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Syvia (2/2)

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Par &douard , maelys

L’automne couvrit les forêts d’orange et d’ocre, les vents balayèrent les plaines et la pluie raviva les torrents. Ces aléas limitèrent mes escapades extérieures, me rapprochèrent des compagnes de ma maison : Vemis et Ashaz. Les premiers temps, j’avais peu osé me joindre à leurs conversations. J’appréciais les découvrir individuellement, mais leur amitié m’intimidait. Chacune de leurs interactions trahissait la puissance de leur lien, l’amour viscéral qu’elles se portaient l’une à l’autre. Sœurs ? Filles et mères ? Je crois que leur relation dépassait toutes normes. Pourtant, elles faisaient tout pour m’inclure, me faire sentir à l’aise.

C’est « Sans-Nom » qui acheva de nous rapprocher. Les progrès, craintes et pleurs de mon enfant meublaient nos conversations quotidiennes. Nous parlions aussi de la venue des premières neiges, de l’entretien des maisons et des champs. Vemis n’évoquait son passé que par interventions lapidaires et sous-entendus. Elle ne parlait volontiers que d’un évènement : la création du refuge.

Le récit de cette rencontre entre deux âmes que le destin aurait dû tant éloigner avait quelque chose de mythologique. Les années d’effort qui avaient fait naître les maisonnettes, les chemins, le premier champ, m’inspiraient toujours une joie et un espoir frémissant. Elles avaient hébergé plusieurs voyageuses, mais ce n’était qu’après cinq saisons que Lirène et Enisiam les avaient rejointes. Une sixième s’était écoulée avant mon arrivée. Vemis vouait à sa terre un amour puissant et répétait souvent :

— Je mourrai ici.

Cette déclaration m’inspirait toujours un rire de gêne. Vemis faisait partie de ces créatures trop vivantes pour qu’on les imagine un jour disparaître. Le malaise disparaissait à son sourire, dont la chaleur égalait celle de la cheminée où nous nous rassemblions tous les soirs. Le mouvement de ces lèvres me faisait oublier tous les malheurs.

Les jours raccourcirent et un matin, une nuée de flocons avait envahi le ciel. Je m’étais levée la première et je restai plusieurs secondes à contempler la danse fantastique des minuscules étoiles de neige. Le sifflement froid du vent qui m’effleurait me fit fermer la porte à regret. Je me hâtai de me couvrir du lourd manteau offert par Ashaz avant de ressortir.

Le spectacle du blanc immense sur le flanc des montagnes géantes est l’un des plus beaux qu’il m’ait été donné de voir. Les conifères aux branches grisées étaient les seuls survivants du paysage que j’avais connu. Le reste n’était qu’un ensemble immaculé, tel un linge blanc jeté sur les cimes. La vapeur qui s’échappait de mes lèvres se mêlait à la brume sinueuse alentour. La neige fondait sur ma peau, la glace gelait mes cils. J’étais une part infime de ce grand ensemble blanc, une des filles de la montagne. Je me sentais plus que jamais à ma place.

La neige tomba sans discontinuer pendant presque une semaine. Chaque matin, nous devions déblayer la plateforme et l’escalier de longues heures durant, sous peine d’être enfermées dans nos maisons. Épuisées, nous passions le plus souvent le reste de nos journées au coin du feu. Ashaz nous racontait les histoires du sanctuaire d’Isandur, l’un des endroits les plus merveilleux de sa terre d’origine, ses voyages à travers les Cent-Lacs qui l’avait poussé à gravir de nombreuses montagnes. Ce fut le premier mot que « Sans-Nom » prononça : montagne. De nombreuses femmes auraient préféré maman, mais je trouvais qu’il n’aurait pu faire de meilleur choix. Il prononça le nom d’Ashaz avant le mien, ce qui me parut juste.

Quand les nuages retinrent enfin leurs flocons, Vemis décrocha deux paires de raquettes de bois du mur. Elle m’apprit à les accrocher sur mes bottes et nous sortîmes du refuge. Je dus me couvrir les yeux pour ne pas être éblouie par le reflet luisant du soleil sur la neige. Sa chaleur chassait le froid matinal. Nous croisâmes Lirène, affairée à réparer les ruches. Je regrettai que sa fille n’accompagne pas notre première sortie hivernale. Vemis lui proposait rarement de l’accompagner.

Nous marchâmes longtemps, bercées par le crissement répétitif de nos pas. Nous ne nous arrêtâmes que pour observer les traces d’animaux sauvages et la surface d’un lac gelé. La vallée était somptueuse. Les branches des pins ployaient sous la neige, jusqu’à céder parfois dans une explosion de paillettes. Mes pensées vagabondèrent, jusqu’à ce que Vemis se fige devant moi. Derrière le tronc d’un arbre mort, deux chamois nous regardaient. Ils demeurèrent immobiles quelques instants avant de s’échapper, ne laissant derrière eux que l’admiration d’une apparition sauvage.

Quand le soleil atteignit son zénith, nous arrivâmes au sommet d’un pente légère. J’aidai Vemis à déneiger une cabane à demi-enfouie à grands coups de pelle. À mon grand bonheur, nous y trouvâmes des victuailles et des luges. Jusqu’au coucher du soleil, nous dévalâmes et remontâmes la pente sans cesse, à grands éclats de rire et nos fronts suant. Sans l’assurance de Vemis, j’aurais craint de me perdre sur le retour, dans l’obscurité glaciale. À notre retour, je racontai avec enthousiasme notre escapade à Ashaz. Dans la nuit suivante, je ne fis aucun cauchemar.

Mes nuits s’apaisèrent alors que ma vie s’équilibrait pour de bon. Ma mémoire a sans doute effacé la grisaille car je ne garde des mois et années qui suivirent que la sensation d’un bonheur qui se pense immortel. J’aimais, j’étais aimée, et chaque soir, je revenais dans une maison que j’avais choisie, accompagnée de sœurs et d’amies. « Sans-Nom » grandissait comme une promesse d’avenir doré. Chacune de mes compagnes le chérissait comme son enfant, et chacun de ses apprentissages était scruté comme un évènement exceptionnel. Il sut même arracher sourires et caresses à Lirène, qui replongeait dans l’apathie dès sa disparition.

