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V : Casse-Fers

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Par &douard , maelys

« Alobyn fut la dernière-née des dieux. Fille chérie d’Ilaman et Damra, elle s’enticha vite de leur plus belle création : les hommes. Avec la folle audace d’une jeunesse éternelle, elle brava les interdits de son père pour prendre leur forme et les côtoyer. Elle goûta à leurs joies, leurs plaisirs, leurs colères et leurs détresses. Certains disent qu’elle aima Zelys, la Podestà de Velymène, jusqu’à vouloir vieillir avec elle.

Lorsque la Guerre des Chaînes éclata, Suspiro interdit aux dieux d’y prendre part. Alobyn ne put s’y résoudre. Elle alla trouver son oncle Svena et lui demanda de forger une armure pour mener l’armée de son amante. Svena s’enferma dans une grotte pendant trente jours sans dormir. Il ressortit avec une cuirasse, une épée de titane et un masque d’or destiné à cacher les exploits d’Alobyn au regard des dieux.

Sur les plaines d’Episène, Alobyn remporta une victoire retentissante. En un jour, on crut le sort de la guerre joué, la victoire de Velymène certaine. Pourtant, l’action d’un homme changea le cours du destin. Hakas Tynacès, l’un des guerriers les plus braves de Clytène, entouré de ses derniers fidèles, lança une ultime attaque. Il sacrifia sa vie dans l’espoir d’approcher Alobyn et d’abattre la figure de proue ennemie. Sa vaillance ne put cependant rien face à une puissance divine.

Alobyn l’embrocha alors qu’il s’élançait vers elle, glaive au poing. L’orgueil de la déesse causa sa perte. Dans un dernier sursaut, agonisant, Hakas s’enfonça l’épée jusqu’à la garde et frappa son ennemie du poing. Le coup ne la blessa pas, mais fit tomber le masque d’or. La trahison d’Alobyn fut ainsi révélée aux dieux.

Damra arracha sa fille au monde terrestre. Elle éborgna Svena pour sa complicité, et le força à forger des chaînes indestructibles. Elle les utilisa pour enchaîner Alobyn dans les entrailles d’un volcan, et la condamna à un destin terrible : elle devrait accueillir les âmes les plus perverties de l’humanité qu’elle avait tant aimée, et subir avec elles des souffrances éternelles. La légende dit que l’âme de Zelys fut l’une des premières à l’y rejoindre. »

Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante

An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro

Le carrelage de la maison Orensia représentait un gigantesque arc-en-ciel. Chaque couleur émanait d’une colonnade de marbre blanc pour s’évanouir dans les tentures. Faites de soie blanche ou de velours, elles étaient pour beaucoup déchirées, et dévoilaient des chambres de plaisirs pillées. Lits et fauteuils avaient été renversés, les peintures, sculptures et vases volés, les carreaux brisés, les rideaux arrachés. Un mur avait même été enfoncé par la rue. L’établissement avait été ravagé peu avant l’attaque finale, et ses trésors ne reparaîtraient jamais. Une activité frénétique l’avait secoué pendant des jours : il avait fallu l’intervention des gladiateurs pour chasser les derniers pillards.

Casse-Fers put apercevoir les bassins des thermes attenant par une cloison disloquée. Des nuages de vapeur embaumés de sauge, d’anis et de rose s’échappaient. Ses senteurs parfumées entraient en dissonance avec l’ambiance apocalyptique de la maison close. Elle déglutit en réalisant marcher dans les traces de son premier maître. Il se vantait souvent à ses esclaves de ses visites à Orensia et de ce qu’il avait fait aux prostituées. Elle se souvenait encore de ses mimes obscènes, de son rire aussi gras qu’effrayant.

Une part d’elle voulait croire au retournement de cette peur de jadis, imaginait son ancien tortionnaire trembler, retranché dans sa domus, en voyant Asène consumée dans les flammes. Même vingt ans après l’avoir quitté, elle ne pouvait s’empêcher de savourer cette image improbable. Il avait dû mourir depuis longtemps, étouffé par sa propre luxure.

— Casse-Fers !

