« Quand il rejoignit l’Assemblée de Clytène, celui qui allait devenir l’Archonte était déjà un homme puissant. Ses nombreux lauriers, puis son ascension militaire l’avaient fait aduler par les foules et chérir par les grandes maisons. L’ascension lui était déjà promise. Mais pour gravir les dernières marches du pouvoir, il lui manquait un nom plus haut que sa naissance.
Or, quel nom pour mieux signifier son ambition que celui du héros qui mena la découverte de l’Archipel, il y a plus d’un siècle ? Quel nom pour mieux prévenir l’Archipel de sa détermination que celui d’une légende adulée de tous ? Quel meilleur nom que celui de Menestas ? »
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro
Vaïos posa ses mains sur le sable mouillé avec une délectation éphémère. Il savoura un instant la douceur de la brise dans sa nuque, qui sifflotait un air marin inconnu. Il n’avait jamais vu une plage si belle, si sauvage. À Clytène, elles étaient toujours bondées, ou privatisées par de riches propriétaires. Celle-ci, enserrée entre deux falaises qui semblaient étreindre la mer, avait aussi dû en son temps connaître son lot de nageurs, de couples amoureux, de familles aux progénitures bruyantes et de rêveurs. Il aurait aimé marcher sur leurs traces, effacées depuis longtemps par la marée, jusqu’à trouver un petit promontoire où s’installer et s’offrir au soleil. Ne penser à rien.
Il ne le pouvait pas. Depuis plusieurs semaines, ses journées s’épuisaient dans la lente exploration de la cité morte, en quête de la Voix Errante ou d’autres survivants. Leur acharnement n’avait jusque-là pas permis de déceler le moindre signe de vie. Velymène abritait plus de charniers que d’oiseaux. Pour la première fois, Vaïos doutait. Andophane avait eu beau lui raconter sa rencontre dans les ruines avec le célèbre conteur, défendre sa certitude que La Voix Errante y était restée, il y croyait de moins en moins. Le vieillard devait être mort, ou parti. Était-ce la découverte d’un Andophane humain et vulnérable qui expliquait ces premiers doutes ? Vaïos tentait de les refréner, regrettant la confiance sans failles que le prêcheur lui avait jusque-là inspiré.
Les autres ne semblaient pas partager ses hésitations et suivaient le prêcheur dans sa quête, sans relâche. Leur obstination devant les échecs répétés et leur foi à toute épreuve avaient quelque chose d’irrationnel. Même Érione ne remettait plus ses enseignements et idées en question. Elle avait tu sa peur des ruines pour l’écouter aussi silencieusement que les autres. Sa proximité avec Orcia, toute dévouée à Andophane, avait dû y jouer pour beaucoup. Quant à la voix que prenaient des Evius ou Zavia en parlant du « prophète », il la trouvait … déconcertante.
À les entendre, il était un envoyé des dieux, un de leurs enfants même, venu rendre la liberté à une partie de l’humanité trop longtemps enfermée. Il traverserait chacune des îles de l’Archipel pour briser les chaînes des esclaves et renverser les oppressions. Alors que non. Ma seule parole y sera insuffisante. Andophane n’était qu’un homme, même si l’une des plus belles personnes que Vaïos ait jamais rencontrée, dont la voix ne pouvait être entendue que par une poignée d’élus. C’était d’ailleurs l’objet de cette quête : trouver une autre voix, plus forte, plus entendue. Quitte à fouiller désespérément dans les entrailles du passé.
Ce qui le dérangeait dans leurs voix, il le comprenait désormais, c’était qu’elles ressemblaient à celles que prenait ses anciens camarades athlètes pour parler de l’Archonte. Lui-même avait idolâtré Menestas, le simple coureur devenu général puis homme politique. Il en avait fait son modèle, avait voulu lui ressembler sans le connaître. Sans savoir tout le mal qu’il avait fait. Andophane n’était pas Menestas, et c’était ce qui rendait la dévotion de certains si troublante.