« Sans-Nom » révéla peu à peu un caractère si différent du mien que j’oubliais parfois qu’il était mon enfant. Sa vivacité, son assurance et surtout son éloquence, me paraissaient exceptionnelles pour un si jeune enfant. Il aimait s’embarquer dans de longues discussions, et ne tarissait jamais de questions. Tout lui semblait possible, et il accompagna de plus en plus souvent nos sorties. Il aimait observer les animaux et les fleurs, et escaladait les roches sans crainte, agile. Il prenait toutes les qualités de Vemis, Ashaz, Lirène et Enisiam et ne gardait de moi que ses grands yeux bleus. J’oubliais l’enfant du viol et apprenais à l’aimer comme l’enfant du refuge.

Quatre années passèrent ainsi, heureuses, tranquilles. Chacune apporta avec elle son lot de défis, de découvertes, d’apprentissages. Nous changions toutes, mais le cœur de ce que nous partagions demeurait intact. Parmi mille souvenirs me revient l’impression tragique du temps qui s’accélère et s’échappe pour n’être jamais retrouvé. Je regrette tellement de n’en avoir pas encore davantage profité.

Tout bascula le cinquième hiver après mon arrivée. La saison avait été dictée par d’importantes chutes de neige, qui nous enfermaient parfois des semaines entières. Le soleil ne nous avait offert qu’une poignée d’accalmies salvatrices. Lors de celles-ci, j’avais partagé avec Vemis, Enisiam et Lirène parfois, des séances de raquettes, de luge, de chasse et d’observation mémorables. Rien n’est plus beau qu’un animal surpris sur le grand blanc.

Un jour, j’emmenais Enisiam pour dévaler la pente de luge montrée par Vemis des années plus tôt. Nous passâmes l’après-midi à rire, soulagées de profiter enfin d’un moment seulement à nous. Nous en oubliâmes de nous méfier des nuages. Une tempête soudaine nous surprit. Nous nous réfugiâmes en catastrophe dans le cabanon, qui grinça sous les assauts du vent et de la grêle.

Nos fourrures peinaient à nous protéger du froid et nous ne cessâmes de nous rapprocher, deux seules sources de chaleur. Une fois dans les bras d’Enisiam, je ressentis une sensation étrange. C’était doux de se tenir si près d’un autre cœur, et étrange de partager une telle proximité avec cette fille de vingt ans. Nous passâmes la nuit collée l’une contre l’autre, sans parvenir à trouver le sommeil. Je voyais dans son regard qu’elle appréciait notre étreinte pour autre chose que sa chaleur.

La tempête ne se tut que le jour, mais même alors, nous peinâmes à nous lâcher. Je peinais à comprendre ce qui se produisait, n’étions-nous pas seulement amies ? Avant de se lever pourtant, Enisiam posa ses lèvres sur les miennes, puis me sourit. Ce baiser me bouleversa et laissa une empreinte profonde sur notre relation.

Ce geste paraissait incompréhensible à la lumière des enseignements que l’on m’avait toujours donnés. À Andène, deux femmes ne pouvaient s’aimer qu’en tant que sœurs, filles, mères ou amies. J’avais appris à ne désirer que les hommes et pourtant… Enisiam était belle et rien ne me faisait plus envie qu’une nouvelle nuit allongée à ses côtés. Dans les journées suivantes, je me prenais souvent à m’imaginer blottie entre ses bras, bercée par les battements de son coeur.  

Je ne pouvais l’envisager longtemps avant d’être écoeurée de moi-même. Au-delà de son genre, elle était deux fois plus jeune que moi. J’aurais pu être sa mère. Il n’y avait rien de plus douloureux que cette simple idée. Je craignais d’abuser sa jeunesse insouciante et culpabilisais de n’avoir rien vu venir. Depuis combien de temps avait-elle envisagé ce baiser ? Se pouvait-il qu’elle m’aime depuis des années sans que je l’aie remarquée ? Était-ce la raison de toutes nos sorties à deux, de tous ses compliments, de toutes ses attentions ? Je ne pouvais y voir la simple manifestation d’un désir sexuel.

Je refusais d’entacher notre relation d’autre chose qu’une amitié saine et joyeuse. J’avais peur de bouleverser le doux équilibre du refuge. J’avais peur d’être jugée par Vemis, Ashaz, Lirène même. J’avais peur de montrer le mauvais modèle à mon enfant.

Malgré ces doutes et mes éphémères résolutions d’en finir, je laissais Enisiam s’approcher de plus en plus de moi, incapable de lui confier ce que je ressentais, incapable de mettre fin à cette douce folie. Avec les importants labeurs de fin d’hiver, réparations, entretien, reconstitution des réserves, nos sorties à deux se multiplièrent. Une part de moi était galvanisée par ce qui se tissait entre nous, jour après jour, et qui me rappelait mon amourette de jadis avec Yphèbe.

Ce lent rapprochement vola en éclat un soir du printemps suivant. Cela allait faire trois semaines qu’elle m’avait embrassé. Nous nous tenions près des braises, face à la montagne endormie, seules depuis le coucher de Vemis, quand Enisiam commença à se rapprocher. Elle me dévorait des yeux et approcha sa main. Je la sentis caresser ma joue, se poser dans mes cheveux. Mon coeur battait la chamade. Elle allait encore m’embrasser. Je ne pouvais le permettre.

— Non, murmurai-je.

Enisiam m’ignorai, et je répétai ces trois maudites lettres avec plus de fermeté. Sa peau se détacha brusquement de la mienne en me faisant l’effet d’un réveil en sursaut. Les yeux dans les yeux, nous nous regardions sans nous comprendre. Je me souvins de tout ce qui nous séparait et maudis ces fantasmes qui m’imploraient de revenir en arrière. Je me sentis stupide et tentai d’expliquer ce que ne pouvait résumer une phrase:

— On ne peut pas faire ça.