La voix de Savos lui rappela d’avancer. La vingtaine de combattants d’élite de Sarqios, composés des meilleurs éléments des mercenaires, gladiateurs et pirates, s’engouffrait déjà dans un long corridor. Elle se dépêcha de les rattraper, louvoya à leur suite dans la pénombre entre les braseros renversés. À l’avant, Syvia descendait un escalier étroit qui semblait destiné à une cave. Casse-Fers ne put retenir un rictus en voyant la dizaine de vétérans s’adapter à son pas lent, l’éclairer de torches et suivre docilement sa petite silhouette comme vingt loups derrière un escargot.

— Je peux vous aider ? demanda Sarqios. Nous n’avons pas de temps à perdre.

— Non merci. J’ai toujours marché seule.

Syvia ralentit ensuite légèrement le pas, comme pour faire payer cette impatience. Casse-Fers serra les lèvres pour ne pas rire devant le soupir exaspéré du chef des gladiateurs. Elle commençait à apprécier cette femme qui se révélait bien plus qu’un pantin de Sarqios. Syvia parlait avec la nonchalance de l’âge, se moquait autant de tout que de tous. Elle n’avait perdu son air rieur qu’un fragment de seconde, en entrant dans l’Orensia.

Une salle au plancher défoncé couvert de cire de chandelles les attendait en bas de l’escalier. Les pillards avaient peut-être imaginé trouver des trésors à coups de pelle. L’un d’entre eux était allé jusqu’à brûler une tapisserie du mur, qui dégageait encore une vapeur âcre. Syvia avança doucement à travers le chaos, jetant des regards furtifs au sol, comme si elle se promenait dans un lieu inconnu. Elle s’arrêta devant une tapisserie intacte, qui représentait l’assassinat de Menestas, tué selon la légende par Agapia pour lui avoir interdit de créer sa propre ville. Casse-Fers avait toujours admiré la figure de cette femme prête à tout pour être libre. Elle avait longtemps envié sa détermination, sa force, sa révolte. Dans les pires moments, cette figure d’émancipation sanglante lui avait donné le courage de tenir.

Syvia avança à gauche du tissu pour tirer une cordelette si fine qu’elle en était presque invisible à l’œil nu. Les deux pans de la tapisserie s’écartèrent pour dévoiler une porte de métal massive. Elle engouffra la clé prise dans le coffre de l’entrée dans la serrure. Après un léger cliquetis, le mécanisme s’actionna pour dégager une petite ouverture. L’entrée du souterrain qui permettrait l’attaque du palais. Même sans accompagner l’assaut, Casse-Fers sentit une poussée d’enthousiasme la traverser. Bientôt la prise d’Asène serait totale, et Hyasis devrait répondre de ses actes. Sarqios et un de ses gladiateurs poussèrent la porte pour dévoiler une large galerie souterraine.

— Allez toujours tout droit, expliqua Syvia. Vous arriverez à une grande salle avec une table de pierre, c’est une sorte de temple de l’ancien temps. Puis il y aura trois choix, prenez le plus petit tunnel. Il va grimper longtemps, jusqu’à devenir un escalier. Il remonte jusqu’aux anciens appartements d’hiver de la Podestà, à l’est du palais, qui sont délaissés depuis des années. L’issue est condamnée, mais vous ferez sauter les dalles en quelques coups de pioche. Vous n’aurez plus qu’à traverser le jardin pour accéder aux portes de service. Une fois ouvertes, plus personne ne pourra endiguer l’assaut. Essayez de ne pas tous mourir avant.

Syvia semblait connaître le palais comme une habituée. Elle avait dû côtoyer les maîtres de la cité. La curiosité de Casse-Fers à son encontre s’en trouva renforcée.

— Ne t’inquiète pas, rétorqua Sarqios, je serais revenu avant le coucher du soleil.

— Que ce soir ne soit pas ton crépuscule.

Sarqios hocha la tête, comme un enfant touché par une réprimande imprévue. Il répondit sèchement :

— Ce sera celui des taupes que nous allons enfumer.

Puis le gladiateur se tourna vers les siens :

— En avant ! Je dois trouver Hyasis avant ce soir. Je la traînerai par les cheveux, jusqu’à ce que sa tunique soit couverte de boue. Puis je lui ferai ployer le genou, devant toi, Casse-Fers. Je lui ferai crier ton nom.