Pourtant, tous ces doutes ne menaient à rien. Il suivait Andophane avec autant d’application que les premiers jours, ne répondait rien à ceux et celles qui l’adulaient comme une créature mystique. Vaïos se demanda quand ce voyage avait cessé de lui appartenir pleinement. Lorsqu’il avait décidé de partir avec le prêcheur, il était certain d’avoir fait le meilleur choix. Depuis, il n’avait plus eu de choix à faire. Seule une voie se traçait devant lui, et il n’était pas certain de l’avoir dessinée. Quel sens y avait-il à perdre son temps dans les cendres quand tant de gens étouffaient sous le joug d’une oppression brûlante ?
Il aurait voulu être à Andène, pour dire aux mineurs de sortir au grand jour. Il aurait voulu être à Asène, pour dire aux gladiateurs de lâcher leurs armes. Il aurait voulu être à Brynène, pour dire aux pèlerins de libérer leurs esclaves. Il aurait voulu être à Myrtène, pour dire aux érudits d’ouvrir à tous les portes de leurs bibliothèques. Il aurait voulu être à Épisène, pour dire aux mendiants de s’unir. Il aurait voulu revenir à Clytène même, pour parler à Amione, l’aveugle à l’entrée du gymnase et même ses anciens camarades athlètes. L’horreur de Velymène lui faisait relativiser les sévices qu’ils lui avaient infligé. Ils n’étaient pas pires que d’autres. Il aurait voulu aller se recueillir dans le verger des disparus, honorer Ganos. L’arbre planté en la mémoire de son frère devait être gorgé de fruits mûrs.
— Vaï ?
La voix de Daashur le tira de ses ruminations. Le vieillard avait rattrapé ses quelques pas de retard et lui indiquait la voie à suivre. Vaïos se demanda quelle était la finalité de cette escapade hors de Velymène, à laquelle son âme-liée semblait tant tenir.
— Je crois qu’on n’est plus très loin, ajouta Daashur.
— Tu crois ?
— On m’a dit que le sanctuaire se trouvait en-dessous des nids de goéland, là où la roche dessine un visage. Là ! Regarde !
Son regard glissa de longues secondes sur la roche avant d’enfin saisir ce que lui montrer Daashur. Sa bouche s’entrouvrit : c’était stupéfiant. Des traits humains se dessinaient en effet sur la falaise à sa droite, d’un tracé assez subtil pour n’être remarqué que par les plus attentifs. Deux paupières entrouvertes, des cheveux, un nez fissuré et l’entrée d’une galerie à la place de la bouche. Son admiration pour cette œuvre dissimulée loin des yeux des hommes n’était rien face à la réaction de Daashur. Il avait les yeux écarquillés, le nez plissé et la bouche grande ouverte. Vaïos se demanda ce qu’il y avait dans cette galerie, pour justifier une telle vénération.
Il dut se retenir d’accélérer pour attendre son âme-liée. À l’entrée de la galerie, il se demanda pourquoi Daashur n’avait pas demandé à ce qu’ils prennent une torche. Une progression hasardeuse dans l’obscurité serait dangereuse. Les traits du vieil homme s’étaient pourtant raffermis, et ne laissaient nulle place au doute. L’étincelle dans ses yeux trahissait son excitation. Vaïos vit ses lèvres trembler, comme s’il chuchotait quelque chose à son ombre. Puis Daashur s’adressa à lui :
— Passe le premier.
— Mais…
— Il devrait y avoir une corde à ta droite. Elle te conduira. Aie confiance, mes ancêtres savaient creuser des grottes !
Ses ancêtres ? Vaïos fronça les sourcils. Daashur n’était-il pas né dans les Cent-Lacs ? Comme s’il lisait dans ses pensées, son âme-liée ajouta :
— Avance, ne t’inquiète pas !