— Pourquoi ?

Sa voix était sèche, cassante même. Jamais elle ne m’avait parlé ainsi. Je reconnus une fragrance de l’adolescente furieuse que j’avais entraperçue après mon arrivée au refuge. Celle que j’avais cru à jamais confinée au passé. Cette fille-là ne pouvait accepter mes doutes. J’avais peur de sa réaction. La crainte appelle la maladresse et je répondis :

— Tu es trop jeune pour moi.

Je n’aurais pu choisir de pire réponse. Enisiam grimaça, puis se détourna en s’essuyant les yeux. Je devinai qu’elle avait ressenti une terrible humiliation, doublée d’une déception amoureuse encore plus grande que la mienne. J’ignorai, pourtant, à quel point je regretterais ce que j’avais dit ce soir-là.

Une terrible bascule s’entama dès le lendemain. Enisiam partit tôt et ne revint le soir venu que pour s’enfermer dans sa maisonnette. Dès lors, elle saisit toutes les occasions possibles de m’éviter. Je refusais longtemps de croire à cette fissure qui se dessinait, n’y voyait qu’un état passager. Il était normal d’être triste de cette déception amoureuse. Je l’étais aussi. Je me satisfaisais des rares fois où nous nous croisions pour me persuader que tout irait mieux bientôt. La fracture devint pourtant trop évidente pour que je la refuse, et s’étendit à l’ensemble du groupe. Pendant des semaines, elle grandit toujours un peu plus.

Enisiam ne venait plus s’asseoir près du feu le soir. Elle prétextait le froid, la fatigue ou n’importe quelle excuse valable pour ne plus sortir avec Vemis. Moi, je n’osais même plus lui demander. Son regard se métamorphosa. Elle qui me dévorait auparavant des yeux ne semblait même plus me voir. L’étincelle de sa pupille semblait s’être éteinte. Enisiam semblait constamment perdue dans ses pensées. Elle se délitait peu à peu, comme une malade.

Même les plus belles journées d’été ne la tiraient plus du refuge. Lorsque la chaleur devenait trop étouffante, elle rejoignait sa mère aux ruches et travaillait à ses côtés en silence. Rien ne m’attristait plus que cette scène que j’observais à plusieurs reprises, un peu honteusement. Mon cœur se serrait d’impuissance.

Privée de cette relation qui avait été si essentielle, je me réfugiais dans celle avec Vemis. Je l’accompagnais partout, l’aidais de mon mieux et lui parlais souvent. Elle me demanda plusieurs fois ce qui s’était passé avec Enisiam, mais j’esquivai à chaque fois. J’avais trop honte d’avouer ce que nous avions vécu et ce que j’avais ressenti. Je ne m’y résolus que lorsque ma douleur devint trop insupportable. Il était alors évident que je ne pourrais résoudre les choses seule. Lorsque je lui eus tout dit, elle me répondit qu’elle allait parler à Enisiam.

Le soir-venu, elle frappa à la porte de sa maisonnette, plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’elle lui ouvre. Je restai à quelques pas de là, le cœur battant, redoutant ce qui allait arriver. Il y eut d’abord le lointain écho de murmures inaudibles, le froissement de leurs tuniques. Jamais je n’avais été aussi attentive. Je tentais d’imaginer leurs gestes, de comprendre leurs interactions. Je les devinais tendues, agacées, puis énervées. Mes hypothèses devinrent une triste réalité lorsqu’Enisiam commença à crier. Je ne compris pas sa phrase, qui se perdit dans un hurlement insensé.

Je l’avais déjà entendu crier ainsi lors de ses crises d’autrefois, lorsqu’elle attendait le départ de toutes pour enfin se taire. L’entendre s’époumoner ainsi me tordait le ventre d’une colère impuissante. Vemis sortit de la maisonnette à toute hâte, les yeux baissés, en fuite. Je ne pus l’imiter, détourner les yeux une fois de plus. Je devais lui parler. C’était devenu une nécessité impérieuse. Sinon, je risquais de me torturer pendant des jours encore de mornes ruminations. Je devais la comprendre, connaître sa vérité, même si elle me coûtait. J’étais prête à sacrifier mes illusions.

Je marchais d’un pas lent, le cœur battant la chamade, peinant à calmer ma respiration. Marcher sur le tapis sale de son perron et sentir les fragrances des bouquets de primevères qu’elle posait près de son lit m’emplit de nostalgie. Cela faisait si longtemps que je n’étais plus entrée chez elle. Enisiam se tenait prostrée contre l’armoire que nous avions bâtie ensemble trois ans plus tôt. Elle pleurait.

Jamais je n’avais vu autant de larmes sur un visage. Jamais je n’avais imaginé les voir couler sur ce visage-là. Un puissant élan me poussa à m’asseoir à ses côtés, à poser ma main sur son épaule, à lui tendre un mouchoir puis à lui répéter que tout irait bien, que le plus dur était derrière et mille autres douces inepties. Que serait devenue notre relation si j’en avais eu le courage ? Au lieu de cela, je ne fis que demander :

— Ça va ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Enisiam ne me regarda pas. Elle porta la main à ses paupières tandis que sa voix sifflait :

— Rien. Pars.

Il y avait dans ces deux mots tant de douleur que je me demandais ce qu’elle et Vemis s’étaient dit. J’essayai encore :  

— Dis-moi seulement…

— Pars !

Son ton n’admettait pas de réplique. Elle m’avait crié comme on crie à un chien ou à un esclave. Une douloureuse décharge me traversa les entrailles. Je lui en voulus terriblement de me traiter ainsi et je fis demi-tour pour ne pas lui offrir la vue de mes larmes. C’était la dernière fois que je rentrais dans sa maison.