— Casse-Fers ! entonna Savos.

Son cri fut repris en cœur par tous les hommes et femmes autour d’elle, poings levés.

— Casse-Fers ! Casse-Fers ! Casse-Fers !

S’entendre aduler par des personnes dont elle connaissait à peine le visage la fit frissonner. Était-ce cela la légende dont lui parlait Doros ? Cette admiration irrationnelle ? Depuis quand l’adulait-t-on pour son simple nom ? Était-ce pour cela que l’on avait insisté pour qu’elle vienne jusqu’à l’entrée du souterrain ? Pour qu’elle inspire, donne du courage ? Était-ce aussi pour cela que ses lieutenants avaient refusé qu’elle participe à l’assaut ? Sa vie était-elle devenue à ce point précieuse ?

Casse-Fers ne pouvait nier ni sa fierté ni sa joie de voir son combat grandir avec la popularité de son nom. Si sa simple existence pouvait donner foi à un juste combat, elle s’en réjouissait. Elle sentait combien sa seule présence suscitait de l’enthousiasme un peu plus chaque jour. Pourtant, elle regrettait de ne plus être regardée comme une égale, une camarade ou une amie. Elle détestait être mise sur un piédestal quand l’objet même de son engagement était la valeur équivalente de chaque vie. Les commandants n’étaient pas plus importants que ceux qui les servaient. Elle ne méritait pas cette dignité plus qu’un autre. S’ils connaissaient ses failles et ses doutes, ceux qui l’adulaient crieraient un autre nom.

Savos et Valane s’avancèrent vers elle pour lui offrir de longues étreintes. La bataille d’Asène leur avait rappelé à tous combien la vie était éphémère et combien cela rendait les amitiés précieuses. Le coeur de Casse-Fers se serra lorsqu’ils disparurent dans le souterrain avec Sarqios, les mercenaires, les esclaves libérés et les gladiateurs. Ils semblaient marcher tout droit vers le royaume damné d’Alobyn, la déesse des enfers. Elle voulut se rassurer : ils avaient survécu à tant d’expéditions dangereuses. Cela n’enlevait pas à cet au revoir une teinte de dernière fois.

L’écho du pas des combattants s’étiola lentement, pour ne laisser que Casse-Fers et Syvia côte à côte, en silence. L’ancienne prostituée fit volte-face la première et se dirigea vers l’escalier.

— Attendez ! s’écria Casse-Fers.

Elle avait trop de questions à lui poser pour ne pas profiter de cette ouverture.

— Quoi ?

— Je voulais seulement savoir… Hyasis connaît-elle l’existence de ce souterrain ? S’attend-elle à une attaque ?

— Ce secret est mort il y a longtemps.

Casse-Fers sentit qu’elle pouvait faire parler Syvia et insista :

— Pourquoi ?

Syvia sourit.

— Tu es bien curieuse.

— Rien de tout cela n’importe plus de toute façon. Je veux seulement comprendre.

— C’est vrai. Ça n’importe plus. Alphus était le dernier à utiliser le souterrain. Il n’en avait parlé qu’à moi. Il est mort il y a douze ans. Alors ne t’inquiète pas, tes amis vont réussir leur petite surprise.

Casse-Fers avait vu une fois l’époux défunt d’Hyasis, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’Asène. Il se tenait à l’avant du cortège des auriges, une couronne de lauriers sur son crâne rasé, le poing levé. La foule l’acclamait. Il semblait si puissant alors. Si inaccessible. Elle peinait à imaginer Syvia le côtoyer, partager son lit.

— Vous ne l’avez plus utilisé depuis ?

— Non. Ce tunnel vient d’une autre époque. Cela fait longtemps que les plaisirs charnels ne sont plus blâmés ici. Même les prêtres viennent à moi au grand jour. Alphus n’en avait besoin que parce qu’il était l’époux de la Podestà.

— N’était-ce pas risqué d’aller au palais ?

— Hyasis ne prêtait aucune attention à son époux. Il n’était qu’un objet d’apparat. Elle se fichait de ses petites distractions. Et puis Alphus était plus gentil que la majorité de mes clients. Il était intelligent et cultivé. Parfois, nous passions des nuits entières à discuter. Il rêvait d’une vie de voyages. Quel dommage qu’il soit allé à Karak !

