dessus de la porte ; elle est fermée à clé et je ne peux pas en sortir. Il y a tout ce dont j’ai besoin dans la Maison : une salle de bain toute blanche et propre, une cuisine avec un four et un frigo qui s’allume quand je l’ouvre, un salon avec une plante en pot installée sur une table basse, juste en face d’un canapé. Mais je quitte rarement ma chambre. C’est de là que je vois mieux le Monde.

Les murs y sont transparents, presque lumineux. Le jour, le soleil traverse le verre et réchauffe la pièce et moi avec. Je l’aime tellement que parfois, je reste des heures devant, les bras écartés et le nez en l’air, juste à sentir le soleil. Ça finit toujours par brûler, mais ça en vaut la peine. Quand je suis comme ça, je n’ai qu’à fermer les yeux pour que des couleurs invraisemblables apparaissent : des traits rouge membrane, des taches violettes et bleues, des ombres mouvantes comme le balancement des arbres. J’ai l’impression d’être dehors et de vivre la vie des livres, la vraie.

À l’extérieur de la Maison, il y a le Monde, donc. C’est ce que disent les cartes accrochées dans le salon. Des textes accolés à des images en papier glacé racontent son histoire : des morceaux de terre sans fin, des océans de neige, des épaves en métal flottant dans l’infini. Parfois, il y a des personnes. Des hommes, des femmes, avec des couronnes ou des cravates, peints ou pris en photo, qui parlent ou qui se serrent la main. Les gens à l’extérieur font de grandes choses, et je ne sais pas si c’est parce qu’ils sont dehors qu’ils y arrivent, ou si c’est l’extérieur qui les pousse à agir. Je poserais bien la question à quelqu’un, mais on ne me répond plus.

Voix est mon amie. Je l’appelle, elle me répond. Je me plains, elle me console. Je m’énerve, elle s’énerve avec moi. Elle me guide quand je ne sais plus quoi faire.

Or, depuis trois jours, Voix n’est plus là. Ou elle ne m’entend plus. Ou elle ne veut plus me parler. Je ne peux pas savoir, elle ne dit plus rien.

— Voix, j’ai dit en me levant, tu as bien dormi ?

Silence dans la Maison. Rien que le vrombissement du frigo à deux pas de là et le lent pouls de mon réveille-matin. C’est déjà arrivé que Voix se lève tard, alors je ne m’en suis pas inquiétée.

— Voix, l’ai-je appelé à midi, rappelle-moi la recette de la quiche lorraine ?

Toujours rien.

— Je mets la farine ou les œufs d’abord ? ai-je insisté. Voix !

Je me souviens avoir levé la tête vers le plafond, parce que c’est de là qu’elle vient, et je me souviens d’avoir attendu qu’elle réponde. Mais il n’y avait toujours rien, hormis le craquement du gaz sous ma poêle.

Je n’aime pas le silence. C’est aussi pour ça que j’aime Voix : elle ne me laisse jamais seule.  Sauf cette fois-ci, depuis plusieurs heures, ce qui n’était jamais arrivé depuis qu’on m’a amenée à la Maison.

Là, j’ai commencé à avoir peur.

J’ai lâché mon œuf – non, je l’ai posé, doucement, sur le comptoir de la cuisine, parce qu’on ne doit pas gaspiller et on ne doit pas faire de dégâts et que je déteste passer la serpillière – et je me suis plantée dans le salon, comme si elle allait mieux m’entendre de là-bas :

—Vo-i-ix ! Youhou, t’es là ? Allô, y’a quelqu’un ?

Ça, c’est une phrase qu’elle aime bien, c’est elle qui me l’a apprise. Elle le dit avec une voix très drôle, j’aimerais vous la montrer, mais je ne sais pas la faire comme elle.

Je me suis éclaircie la gorge, je me suis répétée. Une fois, deux fois. Ma voix à moi a commencé à grimper dans les aigus, comme les grenouilles sur leurs petites échelles de météorologue dans les bandes-dessinées.

— Allez, c’est bon, t’es pas drôle !

Et peut-être que je chouinais un peu, que je me plaignais carrément, mais si vous aussi vous aviez perdu votre meilleure amie, vous pleureriez comme moi.

— Voix ! J’ai hurlé. Voix, s’il te plaît, réponds-moi ! S’il te plaît !