Peu de temps après, Lirène mourut. Nous ne sûmes jamais ce qui avait provoqué sa fin. Vemis la retrouva couchée au pied des ruches dans l’après-midi. Elle alla nous prévenir, m’interrompant en plein jeu avec « Sans-Nom ». Cette nouvelle me parut incompréhensible. Puis, à mesure que le visage d’Ashaz se figeait d’une grimace triste et que les yeux de Vemis plongeaient vers le sol, un sanglot remonta dans ma gorge. Il y resta bloqué et ma raison avec. Je ne réfléchissais plus, comme si on avait plongé mes pensées dans un gouffre lointain.

Lirène était toujours restée à mes yeux une énigme, sans doute l’ombre de la femme qu’elle avait été naguère. Je ne l’avais pas aimée autant que les autres. Pourtant, sa perte me dévastait. Je perdais l’un des visages des années les plus heureuses de ma vie, et l’assurance d’un bonheur éternel. Après la fin de mon amitié avec Enisiam, cette perte me rappelait que même ici, tout était fragile, et voué à disparaître.

Je ne vis jamais le corps, incapable d’affronter cette macabre vision. Vemis l’enterra seule, entre deux pins, à quelques pas de ses abeilles chéries. Alors qu’elle remontait vers les maisonnettes, je vis qu’Enisiam nous observait derrière son volet. Je lui en voulus de ne pas même sortir. C’était sa mère. Vemis avait frappé à sa porte. Se pouvait-il que mon simple refus l’ait plongée dans une telle folie ?

Tout le reste de la soirée, je demeurai prostrée au bord du précipice, à quelques pas de ma maison. Mon regard se perdit dans l’immensité d’une fraction de cet univers qui ne m’avait jamais paru aussi terrifiant. Le soleil mourut sans que je puisse admirer la beauté de ses derniers rayons. Il fallut l’insistance d’Ashaz pour que je me lève, puis que je mange. Alors que je peinais à mâcher les baies cueillies la veille, Enisiam sortit enfin.

Elle portait la même tunique grise que le jour de notre baiser manqué. Terrible auspice d’une soirée tragique. J’essayais de voir son visage, de deviner son expression dans la pénombre, de me rassurer en découvrant sa peine. Je l’espérais triste, humaine. Rien ne se dégageait pourtant de son pas méthodique, de son dos droit et de son visage fermé. Drapé de l’orangé du ciel, elle s’assit. Plus belle que jamais. Un court instant, seul le ronflement de « Sans-Nom », allongé sur les jambes d’Ashaz, brisa le silence. Puis, d’une voix blanche, presque méconnaissable, Enisiam annonça :

— Je vais partir.

Je restai estomaquée, incapable de la comprendre. C’était impossible, incompréhensible qu’elle veuille quitter ce qui était à mes yeux le plus bel endroit du monde. Vemis grimaça. Quant à Ashaz, elle dut croire à une mauvaise plaisanterie car elles se composa un sourire de façade. Je savais, moi, qu’Enisiam était sérieuse. À ma surprise première, avait en effet succédé le souvenir de cette vieille discussion où elle m’avait confié ses folles ambitions.

Je voulus lui répondre combien elle avait tort. Lui expliquer combien le reste du monde était dur. Combien elle regretterait ce qu’elle avait vécu avec nous. Je voulus lui confier que, malgré toute la douleur de notre rupture amicale, la perdre m’arracherait un lambeau de coeur. Je ne pouvais pas perdre deux visages du paradis en un jour. Ce ne fut pourtant pas sa voix qui me répondit, mais le ton dur de Vemis :

— Pourquoi ?

— Je suis venue et restée ici pour ma mère. Je ne peux plus. Ma vie est ailleurs.

— Et où ? lança Vemis.

— À Clytène.

Vemis secoua la tête, les yeux écarquillés. Elle n’aurait pas été plus choquée d’apprendre qu’Enisiam avait tué sa mère. Sa voix prit un ton railleur que je lui ignorais :

— Et que veux-tu faire là-bas ?

— Épouser un noble, rejoindre l’Assemblée et devenir Archonte.

Comme dans un mauvais rêve, les voix de l’Enisiam de quinze et vingt ans se mêlaient, pour révéler à nouveau cette facette d’elle que j’avais toujours préféré ignorer. Cette ambition frénétique, cet objectif irrationnel comme un brasier que les années n’avaient su éteindre. Un feu qui se répandit au masque de Vemis, pour dévoiler un visage que je lui ignorais. Elle rit et son rire était moqueur et douleur à la fois.

— C’est de la folie, répliqua-t-elle. Tu n’y survivrais pas une semaine.

Ses mots blessèrent Enisiam. Je le devinais au froncement de ses sourcils. Elle répondit :

— Je préfère la folie à la lâcheté.

Un lourd silence s’établit. Les deux femmes avaient échangé des coups dont je ne pouvais que deviner la portée, alors que Vemis ne m’avait partagé son passé que par bribes. La dureté des regards trahissait mieux que tout la violence de leurs mots. Enisiam, les poings serrés, assena encore :

— Tu avais un siège à l’Assemblée, tu avais du pouvoir, tu avais un nom, Vemis Etracides.

Cette attaque directe désarma Vemis, qui ne put que murmurer :

— Il n’y a pas de pire nom que celui-là.

— Tu avais du pouvoir, tu aurais pu changer les choses, mais tu as préféré fuir. Je ne ferai pas ce choix.

Vemis releva la tête, réalisant peut-être qu’elle avait dévoilé trop de faiblesses, et contre-attaqua :

— Tu l’as déjà fait pour ta mère. Fais-le pour toi. Lirène n’aurait pas voulu que tu partes. Tu es heureuse ici, en sécurité.

— Heureuse ? Ne parle pas pour ma mère ! Ne parle pas pour moi !

Les yeux dans les yeux, les deux femmes se rendirent coup pour coup :

— Tu te comportes comme une enfant.

— Tais-toi, vieille folle !

— Arrêtez !