Syvia cligna plusieurs fois des paupières, comme pour chasser une émotion malvenue. Puis elle grimpa les marches. Casse-Fers se hâta de la suivre. Cette femme semblait en savoir tant.

— Combien de temps avez-vous passé à l’Orensia ?

— Vingt ans, je crois. Assez pour tenir la majorité des hommes et femmes puissants de cette ville entre mes bras.

Vingt ans. Casse-Fers savait que certains esclaves le restaient toute leur vie. Elle avait entendu de nombreux récits d’existences passées dans la servitude et les larmes. Pourtant, ce chiffre lui parut vertigineux. Elle même avait tant de fois failli tout abandonner pendant ses neuf années de soumission. L’assurance de Syvia était d’autant plus admirable. Elle voulut en savoir plus.

— D’où veniez-vous, avant ? Je veux dire, avant d’être esclave.

Syvia s’arrêta net, pour lui jeter un regard noir. Sa voix devint cassante :

— En quoi cela importe à la grande Casse-Fers ?

— Excusez-moi. Vous avez le droit de le garder pour vous.

Syvia baissa la tête. Casse-Fers devina dans ses poings serrés et ses mâchoires tendues l’assaut de fantômes maintes fois refoulés. Elle y vit le reflet de ses propres tourments et se souvint que Syvia était encore esclave quelques jours auparavant. Les années seules ne pouvaient cautériser les plaies de l’oppression. Lorsque Syvia se redressa, ses yeux brillaient.

— Et vous, où allez-vous maintenant ?

— Que voulez-vous dire ?

— Ne me dites pas que vous avez pris d’assaut Asène sans prévoir de suite.

Cette phrase blessa Casse-Fers. Comment Syvia pouvait-elle lui parler ainsi après tout ce qu’ils avaient accompli ? N’était-elle pas reconnaissante de sa liberté nouvelle ? La réponse fusa :

— De suite ? Nous avons libéré des milliers d’esclaves, réuni une force armée d’opprimés et conquis l’une des plus grandes cités de l’Archipel. Cela semblait impossible.

Syvia secoua la tête, comme si tout cela était futile. Casse-Fers retrouvait la réaction de nombreux pirates lorsqu’elle leur parlait de ses idéaux de liberté. Ces cyniques désabusés qui l’avaient toujours poussé à rêver plus. Elle ajouta :

— La suite, c’est que nous allons capturer Hyasis, prendre son palais. Doros va revenir nous soutenir avec ses navires. Tout l’Archipel saura ce qui est arrivé ici. Des gens se lèveront pour nous rejoindre. Des cités se révolteront. Leurs voix se joindront aux nôtres. Les puissants devront nous écouter. Et s’ils le refusent, nous assiégerons leurs palais, nous coulerons leurs navires, nous renverserons leurs trônes. Et quand tout sera fini, nous réunirons des assemblées pour bâtir un monde à l’image du plus grand nombre.

Emportée par son enthousiasme, Casse-Fers avait haussé la voix. Il lui fallut reprendre son souffle. Sur le visage de Syvia, nulle expression. Impossible de savoir ce qu’elle avait ressenti en l’écoutant. Elle finit par répondre :

— C’est donc pour ça qu’ils vous aiment tous.

— Quoi ?

— Vous y croyez vraiment.

— Oui. Sinon, à quoi bon ?

— Dites-moi, Casse-Fers. Connaissez-vous la légende d’Alobyn ?

— Je l’ai déjà entendue.

— Cette histoire en dit plus sur les hommes que les dieux. Vous devriez craindre ce qui vient. Les puissants de notre monde n’apprécient guère ceux et celles qui veulent en changer les règles. Quand la confédération du commerce, les Orphane, l’Archonte et les Podestà apprendront la prise d’Asène, ils lèveront une flotte assez grande pour couvrir l’horizon. Ils reprendront cette cité, tueront ceux qui ont osé porter les armes et forgeront des chaînes plus lourdes que jamais pour les survivants.