J’ai crié et j’ai crié, jusqu’à ce que ma voix se casse, ou peut-être que je pleurais trop. Je n’arrivais plus à respirer, ma poitrine se serrait et se contractait et se rentrait en elle-même en à-coups. J’avais mal, et j’ai toujours mal, parce que Voix n’est pas revenue.

La première journée, j’ai attendu devant la porte de la Maison, assise près du porte-parapluie.

Je n’ai pas de parapluie. Je n’ai pas le droit de sortir. Ou plutôt on ne m’a jamais dit que j’avais le droit de sortir, alors je reste à l’intérieur. Qui a installé un stupide porte-parapluie ?!

Voix est restée silencieuse tout le jour, toute la nuit. Elle n’a même pas pu regarder le soleil disparaître à l’horizon, derrière le champ qu’elle aime parce que c’est notre préféré, et elle n’a rien dit non plus quand j’ai fait exprès de me tromper en comparant les constellations à celle de mon atlas.

De toute façon, elle est aussi nulle que moi pour les repérer, mais j’aimais quand on se trompait à deux. Quand elle parlait, je n’avais pas l’impression de me tromper du tout.

Le deuxième jour, je voyais flou derrière mes paupières bouffies. Mes joues étaient chaudes de larmes. Dans les romans, les filles qui pleurent sont toujours belles, et leurs larmes sont comparées à des diamants ou à des perles, à des jolies choses qui sont comme des bijoux au cou de leur tristesse. Moi, je n’avais que des traces humides sur mon oreiller et de la morve sur ma manche.

Je sais qu’on est pas tous faits pour être des héroïnes, mais ça m’a fait mal quand même.

J’ai erré, comme un fantôme dans des ruines, à travers la Maison. Je suis restée en boule dans mon lit pendant un moment, à laisser les images défiler sur les murs : du feu, des embrassades, des danses, des baleines avec leurs petits, des produits dans de jolies bouteilles roses et bleues, des médicaments pour manger et mincir sans même avoir besoin de se faire vomir.

Mincir, c’est un truc de personne qui est regardée. Moi, je regarde juste. C’est pour ça que j’ai cassé les miroirs de la salle de bain : ça ne me concerne pas.

Faire aussi, c’est une affaire de gens de l’extérieur. Fabriquer des meubles, monter aux arbres, se battre à l’épée ou à la lacrymo, défiler en costumes de théâtre, ça a l’air sympa, mais quand on vient de l’Intérieur, on n’a juste pas les capacités pour. Un manque de talent, de « prédisposition à l’action caractérisé par une absence de désir de sortir et compensé par une forte activité cérébrale et une appétence pour l’analyse visuelle », comme ils disent dans le manuel à côté de la porte d’entrée. Enfin, quelque chose comme ça, je ne l’ai pas lu depuis que je suis arrivée.

Ça fait combien de temps que je suis arrivée ?

Je…

Est-ce que je suis censée me souvenir ? Oui ? C’est le genre de choses importantes qu’on n’oublie pas, ou alors qui s’effacent pour mieux revenir en milieu d’histoire pour créer le parfait retournement de situation.

Si Voix était là, je saurais si je dois me souvenir.

Donc le troisième jour est venu et passé. Je me suis faufilée dans la cave tout en bas, alors qu’il y a des araignées et leurs toiles, et j’ai fouillé dans les grands placards pleins de fils rouges et noirs. Je n’ai pas osé appuyer sur les boutons ; si je faisais disparaître Voix complètement ? Si par mégarde – mégarde, j’aime ce mot, on dirait un ruban sur une mèche de cheveux – je faisais une erreur et que je supprimais sa mémoire, si Voix-qui-me-connaît devenait Voix-que-je-connais, une Voix-qui-n’est-pas-Voix en fait, et bien je serais complètement seule.

Si Voix revenait sans ses souvenirs, je ne pourrais pas lui donner mon nom entier, puisque ça aussi je ne m’en souviens plus.

Donc j’ai cherché en bas et je n’ai pas trouvé. Alors je suis allée en haut : d’abord j’ai retourné le salon et je n’ai vu que de gros moutons de poussière qui bêlaient de sous le canapé, des encyclopédies que je n’avais jamais touchées, et des pochettes cartonnées bourrées à craquer de documents assommants. Je suis retournée dans la salle de bain, juste au cas où, mais il n’y avait personne.