La voix d’Ashaz avait fusé, libératrice. Elle portait la force du refus de l’inacceptable. Elle me soulagea de l’impuissance figée où je m’étais murée depuis le début de la dispute. Enfin, quelqu’un mettait fin à cette insupportable folie. La vieille femme parla avec sa douceur habituelle, mais avec fermeté :

— Ne laissez pas la colère parler. Ce soir, nous pleurons Lirène. Cette nuit, nous reprendrons des forces. Demain, nous reparlerons de tout cela.

Si les épaules de Vemis retombèrent alors que cette voix amie la rappelait à la raison, la tension ne relâcha pas celui d’Enisiam. Ses joues écarlates, elle garda la mâchoire serrée et le regard noir. Ses lèvres semblaient prêtes à laisser échapper encore le venin de la discorde. Je ne comprenais pas ce qui lui était arrivé. Comment avait-elle pu me cacher ce visage si longtemps ? J’étais furieuse. L’utopie d’une famille retrouvée, parfaite, achevait de se briser en éclats et je n’y pouvais rien. Terriblement rien. La rage au cœur, j’écoutai la tentative de réconciliation de Vemis échouer :

— Je dis cela parce que je tiens à toi. Là-bas, il t’arrivera du mal.

— Tais-toi, pauvre idiote.

Enisiam avait lancé l’insulte d’une voix posée, réfléchie. Elle faisait mal et le savait. Vemis se leva et nous quitta d’un pas précipité. Ashaz la suivit de peu, « Sans-Nom » entre ses bras. Il ne resta qu’Enisiam et moi. Je bouillonnais et le regard détaché d’Enisiam m’insupportait chaque seconde davantage. Je me levais, les joues brûlantes et lançai :

— Comment tu peux nous faire ça ?

Son visage se tourna enfin vers moi, mais ses yeux me considérèrent à peine.

— Je t’avais prévenue que je partirais à la mort de ma mère.

— Et tout ce qu’on a vécu, ça ne compte pas ? Tu ne peux pas partir.

Enisiam plissa les lèvres pour montrer son agacement. Loin des sommets d’émotion que j’espérais provoquer chez elle. Elle me répondit :

— Tu as été une bonne distraction. Maintenant je pars. Il n’y a que toi qui a décidé de souffrir.

Ce ton froid, calculateur, m’était incompréhensible. Être comparée à une distraction m’était intolérable. Je fis un pas vers Enisiam et la giflai brusquement. Ce geste malheureux exprimait toute la frustration, la colère et la tristesse que j’avais trop longtemps contenues. Je demeurai les bras ballants tandis qu’Enisiam gardait sa tête entre ses mains. Lorsque je vis ses yeux, brûlants de larmes rageuses, je compris mon erreur. Elle me parla avec le même ton que celui employé pour insulter Vemis.

— Ne me touche plus jamais. Tu te dis victime, mais tu ne vaux pas mieux que les autres.

La lune silencieuse fut la seule témoin de la mort de notre relation. Mes draps absorbèrent une nuée de larmes cette nuit-là, mais aucune ne put effacer le regret de mon geste. Une part de moi s’imaginait tout le mal qu’il avait fait à Enisiam, lui rappelant peut-être d’autres coups, et voulait se confondre en excuses. L’autre lui répondait avec tout le mal qu’elle m’avait fait, et m’inspirait mille vengeances mesquines.

Au matin, Enisiam avait disparu. Malgré la douleur de cette perte immense, je ressentis, et je crois que Vemis et Ashaz ressentirent aussi, un grand soulagement. Elle ne pouvait rester après tout ce qui était arrivé. Nous ne pouvions la forcer à rester. À trois, nous gardions notre utopie. Sa douceur ne put effacer ma culpabilité et ma nostalgie. Lorsque « Sans-Nom » me demanda ce qui s’était passé, je ne pus que fondre en larmes. Par bonheur, Ashaz lui expliqua.

Ce deuxième deuil me fit plus souffrir qu’aucun autre avant lui. Enisiam obsédait mes pensées, et son ombre planait sur chacun des moments et chacun des endroits que je traversais. La gentillesse de Vemis et Ashaz ne suffisaient pas à combler sa folie et sa vivacité. Mes cauchemars reprirent de plus belle, agrémentés d’yeux aussi noirs que ceux de mon ancienne amie après l’avoir giflée. À chaque réveil, j’espérais en vain la retrouver. Je pleurais souvent, me perdais dans mes pensées, oubliais le présent. Je fantasmais son retour, nos pardons échangés et notre lien retrouvé.

J’ignore comment le temps aurait pu combler cette absence, comment j’aurais appris à surmonter ce deuil. Car un matin au début du printemps, tout bascula. Vemis revint d’une marche dans la vallée avec les sourcils froncés et les ongles rongés au sang. Ashaz s’aperçut la première de son trouble et lui demanda :

— Que s’est-il passé ?

— J’ai vu des tentes sur le plateau des Ours.

Comme Ashaz ne réagissait pas, elle ajouta d’une voix blanche :

— Des tentes bleues.

Nous nous figeâmes toutes trois, conscientes de ce que cette nouvelle impliquait. Cette couleur, associée au liseré blanc, était l’emblème des Étracides, l’une des familles les plus riches et influentes de Clytène. Celle que Vemis avait fui, je le savais désormais. Je ne pouvais qu’imaginer combien de souvenirs douloureux cette simple couleur lui évoquait. Elle tentait de masquer sa terreur, mais les gouttes à ses tempes trahissaient combien cela lui coûtait. Cette présence proche rimait avec danger.

— Ils vont partir, répondit Ashaz. Ils n’ont rien à faire ici.

— Enisiam m’a dénoncée, répondit Vemis, comme si elle ne l’avait pas entendue. Cette garce m’a dénoncée.

— Non, murmurai-je, atterrée par cette idée incompréhensible.

— Tu ne comprends pas. Ma famille offrira une récompense énorme à la personne qui me retrouvera. Ma fuite est leur plus grande honte.

Je secouai la tête. Je ne pus davantage argumenter car déjà, Vemis répétait :

— On n’a plus de temps à perdre. Il faut partir. Se cacher. Le temps qu’ils partent.