— Quand bien même. Même si tout devait échouer, je me serais levée. J’aurais vécu libre. J’aurais brisé des centaines de chaînes. Rien de tout cela n’est vain. Je préfère mourir les armes à la main. Oui, j’ai la certitude que notre révolte vaincra. Personne ne peut résister à l’assaut de la mer. Je ne suis peut-être pas la dernière vague. Qu’importe. D’autres se lèveront après moi. Encore et encore, jusqu’au bout.

Syvia ne souriait plus. Son regard semblait perdu dans un abîme immatériel. Elle répondit d’une voix blanche :

— Autrefois, j’ai connu des femmes comme toi. Mais contre l’avidité du pouvoir, nous ne pouvons rien. On peut renverser des oppressions, mais jamais empêcher d’autres de se dresser à la place.

Casse-Fers reconnaissait ce ton désabusé. Il n’y avait rien de plus triste que d’entendre ces personnes qui avaient cru, voulu, espéré, avant d’abandonner. Elle refusa de se laisser abattre. De nombreuses autres avaient peu à peu repris espoir, pour se lier à son combat. Un jour viendrait où Syvia retrouverait les bonheurs et la volonté que l’on dénie aux esclaves.

— Mais elle vaut la peine que l’on se batte pour elle.

— Non. Pas quand on t’arrache à celles que tu aimes.

La voix de Syvia se fêla en prononçant le “celles”. Ce simple mot portait le poids de deuils impossibles. Casse-Fers sentit un élan de compassion la traverser. Elle eut envie de poser sa main sur l’épaule de Syvia, mais cela faisait longtemps qu’elle ne s’autorisait plus ces gestes.

— Les choses sont que vous êtes libre. Acceptez-le. Vous pouvez marcher, respirer, naviguer, courir où bon vous semble. N’avez-vous aucun rêve à accomplir ?

Syvia ne répondit rien. Sur la rampe, sa main tremblait. Casse-Fers ironisa :

— Mon rêve à moi, c’est de trouver le volcan d’Alobyn. Je briserai ses fers. Même les dieux ne méritent pas de chaînes.

Un rictus adoucit le visage de Syvia. Elle regarda Casse-Fers droit dans les yeux pour la première fois depuis le début de leur discussion, une lueur nouvelle dans les yeux, et murmura :

— Tu es folle. J’aime bien ça.

Puis elle tourna les talons pour de bon, et acheva son ascension. Casse-Fers la suivit à pas lents, peinant à réaliser la conclusion victorieuse de cette discussion intense. Lorsqu’elle arriva à l’étage, Syvia s’était volatilisée. L’écho d’une voix familière résonnait :

— Laissez-moi entrer ! Je dois lui parler !

Sylione. La jeune femme aurait pourtant dû être à l’Hécate, où elle était chargée de réapprovisionner la cargaison. Sa voix était crispée, rageuse. Casse-Fers devina qu’il s’était passé quelque chose de grave. Cela devait concerner sa sœur, emmenée à Asène. Elle prit une longue inspiration et se dirigea vers les sentinelles, deux gladiateurs aux physiques de colosse.

— C’est bon, soupira-t-elle. Je la connais.

Les deux hommes s’écartèrent à regret, visiblement déçus de céder devant cette furie. Sylione se jeta sur sa capitaine, attrapa son bras et s’écria :

— Pelias ! Il s’est enfui !

Casse-Fers pâlit. Comment était-ce possible ? Il était encore si faible quand elle avait quitté le navire. L’avait-il feinte ? La perte d’un tel otage était une catastrophe. La hurler devant des hommes qui se hâteraient de la répéter partout n’était pas moins grave. Elle cacha sa colère devant la maladresse de Sylione et la tira vers la salle principale de l’Orensia.

— Doucement ! Viens à l’intérieur, parle-moi plus doucement. Comment est-ce arrivé ?

— Pendant l’assaut, il n’y avait qu’une poignée de personnes sur l’Hécate et dans le port. Il en a profité pour sortir par la fenêtre et prendre une barque. Il est en mer depuis plusieurs heures. Casse-Fers, laisse-moi partir à sa poursuite !