D’un pas peu assuré, Vaïos s’exécuta. Il posa sa main sur le bord de la cavité et descendit pour trouver la corde. Le calcaire s’effritait sous ses doigts et un écho lointain résonnait dans l’obscurité, comme si la roche gémissait. Des créatures s’envolèrent brusquement à quelques pas ; il sursauta et voulut s’en aller. Derrière-lui, Daashur empêchait pourtant toute marche arrière. Alors Vaïos rassembla tout son courage et s’élança. Enfin, sa main trouva la corde, toute effilochée, poisseuse d’humidité et de poussière. Il fit un pas. Un autre. Le sol était régulier, le boyau s’élargissait. Ses yeux s’habituèrent peu à peu à l’obscurité et il prit confiance.
Les ténèbres lui parurent moins opaques que ce qu’il avait craint. Une autre source de lumière devait éclairer la galerie. Daashur s’accrocha à sa tunique lorsque le chemin s’éleva dans une pente douce. Sa respiration rauque devint la seule altération au silence. Cette avancée ne dura pas longtemps. Bientôt, ils pénétrèrent dans une grande salle souterraine, au plafond percé d’une ouverture béante d’où irradiaient les rayons du soleil. Une large table de pierre grise occupait le centre. Cet ouvrage semblait plus vieux que les hommes, pourtant la surface de l’ouvrage ne souffrait d’aucune imperfection. Il était dénué de poussière et de végétation. Comme s’il avait été bâti la veille.
Sur chaque mur, des yeux étaient sculptés. De toutes tailles, de toutes formes, délicats ou monstrueux, subtils ou grossiers. Il y en avait des centaines, qui couvraient la majorité des parois. Être si observé, même par ces regards factices, avait quelque chose d’intimidant et solennel. Vaïos se demanda quel était la fonction de cet étrange endroit et ce qu’il signifiait pour Daashur. Le ravissement qu’il lisait dans ses yeux confirmait les sentiments puissants qui le liaient à cette grotte. Son attitude béate semblait de l’émerveillement des premières fois. Vaïos voulut briser le mystère :
— Qu’est-ce que c’est ?
Daashur ne l’entendit d’abord pas, trop absorbé. Lorsque Vaïos répéta sa question, il répondit :
— Oh, excuse-moi, Vaï. Nous sommes dans un sanctuaire millénaire. Mes arrières-grand parents se sont réunis ici. Ils y ont emmené ma grand-mère quand elle était enfant. Elle m’a tant de fois décrit cet endroit… Je peinais pourtant à la croire quand elle me parlait de tous ces yeux. C’est fantastique !
Millénaire ? Daashur devait divaguer. C’était impossible. Ses paroles avaient pourtant un accent de véracité. Vaïos plongea dans la confusion. Son âme-liée sous-entendait-elle que cet endroit avait été une œuvre des dieux, antérieure aux Premiers Pas ?
— Tes ancêtres ne sont pas nés aux Cent-Lacs ?
— Non. Mon peuple vivait ici bien avant que le tien découvre l’Archipel. Avant qu’existent toutes les cités que tu connaisses. Avant l’esclavage, la fédération du commerce, les Podestà. Avant les trières, les remparts et les aqueducs. Il y avait des gens.
Vaïos secoua la tête un peu malgré lui. Cet enseignement contrecarrait tout ce qu’on lui avait appris. Tout ce que les gens croyaient. Il avait entendu tant d’histoires sur l’exploration des terres sauvages et inhospitalières de l’Archipel après les Premiers Pas, sur la découverte de terres jamais foulées par l’Homme. N’étaient-elles que des contes pour adultes ?
— Ils vivaient une existence nomade, rassemblés en clans, avec pour seuls points d’ancrage chacun des sanctuaires édifiés à Ilaman. Il y en avait un sur chaque terre, chaque île, chaque îlot même. Chacun avait ses coutumes, ses traditions et son mode de vie. Ils ne partageaient que ce culte en un dieu unique, omnipotent.
— Mais que sont-ils devenus ?
— Il y a cent vingt-cinq ans, un navire a accosté près de l’actuelle Brynène. Il avait traversé un océan immense, parvenait au bout d’un périple de plusieurs années. Il avait fui un danger mortel et portait à son bord une trentaine de survivants. Menestas et sa sœur Agapia se tenaient à leur tête, suivis par leurs lieutenants Medius, Vetanae, Promée.