Ashaz acquiesça et il n’y eut rien à ajouter. Je dus garder les questions qui se bousculaient dans ma tête. Comment la famille de Vemis avait pu retrouver sa trace sinon à cause d’Enisiam ? Comment fuir avec Ashaz ? Où nous cacher ? Je me contentai d’imiter mes compagnes et nous réunîmes deux paquetages de fortune. Chaque objet que je devais laisser était un déchirement : le sifflet taillé par Vemis pour fêter l’anniversaire de mon arrivée, le magnifique bois de chamois retrouvé un matin de l’été précédent, le collier créé par Ashaz avec des plumes d’aigle. Dans cette urgence, chaque instant amenait une forme de deuil. Je ne pouvais imaginer à quel point.

Ce ne fut qu’en haut de l’escalier que je réalisais l’inévitable : Ashaz ne nous suivrait pas. Ses joues ridées étaient sillonnées de larmes. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Les mains de Vemis tremblaient lorsqu’elle posa son paquetage pour aller l’étreindre. Leurs tendres effusions d’amour me rappelèrent combien leur relation précédait toutes celles qui s’étaient nouées ensuite au refuge. J’eus la sensation que l’on m’étreignait la gorge lorsqu’elles se lâchèrent, promettant de se revoir bientôt. Voir ces deux femmes séparées me déchirait, et je tentais de m’y opposer :

— Je peux te porter !

Ashaz m’offrit l’un de ces doux sourires édentés qui avaient tant contribué à rendre ces années heureuses, puis elle me réconforta comme un enfant.

— Tu n’iras pas loin. Vous devez prendre Sans-Nom. Et s’ils trouvent le refuge vide, ils continueront à vous chercher. Je leur dirai que vous n’êtes plus ici, je les enverrai sur une fausse piste.

— Et toi ?

— Je ne leur sers à rien. Et s’ils essaient de m’emmener, je sauterais de la falaise.

À l’assurance de sa voix, je sus qu’Ashaz le ferait. Et cette image avait beau m’être intolérable, atrocement douloureuse, je n’y pouvais rien. Aucun mot ne changerait sa détermination. À mon tour, je la serrais dans mes bras. Je me mordis les lèvres pour ne pas m’effondrer contre ces épaules frêles qui me faisaient sentir petite fille.

J’allai réveiller « Sans-Nom », lui donnai du pain et lui expliquai que nous partions chasser deux jours. Nous avions déjà mené des expéditions similaires, il ne s’étonna que de pouvoir venir avec nous. La fierté qui se lisait dans ses yeux bleus se teintait d’un léger soupçon. Il devait ressentir combien nous étions inquiètes. Nous partîmes presqu’aussitôt, face à un ciel où le gris des nuages luttait pour contenir les rayons du soleil matinal. À chaque pas, j’avais l’impression qu’une main se glissait en moi pour oppresser mes entrailles.

À mi-chemin de la vallée, j’aperçus aussi les tentes. Des silhouettes minuscules s’affairaient entre elles. Je dénombrai une dizaine d’hommes. Mon ventre se noua. Cela faisait si longtemps que je n’avais plus d’autres hommes que les bergers qui empruntaient parfois les sentiers au pied du Refuge. Ces inconnus m’inspirèrent une terreur panique. Seule, j’aurais été paralysée. Heureusement, Vemis nous guidait.

Elle s’abaissa derrière les coteaux rocheux pour qu’ils ne puissent nous voir. Elle fit croire à « Sans-Nom » qu’il s’agissait d’un jeu. Lorsque Vemis imita un des loups censés nous poursuivre, il rit aux éclats, et ne s’arrêta qu’à notre arrivée dans la vallée. Grâce à un contournement par des sentiers accidentés, nous nous retrouvâmes derrière le camp Étracides, sur leurs traces. Peu après, je dus porter mon enfant, qui ne pouvait suivre cet effort prolongé. Sa résistance à un pas si soutenu relevait déjà du miracle. Avec ce poids supplémentaire, je me fatiguai vite. Vemis prit mon relais, puis « Sans-Nom » remarcha. Bientôt, nous fûmes tous trois à bout de forces, suant et soufflant. Nous nous arrêtâmes une poignée d’heure sous un bosquet de jeunes pins, frigorifiés, mangeâmes les faibles rations que nous avons emportées, puis repartîmes avant le lever du jour.

Au bout de quelques heures, je reconnus un chemin que je n’avais plus emprunté depuis des années. Vemis nous emmenait chez l’ermite. Andos. Nous ne pouvions fuir longtemps ralenties par un enfant d’à peine cinq ans. Cette escapade épuisante me rappela celle qui m’avait conduite au cœur des montagnes, dans une autre fuite éperdue. J’espérais trouver le même bonheur au bout.

L’Ours n’avait pas changé. Il n’arriva à sa porte qu’après un long tambourinement de Vemis, et ma présence ne lui fit pas lever un sourcil. Je me demandai s’il avait compris que l’enfant à mes côtés était le même que celui qui avait vu le jour dans sa cabane sordide. Cette hésitation disparut lorsqu’il fit, enfin, un pas dans notre direction. Ses jambes craquèrent alors qu’il s’accroupissait à hauteur de « Sans-Nom ». Il plongea ses yeux dans les diamants bleu du petit avec une intensité presque effrayante. Il ignora les explications désordonnées de Vemis pour se tourner vers moi.

— Quel est son nom ?

— Il n’en a pas.

Cette réponse ne lui convint pas et il répéta à nouveau :

— Quel est son nom ?

Pendant ce temps, Vemis répétait :

— Il faut que tu nous aides, des hommes me cherchent. Il faut que tu gardes le petit pendant que nous nous cachons.

Ces mots l’émurent autant qu’une brise une montagne et il me répéta une troisième fois :

— Quel est son nom ?

J’avais réfléchi tant de fois à cette question sans trouver de réponses satisfaisante. Cette fois, pourtant, une inspiration me vint. Ou plutôt un souvenir. Des années plus tôt, peu après mon accouchement, j’avais eu l’idée de mêler pour l’enfant mon nouveau nom et celui de l’Ours. La trouvaille le flatterait, le convaincrait peut-être à enfin nous écouter. Andos. Iphane.