Des fois, j’ouvre le robinet pour entendre l’eau qui coule. En fermant les yeux, en serrant mon livre du moment contre mon cœur, je peux m’imaginer devant une fontaine à attendre le chevalier au Lion, ou sous une cascade, dans la forêt.

Voix aussi aime entendre l’eau qui coule. Je crois qu’elle aussi, ça l’apaise.

Puis je suis passée à ma chambre, et j’ai retourné la pièce : j’ai soulevé le lit et j’y ai retrouvé des élastiques et des feuilles de brouillon pleines de mots à moi, que je n’avais pas touchées depuis longtemps. Je n’ai plus le temps pour ça, et d’ailleurs, les héroïnes n’écrivent pas, elles agissent, et après on écrit d’elles. Mais moi je ne sors pas et je n’écris plus.

Je ne sais pas trop ce que je fais, en fait.

Si Voix était là, je n’aurais pas à fouiller ma chambre et à me sentir triste en repensant à ces choses. Avec elle, le temps passe vite ; là, j’ai toutes les secondes dans mes mains et elles sont lourdes. Elles pèsent de sens nouveau. Je n’aime pas ça.

Je crois.

Mes vêtements bien repassés se sont écrasés au sol. J’ai secoué l’armoire et il n’en est tombé que des écharpes et des mouchoirs en tissus. J’ai fixé l’énorme bazar qui engloutissait ma chambre – les tissus noirs et gris, les pantalons bleus, les chaussures blanches, les châles beiges et les tours-de-cou sombres – et j’ai été prise de colère. J’ai poussé un hurlement à briser le verre. J’ai frappé le tas de fringues, j’ai sauté dessus, je l’ai piétiné en gueulant comme une folle.

Puis, à bout de forces, je me suis laissée tomber dessus.

Là, pour sûr, je me suis sentie mieux. J’aurais jamais cru qu’être en colère pouvait être si revigorant.

J’avais l’impression de faire quelque chose. La colère, c’est un peu comme la vie, je me suis dit en voyant mon plafond blanc se colorer d’images nouvelles : des chats, des explosions, des musiciens dans une ville au nom imprononçable. J’ai trainé mes mains jusqu’à mes paupières et il n’est plus resté que l’ombre de mes cinq doigts, leurs poids sur mon visage, et la sensation du tissu froissé sous mon dos.

Et plus le temps passait, plus je me sentais me détacher de ma chambre, plus je pensais à mes romans et aux images du salon qui racontaient le Monde façonné par les gens du dehors.

D’un coup je me suis levée. J’ai gardé les yeux fermés ; j’avais trop peur de changer d’avis en les rouvrant, en revoyant le Monde de maintenant-tout-de-suite tournoyer sur le blanc des murs et les vitres transparentes. Alors j’ai tendu les bras devant moi, j’ai trébuché sur mes baskets et mes T-shirts jusqu’à la porte et je suis sortie.

Tout en haut de la maison, il y a le Grenier. Il n’y a pas grand-chose à voir, me dit Voix, d’habitude et comme Voix n’aime pas avoir à aller tout en haut, je n’y vais pas non plus.

Mais Voix n’est pas là.

J’ai grimpé les marches grinçantes de l’escalier en bois, j’ai posé ma main sur sa vieille rambarde. J’ai marché lentement, puis plus vite, puis j’ai avalé les marches deux par deux pour arriver au Grenier.

J’ai vu la grande fenêtre encastrée dans le toit, aux vitres brillantes et vides de tout sauf du ciel.

J’ai poussé le petit tabouret jusque sous la fenêtre. J’ai failli tomber en grimpant dessus ; mes doigts se sont accrochés de justesse à la poignée au-dessus de ma tête. Mon poids l’a ramenée vers moi, et la fenêtre s’est ouverte.

L’herbe qu’on voit depuis le Grenier est verte, comme depuis ma chambre. Mais depuis cette fenêtre-là, l’herbe danse. J’ai mis ma main à travers le trou béant qu’avait créé la vitre ouverte et le quelque chose du dehors qui bouge l’herbe a voulu la bouger. Je l’ai senti pousser contre moi.

Le vent qui gonfle les voiles des bateaux pirates et les emmènent vers des îles désertes a voulu me prendre la main.

— Vent ? j’ai murmuré.

Et le Vent m’a répondu.

Sa langue m’est étrangère, mais j’apprendrai. J’ai toujours été douée pour apprendre.

Je suis retournée en bas de la Maison.

La porte n’était pas fermée.

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