C’était étrange d’entendre ces noms familiers au cœur d’une histoire différente de celles que Vaïos connaissait. Il aida Daashur à s’asseoir au sol, s’installa à ses côtés et écouta avec attention la suite de son récit.
— Après l’enfer qu’ils venaient de traverser, ces hommes et des femmes trouvèrent en nos îles une bénédiction, l’aube d’un futur meilleur. Ils y bâtirent un village sommaire, où plusieurs clans leur envoyèrent des émissaires, curieux de ces nouveaux-venus si différents. Menestas invita tous ceux qui le voulaient dans son foyer, partagea le pain avec autant de gens qu’il y avait de jours. Il lia son âme à plusieurs adorateurs d’Ilaman et découvrit ses sanctuaires. Sa sœur Agapia se maria avec un chef de clan selon les deux traditions. En même temps, les nouveaux arrivants agrandirent leur village, faisant preuve de prouesse artisanales, avec des outils inconnus des natifs. Ils domestiquèrent des animaux, labourèrent des champs, bâtirent des maisons plus grandes que dix tentes. Leur rythme de vie sédentaire et leurs récoltes abondantes attirèrent d’abord quelques parias et curieux. D’année en année, la ville grandit, attirant bientôt des clans entiers. On vint de tout l’Archipel pour s’installer dans cette création magnifique des émissaires de l’Océan.
— Il n’y eut pas de guerre ?
— Non. Les nouveaux venus intégrèrent sans heurts Ilaman à leur panthéon où chaque concept a son dieu. Il trouva sa place dans leurs sanctuaires et dans leurs temples. Grâce à la gouvernance sage de Menestas, à ses relations apaisées avec les clans, les premières années s’écoulèrent dans une rare harmonie. Cette fois-là, le malheur ne vint pas de la volonté des hommes.
Chaque nouvelle explication suscitait son lot de mystères, laissant constamment la curiosité de Vaïos inassouvie. Il peinait à retenir ses questions.
— Mais de quoi ?
— J’y viens. Après son union avec un chef de clan, Agapia alla créer sa propre cité sur une autre île. Clytène. D’autres suivirent son exemple : Medius créa Asène, Vetanae Andène et Promée Myrtène. On abattit des forêts entières, assainit les marais, tailla les flancs des montagnes. Partout, des champs et des villes grandirent, à une vitesse prodigieuse.
Daashur soupira, puis reprit :
— Par malheur, un mal curieux se développa à travers l’Archipel. Il frappait ses victimes d’une fièvre foudroyante, et les faisait mourir en quelques jours. Cette maladie avait été bien malheureusement amenée à travers l’océan, et ne touchait que les natifs. On s’aperçut bien vite qu’elle épargnait davantage les habitants des villes nouvelles, mieux nourris. Chez les clans nomades, elle fit d’année en année assez de ravages pour que leurs chefs se réunissent pour la première fois depuis des siècles.
Vaïos se mordit les lèvres. L’évocation de cette maladie mortelle lui rappelait la mort de son frère. Que de douleurs avaient dû traverser l’Archipel. Daashur continua :
— Les prières restaient vaines alors certains voulurent que l’on chasse les responsables de ce malheur, ces étrangers qui avaient attiré sur eux le courroux d’Ilaman. D’autres leur répondirent que cette Terre leur appartenait autant qu’aux natifs. Que l’aîné n’avait aucun droit de chasser le cadet de sa maison. Il était de toute façon trop tard, trop de personnes avaient uni leur sang et leur famille. Leurs discussions ne trouvèrent pas d’issue. Face à la menace, chaque clan réagit à sa façon. Certains levèrent les armes, malgré l’interdit sacré, et s’en prirent aux gens des villes. L’un d’eux assassina Menestas, alors qu’il sortait de chez lui.
— Ce n’est pas sa soeur qui l’a tué ?