— Andophane.

Le soir, nous arrivâmes à la cachette de Vemis. Une grotte lugubre abritée des regards par un maquis de ronces. Une réserve de biscuits secs et des couchages de fortune nous y attendaient. Réaliser combien Vemis avait prévu cette fuite m’attristait. Contrairement à moi, elle n’avait jamais profité de l’illusion d’un avenir tranquille. Quelques mûres et du pain donné par l’Ours vinrent égayer ce repas aussi triste que miséreux. Nous évoquâmes quelques souvenirs pour tromper l’angoisse. À chaque silence, je songeais à mon enfant. Ses pleurs et protestations résonnaient encore dans ma tête. Avions-nous eu raison de l’abandonner à Andos ? L’ermite saurait-il s’occuper de lui ? J’espérais de tout cœur pouvoir le reprendre vite.

Les heures puis jours d’attente et d’effroi qui suivirent furent atroces. Je cauchemardais de vieux fantômes, ressassais la frustration d’avoir quitté le refuge, Ashaz et mon enfant. Je passais de longues heures à essayer de savoir si Enisiam avait bien trahi Vemis et ce qui avait pu la pousser à une telle extrémité. L’argent, moyen d’assouvir ses vieilles ambitions, suffisait-il à justifier le pire ? Ou voulait-elle se venger de nous, de moi, de mon rejet ? Une telle ingratitude après tant d’années communes m’était incompréhensible. L’imaginer nous livrer me faisait frissonner de colère et de haine. Je m’en voulais d’avoir tant aimé celle qui nous causait tant de malheurs, d’avoir vu tant de fois son visage sans pouvoir lire sous son masque.

Vemis, elle, s’assombrissait d’heure en heure ; et demeurait le plus souvent prostrée sur sa couche. Elle ne mangeait presque rien, ne buvait que quand je la forçais, et ne dormait que par siestes agitées. J’ignorais alors ce que signifieraient des retrouvailles avec sa famille, mais la suite expliqua son indicible terreur.

Le malheur frappa le quatrième jour sous la forme d’un lointain aboiement. Je n’aurais pu imaginer que ce son qui m’avait paru tant de fois banal me terroriserait à ce point. Je bondis hors de ma couche, le poil hérissé et le cœur battant. Avais-je mal entendu ? Je l’espérais de tout cœur, mais les yeux écarquillés de Vemis m’en détrompaient. Nos poursuivants avaient retrouvé notre piste, et ils arrivaient. Ils arrivaient. Je ne savais ce que présageait cette arrivée, mais j’y devinais le pire. Mon instinct de survie devint mon seul guide.

— Partons ! criai-je. Vite !

Vemis secoua doucement la tête, le regard résigné. Elle avait assez pâli pour sembler à demi-morte. Ses lèvres bougèrent à peine quand elle murmura :

— Trop tard. Ils sont là.

Je ne sus s’il me fallait fuir ou rester avec mon amie. Quand j’entendis à nouveau l’aboiement et des éclats de voix approchant, je compris qu’il me serait impossible de partir. Tout au plus pourrais-je tenter de me jeter dans les ronces. Je saisis une pierre et me tins devant Vemis. Une folle résolution me guidait : personne ne nous approcherait.

La première silhouette à se dessiner dans la lumière extérieure fut celle d’un homme longiligne avec une longue tresse dans le dos. Il portait un glaive similaire à ceux des combattants d’arène et marchait à pas feutrés. Deux hommes plus jeunes en pleine discussion le suivirent. L’un d’eux tenait en laisse un redoutable molosse. Je reculai, pour m’offrir d’ultimes instants de liberté obscure avant l’inévitable confrontation. La voix du premier venu tonna alors :

— Sors ! Je sais que tu es là !

Dans une scène irréelle, Vemis se leva comme un spectre guidé par la nuit. Les bras le long du corps. Le regard vide. Je voulus croire qu’elle allait attaquer l’homme à la tresse, courir, tenter quelque chose. Elle n’en fit rien, marcha jusqu’à se tenir à deux pas de lui. Elle lui avait obéi. Vemis, la femme la plus libre que j’avais jamais connu, avait obéi sans broncher.

Mes yeux habitués à l’obscurité, je pus discerner des détails du visage de l’homme à la tresse : son nez aquilin, ses lèvres fines, ses yeux marrons. Sa ressemblance avec Vemis était troublante. Il souriait, jubilant d’enfin retrouver la fugitive, et cette expression donnait à son visage un air redoutable. Il posa sa main sur le menton de Vemis et le serra en lançant d’une voix calme :

— Je t’attends depuis si longtemps, petite sœur. Tu m’as manqué.

— Revas, je…

Cette illusion de retrouvailles apaisées vola en éclat brusquement. Revas asséna à Vemis une terrible claque. Elle s’effondra la joue rouge et un filet de sang sur les lèvres. Voilà d’où lui venaient ses cicatrices. Mon sang ne fit qu’un tour. Toute la rage en moi implosa. L’homme qui venait de frapper mon amie, ma sœur de malheur, portait toutes les horreurs du monde. Il était mon père avide, mon mari indifférent, il était mes violeurs, il était tous les hommes qui avaient fait du mal à celles que j’aimais. La pierre dans la main, je voulus détruire son visage, arracher dans le sang ce sourire sadique. Je voulus qu’il se torde au sol et ressente un instant la douleur de toutes les femmes. Je me lançai sur lui et le frappai.

Il me vit arriver au dernier moment, mais parvint à opposer son bras, qui m’arrêta net. La pierre ne put que lui érafler la joue. Il contre-attaqua d’un coup de pied dans le ventre assez violent pour me jeter au sol, mais dans cet instant de folie, je restai debout. Le souffle coupé, je tentai de le frapper à nouveau, mais il saisit mon poignet d’une main, et mes cheveux de l’autre. Revas tira en arrière jusqu’à faire ployer ma nuque et me tordit un bras dans le dos. Je hurlai en me débattant de toutes mes forces, des larmes de rage sur les joues. Je voulais me retourner, pour planter mes dents dans sa gorge, mais il était trop fort et chaque geste me faisait davantage souffrir.