En quelques heures, un marin aussi habile que Pelias avait dû prendre une avance confortable. Pas assez pour échapper à la poursuite d’un vrai navire sur le long terme, mais sûrement pour retrouver les voies maritimes les plus proches et se faire embarquer par un bateau de commerce. Il connaissait trop bien la mer pour ne pas y parvenir. À cette heure, peut-être voguait-il déjà vers Clytène. Envoyer une personne aussi instable que Sylione à sa poursuite était une mauvaise idée. Du moins pas sans la supervision d’un navigateur plus expérimenté.

— Anial ira avec toi. Va lui dire de prendre un des petits voiliers marchands au bout de l’embarcadère, ils iront vite par ce vent. Mais vous ferez demi-tour si vous ne l’avez pas trouvé avant le coucher du soleil. Nous ne maîtrisons pas assez les mers pour risquer un voilier. Ils seront précieux lorsque la flotte asenaise viendra nous assiéger.

Sylione retira son bras brusquement et cracha. Casse-Fers la revit frapper Pelias à coups de chaîne sous l’effet de la même rage. Ses épaules tremblaient et ses yeux lançaient des éclairs. Elle s’écria :

— On aurait dû tuer ce chien d’Orphane pendant qu’il était encore temps !

— J’aimerais que ce soit aussi simple. Il paiera pour ses crimes bientôt. Ne le tue pas si tu le retrouves. Il fait un précieux otage.

— Précieux…. Comment la vie de ce misérable peut-elle être plus précieuse que toutes celles qui ont été perdues hier ? Je t’obéirai, Casse-Fers. Mais il faut le juger à son retour. Il faut qu’il paye.

— Il sera jugé. Je te le promets.

Sylione grommela avant de tourner les talons. Elle courut vers le port de toutes ses forces. Une fois seule, Casse-Fers se sentit prise de vertiges. Elle n’avait pas dormi depuis bien trop longtemps. Ses membres étaient perclus de courbatures, ses paupières étaient lourdes et ses pensées peinaient de plus en plus à s’articuler. Elle regarda avec envie le matelas renversé au milieu de l’Orensia. Les sentinelles de l’entrée lui assuraient une forme de tranquillité. Rentrer à l’Hécate serait plus prudent, mais le port était si loin. Elle avait bien le droit à une petite pause. S’allonger quelques instants, et fermer les yeux. Juste un peu.  

Une clameur formidable la réveilla en sursaut. Des cris de joie aussi grands que ceux qui avaient suivi la déroute de la Garde Orpheline. Casse-Fers comprit qu’elle avait dormi trop longtemps. Elle se leva avec peine de sa couche de fortune pour rejoindre la porte. Les gladiateurs avaient levé les bras et se congratulaient. Leurs yeux tournés vers le palais ne pouvaient signifier qu’une chose : Sarqios avait réussi. La dernière forteresse d’Hyasis avait cédé. Elle sourit ; cette nouvelle valait bien la déconvenue de l’évasion de Pelias. Enfin, la prise d’Asène était totale.

Casse-Fers sortit pour s’en assurer. Les sentinelles prirent à peine garde à elle, trop prises par leur célébration. En haut du Dôme du palais, un fanion blanc et noir flottait. Elle avait déjà entendu parler de l’écusson de la Cigogne. Chaque gladiateur avait ses couleurs fétiches, qu’il arborait en défilé et avant chaque combat. Après huit ans de victoires, le blanc et noir de Sarqios était renommé bien au-delà d’Asène. Le faire flotter au sommet de la cité vaincue constituait une déclaration d’intention. Il avait eu beau lui affirmer vouloir se battre à ses côtés, le gladiateur ne se voyait pas que comme un lieutenant. Ses ambitions étaient plus grandes qu’une simple vengeance contre l’Archonte.

Elle se demanda si le laisser mener cette expédition n’avait pas été une erreur. La cause des esclaves était collective, ne pouvait être reprise par un homme seul à son propre compte. Casse-Fers tenta de raisonner cette inquiétude : il était normal que des hommes et femmes ressortent de ce grand soulèvement. Sarqios montrait aussi ces couleurs en l’honneur des autres gladiateurs. Il voulait montrer que les pirates et qu’elle, Casse-Fers, n’étaient pas les seuls héros de ces jours historiques. Ce qui était vrai.