— Non, ce n’est qu’une légende. Agapia mena elle-même la répression de ceux qui avaient tué son frère. Elle fut suivie par beaucoup de gens des villes, mais aussi de clans amis. Ceux qui avaient levé les armes furent vaincus. La majorité des clans se dissolurent alors pour embrasser la vie des villes. Les derniers se divisèrent. Certains décidèrent de rester, en marge des villes, ils devinrent les voyageurs du vent. D’autres s’exilèrent. Ce fut le cas de mes grands-parents.
La voix de Daashur se cassa sur ces dernières syllabes, qui faisaient se rejoindre la grande Histoire et la sienne. Il reprit d’un ton plus doux :
— Ils s’installèrent sur une île à l’est de l’Archipel, où les vents forment parfois des tornades assez violentes pour emporter des chevaux et où la terre tremble à de maints endroits. Ces conditions inhospitalières leur garantissaient de ne plus côtoyer de villes, de vivre à nouveau en nomade, en autarcie de cette nouvelle civilisation. Ils nommèrent cette nouvelle terre Elve Lara, ce qui veut dire les cent lacs. Les divisions des clans les poursuivirent après cet exil, entre les adorateurs d’Ilaman et ceux qui lui reprochaient de son abandon. Ceux-là dénièrent toute religion et trouvèrent de nouveaux idéaux.
Vaïos acquiesça doucement pour assimiler tout ce qu’il venait d’entendre. Tant de récits de Daashur sur son passé faisaient sens désormais. Découvrir toute cette facette de la genèse de l’Archipel le fascinait. Il voulut savoir ce que son âme-liée pensait des dieux, ou du dieu, dont il ne parlait jamais.
— Et toi, que crois-tu ?
— Je crois que j’ai renoncé à tout comprendre. Je sais seulement ma joie d’être revenu sur cette terre, de vous avoir tous rencontrés. Je crois à la richesse des rapports entre les humains qui ne se ressemblent pas.
Un long silence suivit cette déclaration. Vaïos en avait besoin pour assimiler tout ce qu’il venait d’entendre. Cette histoire soulevait d’innombrables questions, appelait à être continuée, complétée. Une part de lui aurait voulu voir ce passé où deux civilisations s’étaient entrechoquées. Il ressentait aussi de la colère, d’avoir été trompé si longtemps, d’avoir trop ignoré et de douter encore, alors que jamais Daashur ne lui mentirait. Si la vérité pouvait s’incarner dans une voix d’homme, elle prendrait la sienne. Il finit par demander :
— Pourquoi m’as-tu amené ici ? Pourquoi me confier tout cela, maintenant ? Tu défais tant de certitudes en moi.
— Un autre que toi m’aurait crié de me taire ou m’aurait traité de menteur. Tu sais écouter, ressentir. Cela m’est précieux.
— Pourquoi n’as-tu pas demandé à Andophane ? Tu as dû lui raconter tout cela.
— Oui. Il sait. Mais ces jours-ci, il est obnubilé par sa quête.
Daashur soupira, cette absence lui pesait. Puis il tendit sa main.
— Aide-moi à me relever, veux-tu ? J’aimerais toucher la table.
Vaïos se leva, glissa sa main dans son dos et l’accompagna jusqu’au cœur du sanctuaire. Son âme-liée et lui constatèrent le rebord lisse de la sculpture, d’une consistance proche de celle du marbre. Ses proportions démesurées semblaient taillées pour des géants.
— À quoi ça servait ? demanda Vaïos.
— Quand il parvenait à un sanctuaire, tout le clan s’y réunissait. On gravait un œil pour chaque être disparu depuis la dernière escale. Puis on apportait des victuailles que l’on bénissait, avant de festoyer pour honorer Ilaman et la mémoire des anciens. Ces fêtes duraient jusqu’à la tombée de la nuit.
Vaïos s’imagina des familles entières réunies dans cette grotte, autour d’un banquet. Il trouva dommage qu’une telle tradition ait disparu.
— C’est aussi là que deux âmes promises pouvaient se lier et que l’on donnait aux nouveau-nés leur nom.