Mon adversaire me donna un coup de coude dans le dos et me renversa d’un nouveau coup de pied, cette fois dans les côtes. Plusieurs se brisèrent et une douleur si vive afflua que je crus mourir. Ma joue et mes genoux heurtèrent la pierre. Mon corps défait demeura allongé, et pourtant, je voulais encore lutter, faire du mal à cet affreux adversaire.

— Arrête.

La voix de Vemis fit taire ma colère pour la muer en une douleur immense. Je ne pouvais plus l’aider, pas plus que je ne pouvais m’aider moi-même. Sa main levée vers moi disait plus qu’aucun mot combien me relever pourrait provoquer plus de mal encore. Vemis se tenait debout, le visage inexpressif, comme un chien docile, pour attendre les instructions de son frère. La voir dans cet état me fit encore plus mal que mes côtes cassées. Mais moins que de voir entrer la femme dont j’avais tant fantasmé le retour.

Enisiam tenait ses bras serrés contre sa poitrine et la bouche légèrement arrondie. Elle avait coupé ses beaux cheveux au ras des épaules, et portait une tunique de soie noire luxueuse. Son regard se promena sur moi comme si je n’étais qu’un corps, puis elle rejoignit Revas. Elle posa sa main sur son épaule avec une sensualité troublante. Mes derniers doutes disparurent : elle avait amené Revas sur nos traces, nous avait trahies et vendues. Je la haïs plus que je n’avais jamais haï personne. Il n’y a pas de pires monstres que ceux que l’on a nourri d’amour.

Elle montra Vemis et sa voix siffla dans mes oreilles, porteuse d’un venin mortelle :

— La voici, chéri, comme promis.

Revas se frottait la joue. Il l’ignora pour me pointer du doigt.

— Qui est cette chienne ?  

— Une femme d’Andène. Emmène-la comme servante, je…

— Tais-toi ! hurla Revas. Je ne m’encombrerai pas d’une folle ! Je la vendrai à une maison de plaisir sur le retour.

Mon destin fut ainsi décidé, en une poignée de phrases. Revas ordonna à Vemis de le suivre et ils disparurent. Je luttai pour ne pas m’évanouir, le ventre écartelé de souffrance, lorsqu’Enisiam s’accroupit près de moi. Elle murmura :

— Tu n’aurais pas dû l’attaquer. Je t’aurais sauvée. Je t’aurais emmenée à Clytène. Tu aurais vu que mon rêve était possible.  

Ainsi s’acheva son adieu. Elle se redressa et me quitta, cette fois pour de bon. Elle que j’avais rencontré au début d’un doux mirage m’abandonnait à un horrible cauchemar. Notre amitié, ma famille d’adoption, mes espoirs pour l’avenir, mon enfant, ma croyance en la beauté du monde, tout avait été consumé par son appétit insatiable d’un pouvoir malsain. Pour la toute première fois depuis des années, j’étais seule, véritablement seule. Mes sensations s’engourdirent peu à peu. Je sombrai dans l’inconscience comme dans le dernier refuge qui me restait.

Pendant longtemps, je n’ai rien su d’aucune des femmes qui avaient accompagné les années les plus heureuses de ma vie. Je me suis pris des milliers de fois à imaginer l’attente douloureuse d’Ashaz, la jeunesse de l’enfant que j’avais abandonné, la vie d’horreur de Vemis. J’aurais vendu mon âme aux dieux pour apprendre qu’ils vivaient encore, qu’ils avaient une existence plus douce que la mienne. Qu’Ashaz avait reconstruit le refuge avec d’autres femmes. Qu’Andophane y grandissait et devenait une belle personne. Que Vemis s’était à nouveau enfuie pour partir et n’être jamais retrouvée. Par malheur, ces nouvelles ne me vinrent jamais.

Au lieu de cela, j’entendis le nom de Vemis associé à une histoire sordide de meurtre. Les rumeurs disaient qu’elle avait assassiné son frère avant d’être enfermée à la prison des secrets. Je ne sus si je devais croire cette histoire qui me soulageait et m’horrifiait à la fois. Vemis, que j’avais vu si soumise, s’était-elle vraiment rebellée ? Devais-je me réjouir de la savoir libérée de cette étreinte malsaine ou craindre pour son avenir de prisonnière ? Une part de moi rêvait une histoire inventée pour camoufler sa disparition, sa nouvelle fuite vers un autre refuge. Par malheur, je ne pus jamais rien apprendre de plus d’elle.

Le nom d’Enisiam ne revint, lui, jamais à mes oreilles. Des milliers de fois, j’interrogeais mes clients originaires de Clytène sur la famille Étracides. Je voulais m’assurer que celle qui m’avait tout pris n’obtiendrait jamais la noblesse tant fantasmée. Je me délectais de la confirmation de son échec avec la mort de Revas. J’imaginais avec jouissance son destin malheureux. Les dieux ne pouvaient que la punir avec dureté. Dans son malheur supposé, je conservais l’illusion d’une forme de justice.

Malheureusement, en 118, ce fut un autre nom qui me parvint. Bien plus douloureux que le sien. Un marchand clytenais me rapporta la conclusion d’un mariage impliquant une parvenue dont le portrait décrivait trop bien mon ancienne amie. Elle avait obtenu sa place à l’Assemblée. Elle avait rejoint une famille d’esclavagistes à la hauteur de sa compromission. Elle avait obtenu un nom noble à la hauteur de ses ambitions.

Ce nom, ce maudit nom pour lequel elle avait tout brisé. Quelques syllabes qui me rappelèrent combien je l’avais haïe, et combien je la haïssais encore.

Je ne t’ai jamais pardonné, Amenis Orphane.

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