Elle sut qu’il fallait rejoindre Sarqios. Être présente lorsqu’il triompherait dans les rues. Elle devait s’assurer de ses intentions avant de savourer cette immense victoire. Alors Casse-Fers traversa le chaos des rues d’Asène, escortée de deux jeunes pirates qui la suivirent comme son ombre. Si les asenais se barricadaient encore dans leurs domus, nombre d’anciens esclaves marchaient déjà vers le dôme. Beaucoup la saluèrent, certains crièrent son nom, un se prosterna même. À tous, elle répondit de discrets signes de main, mal à l’aise. Casse-Fers s’aperçut que plusieurs hommes et femmes avaient pris des armes, et lut dans leurs attitudes qu’ils étaient prêts à en découdre. Elle espéra que son allié ne ferait pas l’erreur d’exposer Hyasis aux yeux de tous, ou pire, de leur livrer.

La route du palais lui fit traverser de nombreux endroits familiers sous un jour nouveau : les jardins en fleur, les places désertées, les grands thermes saccagés, les commerces pillés. La cité ne reflétait pas encore sa liberté nouvelle. Ces destructions inévitables après tant d’oppression constituaient pourtant un triste gâchis. Casse-Fers avait hâte de voir ses alliés construire plutôt que détruire. Vivre plutôt que tuer. À quelques rues du Palais, elle surgit brusquement à la Place des Choux. Ses membres se raidirent aussitôt. Elle avait oublié que cet endroit maudit se trouvait là.

Trois fois. Casse-Fers n’était venue que trois fois, toujours chargée de chaînes. La première fois à huit ans, quelques jours après avoir été arrachée à sa famille et sa terre. Elle se souvenait encore de l’effroi de ses yeux d’enfants sur le grand marché aux esclaves. Elle se souvenait encore des pleurs de sa soeur lorsqu’on l’avait vendue à une noble dame. Elle avait alors cru perdre la vie pour de bon. Son premier maître la lui avait vite rappelée, par la souffrance et l’humiliation. Une année de supplices tels qu’elle avait voulu la perdre, cette vie. C’était d’ailleurs ce qui l’avait sauvé. Son saut par la fenêtre, qui avait poussé le monstre à la revendre.

La deuxième fois, elle savait ce qui se passait. Cela avait rendu cette journée de soleil étouffant encore plus atroce. Elle attendait que les gardiens tournent la tête pour s’étrangler de ses propres chaînes. On avait dû la maîtriser plusieurs fois. Ce n’était que le soir venu, après une longue journée où son petit corps meurtri avait été dédaigné par tous, qu’une matrone l’avait prise. Le vendeur l’avait offerte pour s’en débarrasser. Après l’humiliation de la condition d’esclave, objet que l’on pouvait échanger contre de l’argent, elle avait connu celle de ne plus rien valoir. De même repousser assez pour que l’on cherche à se débarrasser d’elle.

Les cinq années suivantes avaient été malheureuses, mais tout paraissait doux après les sévices de son premier maître. Ce qui l’avait fait tenir, c’était les jumeaux. Vemus. Astea. Leurs visages s’effaçaient dans sa mémoire, mais elle ne pouvait oublier ces noms qui l’avaient accroché à la vie. Elle était chargée de les garder, de jouer avec eux. Elle avait à peine deux ans de plus qu’eux, mais elle n’était plus une enfant depuis trop longtemps. Ils n’avaient pas toujours été bons avec elles, mais leurs sourires, leurs rires…. Oh leurs rires, elle s’en souviendrait toujours. Ils avaient été seulement des enfants. Trop jeunes pour comprendre l’absurde différence entre le maître et l’esclave. Trop jeunes pour la mépriser, l’objectifier. Trop jeunes pour avoir été corrompus par leurs parents.

Casse-Fers se demanda ce qu’ils étaient devenus. Peut-être étaient-ils devenus ces maîtres qu’elle aspirait à renverser. Peut-être même étaient-ils morts pendant les combats et pillages des jours précédents. Peut-être étaient-ils partis. Après tout, cela ne changeait rien à ce qu’ils lui avaient donné à l’époque : la survie. Elle leur en était éternellement reconnaissante, mais la trajectoire de leurs vies leur appartenait. Casse-Fers s’accommodait de ne jamais les revoir.