Daashur entama la description de ces rites traditionnels, et sa voix guida Vaïos dans sa rêverie. L’ancien athlète se figura ces moments de joie ou de peine au cœur de la tradition des anciens. Il aimait Daashur pour sa capacité à lui faire redécouvrir et reconsidérer le monde. Son regard parcourut chaque paroi de la grotte, pour chercher à se figurer combien il avait pu signifier pour des gens autrefois. Vaïos posa sa main sur une paroi, sentit les gravures sous ses paumes. Chacun de ces yeux portait la mémoire d’une vie dont le souvenir s’était depuis longtemps perdu. Soudain, il rencontra un détail anormal.
— Là ! Une fleur !
— Qu’est-ce qu’il y a, Vaï ?
Une tige desséchée de pivoines, comme celles plantées au bout de la piste de course à Clytène. Elle avait perdu ses pétales, mais gardait une couleur verte qui trahissait sa récente cueillette.
— Quelqu’un est venu ici !
L’aube donnait aux parois de la grotte des reflets écarlates. Vaïos bâilla en marchant sur ses pas de la veille. Il s’arrêta un instant près de la table, pour admirer l’éclat nouveau du sanctuaire. Le récit de Daashur lui donnait une aura nouvelle. Cet endroit avait vu passer des milliers de personnes à travers le temps. Il n’était qu’un maillon d’une chaîne de visiteurs immense. Cette observation ne dura pas longtemps : il avait trop hâte de poursuivre l’exploration. Au moment de quitter la grotte, il avait remarqué plusieurs entrées de galeries. L’insistance de Daashur à retourner au campement l’avait dissuadé de les explorer, mais il s’était dépêché de revenir l’aurore venue. Il trouverait peut-être la solution au mystère de la fleur. Il savait que son âme-liée approuverait.
Vaïos alluma sa torche et s’engouffra dans la plus grande entrée. Il pénétra dans un couloir étroit, encombré de stalactites, au sol glissant, qui se resserrait après quelques pas. Il dût renoncer. Il retenta sa chance deux fois avant de trouver une cavité assez large pour y progresser. Après un virage, Vaïos se retrouva nez à nez avec un groupe de créatures inconnues, accrochées par les pattes au plafond. Elles déployèrent des ailes monstrueuses avant de décoller dans des hurlements suraigus. Il se boucha les oreilles et demeura penché de longues secondes après leur départ. Puis il posa la main sur son cœur affolé en se demandant ce qu’il venait de voir. Ces créatures protégeaient-elles l’accès à un secret plus vieux que les âges ? Ne risquait-il pas un courroux divin en le profanant ? Ces doutes furent balayés par sa curiosité.
Le plafond baissa un peu à chaque pas et Vaïos dut progresser à quatre pattes. Enfin, il parvint dans une nouvelle grotte, à peine assez haute pour qu’il s’y tienne debout. Comme sa grande sœur, son plafond laissait percer le soleil. Au lieu d’une table, elle portait en son cœur un gros rocher moussu, devant lesquels étaient disposés de gros pots de terre. Chacun portait des arbustes plus ou moins anciens. Le dernier semblait dater de quelques semaines tout au plus. Quelqu’un venait régulièrement à cet endroit.
Lorsqu’il avança vers le rocher, Vaïos réalisa qu’un nom y était gravé. Nérion. Il se demanda qui avait été cet homme pour mériter une sépulture dans un tel endroit, et surtout, qui revenait l’honorer. Ces fleurs constituaient la première trace de vie tangible trouvée depuis son arrivée à Velymène. Il ne pouvait abandonner cette piste. Ce mystère avait assez de poids pour mériter toute son énergie. Vaïos se promit de revenir guetter le retour de cet inconnu tous les jours, pendant des semaines s’il le fallait.
L’inconnu vint le sixième jour. Vaïos se tenait affalé contre une paroi à tailler un pic de bois. Il entendit un pas rapide résonner depuis la galerie d’entrée. Il s’accroupit derrière la table en espérant ne pas être découvert. Excitation et crainte se décuplèrent de concert. Enfin, il saurait. Il pourrait remercier Daashur de lui avoir montré la grotte, il pourrait s’expliquer à ses amis, mettre fin aux moqueries d’Érione et aux suspicions d’Evius. Peut-être même que l’inconnu pourrait les aider à retrouver La Voix Errante, ou à confirmer sa disparition de Velymène. Ses espoirs prenaient enfin consistance.