Puis la troisième. Elle revoyait encore ce jour froid d’automne, où le vent s’insinuait dans une tunique trop fine. Son regard était alors noyé de cynisme. Six années d’esclavages avaient su éteindre toute flamme de vie, tout espoir, tout envie de futur ou de présent. Elle se contentait d’obéir, de boire, manger, dormir. De survivre. Elle pensait alors l’humanité dépourvue de toute valeur, après avoir été vendue pour compenser les dettes de sa maîtresse. Elle ne réfléchissait même pas au prochain maître. Le futur n’était qu’un mur obscur, qui ne dévoilait sa dureté qu’au dernier moment. Elle songea avec ironie qu’elle avait pourtant rencontré ce jour-là deux des personnes les plus importantes de sa vie. C’était curieux de voir à quel point les circonstances les plus infâmes pouvaient permettre à l’espoir d’émerger.

Elle frissonna à chaque fois qu’il lui fallut poser le pied sur un nouveau pavé. Elle pouvait entendre résonner le cliquetis des chaînes, le froissement des étoffes portées par les riches acheteurs, les cris des enchères, le claquement des sandales, le ruissèlement de la fontaine du centre, les tintements des maudites pièces. Et tous ceux, étouffés, de la marchandise humaine : les pleurs silencieux, les gémissements, les respirations haletantes, les chutes des corps meurtris.

Casse-Fers dut s’arrêter deux fois pour reprendre son souffle, comme si on lui infligeait des coups au plexus. Elle maudit sa faiblesse, cette carapace incomplète qui laissait s’insinuer le poison du passé. Elle ignora les regards interrogateurs de ses compagnons, incapable de poser des mots sur une souffrance encore trop grande. Quand elle sortit enfin de la Place des Choux, elle réalisa qu’elle avait assez serré les poings pour que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. Ses mains tremblaient aussi fort que lorsqu’elles étaient enchaînées.

L’ascension d’une dernière rue à forte pente aida son corps à déplacer la tension dans ses muscles. Son esprit demeura de longues minutes dans la place qu’elle venait de quitter, à ressasser le passé. La simple perspective que le marché des esclaves n’y ait plus jamais lieu suffisait à justifier tout son combat. L’avoir traversé libre était une revanche superbe sur le destin, qu’elle saurait un jour apprécier. Du moins Casse-Fers l’espérait. Il restait pour l'heure trop de chaînes à briser.

Une centaine de personnes s’était déjà massée autour de la herse enfin levée. Tous célébraient une victoire inexplicable, ignorant comment les conquérants avaient pu pénétrer la muraille. Tant que la nouvelle du souterrain ne se serait pas répandue, cet exploit demeurerait mystique. Une jeune femme s’aperçut de l’arrivée de Casse-Fers et cria son nom, que l’assemblée reprit en cœur. Leurs applaudissements accompagnèrent ses derniers pas. On s’écarta pour la laisser rejoindre les survivants du groupe d’assaut.

Sarqios se tenait à leur tête, les bras tendus vers le ciel, extatique. Savos, Valane et les autres pirates se tenaient toujours à ses côtés. Ils ne semblaient pas blessés. Casse-Fers sentit un grand poids se relâcher dans sa poitrine. Au soulagement succéda l’étonnement d’une victoire si peu meurtrière. Avec le repli de la Garde Orpheline et la troupe personnelle d’Hyasis, le combat aurait dû être sanglant. Peut-être s’étaient-ils retranchés dans une aile du palais, peut-être la victoire n’était-elle pas totale. Mais les expressions triomphantes dans sa troupe indiquaient le contraire.

Incapable d’attendre davantage, elle marcha jusqu’à Sarqios, s’arrêta à son oreille et chuchota :

— Où est Hyasis ?

Le chef des gladiateurs sembla d’abord l’ignorer, trop préoccupé par les acclamations, avant de faire volte-face, un demi-sourire aux lèvres.

— Elle a disparu. Il n’y avait qu’une poignée de soldats. Mais j’ai trouvé une petite consolation qui devrait te faire plaisir.

Il montra du doigt un samnite à sa droite. L’homme tenait d’une main une longue épée, de l’autre une enfant qui devait être âgée d’à peine dix ans. Ses joues étaient sillonnées de larmes.

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