Le nouveau venu traversa la grande salle sans ralentir, pour se diriger vers le tombeau de Nérion. Vaïos ne vit de lui qu’une silhouette fugitive aux longs cheveux blonds et à la tunique grise. L’inconnu était peut-être une inconnue en fin de compte. Il hésita sur la conduite à tenir. La suivre était indélicat, mais l’attendre ne ferait que retarder une confrontation inévitable. Indélicat, il l’avait déjà été en se cachant. Il décida de lui emboîter le pas prudemment, près à fuir si la rencontre s’avérait dangereuse.
Il avança vers la galerie en tentant de calmer une respiration trop bruyante. Il n’avait pas fait trois pas qu’un cri résonna :
— Qui est là ?
Vaïos se figea, hésitant sur la réponse à donner. D’une voix mal assurée, il dit finalement :
— Je vous cherchais.
L’inconnue pénétra soudain dans le sanctuaire, un poignard à la main. Vaïos s’étonna de découvrir une jeune femme à peine plus âgée que lui. Ses traits fins auraient pu appartenir à l’une des dames de Clytène sans son nez tordu et la longue cicatrice qui barrait son front sur la largeur. Ses cheveux bouclés tombaient en cascade sur ses bras dénudés, dont le teint halé rappelait celui des vieux marins. Elle se tenait penchée, comme prête à bondir. Sa prise de poignard malhabile rassura Vaïos : il n’avait pas affaire à une combattante émérite. Il leva cependant les mains, pour tenter d’apaiser la hargne dans ses yeux et sa mâchoire serrée.
— Pourquoi me suis-tu ? lui jeta-t-elle.
— Je m’appelle Vaïos. Un ami m’a conduit ici. J’ai vu des fleurs alors j’ai pensé que…
— Que faites-vous ici ? Vous devez être fous pour traîner au milieu des fantômes de Velymène.
— Nous cherchons la Voix Errante. Il vivrait encore ici.
— Pauvre imbécile ! Il est mort et ce couloir mène à son tombeau.
Mort. Découvrir ses craintes justifiées arracha à Vaïos un soupir résigné. Toutes ces semaines avaient été perdues.
— Vous le connaissiez ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— C’est vous qui avez déposé ces arbres sur son tombeau. Son âme doit s’en réjouir.
L’inconnue baissa son arme, surprise par ces paroles. Son agressivité s’essoufflait à défaut de combustible. Elle le regarda avec une curiosité nouvelle, comme s’il était un animal exotique. Ou un fou.
— Je suis désolé de vous avoir suivi, ajouta Vaïos. Je n’ai pas trouvé d’autres moyens. Nous sommes arrivés à Velymène depuis plusieurs semaines et nous cherchons La Voix Errante en vain. Merci de m’avoir répondu.
— Que lui voulez-vous ?
— Un de mes amis voudrait lui parler.
— Qui ?
— Andophane.
Prononcer ce nom eut un effet imprévu. Son interlocutrice lâcha le poignard, qui vint rebondir au sol en tintant. Sa bouche s’arrondit et ses traits se tendirent de surprise.
— Andophane… Revenir ici… Non, tu mens !
Ces mots manquaient de conviction, n’étaient que le dernier spasme d’une colère agonisante. Vaïos ajouta d’une voix douce :
— Nous sommes partis de Brynène pour venir jusqu’ici. Nous sommes une trentaine de compagnons venus de tous horizons. Nous suivons Andophane, car il prêche la paix, l’amour et le pardon. J’ai quitté ma vie pour lui. Le connais-tu ?
— Andophane est déjà venue en ces ruines jadis. Je ne pensais pas que l’on veuille y retourner. Mais si tu dis vrai… Conduis-moi à elle !
— À qui ?
— À Andophane. Conduis-moi à elle !