“Le blé, le fer et les navires. Le pacte entre Andène, Asène et Clytène marqua un tournant diplomatique majeur dans l’histoire de l’Archipel. Leur alliance était à la fois commerciale et politique.
Clytène s’engagea à assurer la protection militaire de ses nouveaux alliés, tandis qu’Andène lui ouvrait l’accès à ses ressources minières, et qu’Asène s’engageait à livrer chaque année une part de sa production de blé. Cette alliance leur permit de contester l’ordre établi depuis des siècles et la toute-puissance de Velymène.”
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Cilo
La brume des hauteurs s’était enfin dissipée, dévoilant les crêtes noires des montagnes drapées de forêts sombres. Plus bas, la vallée s’étendait en larges vagues verdoyantes. Une rivière étincelait, mince fil d’argent déroulé à travers la prairie. La plus grande montagne baignait dans une lumière pâle, presque irréelle. Au loin, Asène, suspendue à flanc de montagne, resplendissait. Le soleil se reflétait sur les pierres grises de ses toits, rendant la cité éclatante. Ses murailles semblaient émerger de la roche même, indissociables du paysage sauvage qui entourait la cité.
Après deux jours à franchir cols escarpés et sentiers traîtres sous une chaleur étouffante, Phaèbe ressentit un profond soulagement à cette vue. L’apparition d’Asène fut pour lui un cadeau divin. Autour de lui, tous s’arrêtèrent, autant saisis que lui par la splendeur du paysage. Ils étaient arrivés.
Une fois entre les murs de la cité, Phaèbe eut enfin le sentiment d’être protégé de tout danger. Le voyage avait été harassant. Son inquiétude se dissipa enfin. La rue débordait de vie, inondée par la lumière rougeoyante du soir. Les maisons à colombage, serrées les unes contre les autres, rivalisaient d’éclat, parées de couleurs vives. Aux balcons, des gerbes de fleurs et de blé avaient été accrochées, en l’honneur de la fête de Cilo, célébrant les récoltes abondantes. Sur les pavés irréguliers, les gens se pressaient pour achever les préparatifs avant la tombée de la nuit. Phaèbe entendait les rires des enfants, les piaffements des chevaux, le bruit des pas frappant le sol. Au loin, on pouvait distinguer la haute tour d’un temple majestueux, à côté du palais de la Podestà de la cité.
Trop absorbé par ses missions spirituelles, Phaèbe n’avait jamais réellement songé au voyage. Il le regrettait maintenant, en admirant la beauté de la ville. En levant les yeux vers l’horizon, il sourit. Il se souvint de la naissance de son fils, l’année précédente. Lorsqu’il l’avait tenu dans ses bras pour la première fois, son coeur s’était empli d’un bonheur indescriptible. Il était sorti sur le pas de sa porte, ce petit être si fragile dans les bras. Le premier paysage que lui et son fils admirèrent ensemble fut un coucher de soleil, laissant le même ciel teinté de rouge qu’aujourd’hui. Phaèbe laissa échapper un soupir de contentement. Voir son enfant grandir jour après jour était une réelle bénédiction et il se languissait du moment où il pourrait à nouveau le tenir dans ses bras.
Sa douce contemplation ne fut que de courte durée. Orèpe leur ordonna de presser le pas. Autour de lui, certains chantonnaient déjà la prière du jour, le sourire aux lèvres. Prêtre de Cilo, Phaèbe connaissait cet air par cœur, et ne put s’empêcher de le fredonner à son tour. On y remerciait le dieu pour les bonnes récoltes lors des moissons, pour le soleil et la pluie qui les avaient fait pousser, et pour le bonheur et la fortune qu’elles apportaient. Distrait, Phaèbe ne remarqua pas la jeune fille qui arrivait en sens inverse, les bras chargés d’un panier rempli de fleurs et manqua de peu de la renverser. Dans sa hâte, elle n’y prêta même pas attention.
Remarquant qu’Orèpe accélérait, il ajusta sa vitesse à la sienne. Le visage du grand prêtre était fermé, ses poings serrés. En vingt ans à ses côtés, Phaèbe l’avait rarement vu ainsi. Bien que d’un naturel sérieux et réservé, Orèpe était toujours souriant et enclin à la conversation. Combien de soirées avaient-ils passé ensemble à discuter de mille sujets passionnants ? Trop sans doute pour toutes les évoquer. Phaèbe éprouvait un profond respect mêlé d’affection pour celui qui lui avait permis de changer de vie, d’en mener une plus digne.
Contrairement au reste de la délégation, Orèpe n’était pas parvenu à apaiser son inquiétude face à la situation actuelle de leur cité, Andène. Phaèbe se rapprocha du grand prêtre.
- Sommes-nous bientôt arrivés ? Je suis fourbu.
Orèpe lui répondit seulement par un sourire compatissant, et posa sa main sur son épaule.
Enfin, ils s’arrêtèrent. Devant eux s’ouvrait une cour immense soigneusement décorée. Le sol était entièrement recouvert de fleurs de coton, de pivoines et de jasmin. On avait disposé des lanternes en hauteur, de façon à éclairer l’ensemble de la cour. La fraîche odeur des fleurs se mêlait à celle des mets raffinés, élégamment dressés dans des plats d’or. En les apercevant, une femme s’arracha au confortable divan sur lequel elle était allongée et s’avança, rapidement rejointe par son escorte :
- Bienvenue à Asène, mon cher Orèpe. Quelle joie de te revoir. Je t’attendais avec impatience, depuis la réception de ton message.
Orèpe saisit le bras qu’elle lui tendait, et le serra amicalement, comme il était coutume de le faire entre alliés.
- Merci, Hyasis. Ton hospitalité t’honore.
Sans attendre, Orèpe ajouta :
- J’ai à te parler. Je n’ai pas pu tout te dire dans mon message, mais l’heure est grave.
Hyasis hocha la tête et invita la délégation à la suivre. Une fois à l’intérieur, tout le monde s’assit et la Podestà saisit la main d’Orèpe.
- Je t’écoute. Dis-moi tout.
Le Grand Prêtre soupira et serra doucement la main d’Hyasis.
- Notre Assemblée a promulgué une loi sur l’esclavage. Elle interdit la vente d'esclaves dans la cité. Il est encore possible de posséder des esclaves, mais pas d’en acheter à Andène. Par malheur, Clytène s’oppose à cette nouvelle législation. Elle a envoyé une force armée pour intimider nos habitants et a placé un pantin au pouvoir. Le gouvernement n’est composé que de politiciens choisis par elle, plus que favorables à l’esclavage. Nous n’avons plus aucune indépendance.
Hyasis ouvrit la bouche mais Orèpe ajouta aussitôt, en lui serrant davantage la main.
-Je ne suis pas un homme qui aime les supplications, mais je vous demande de l’aide. Faites entendre raison à l’Archonte. Vous pourriez parler à Aséis. Elle comprendra. Il faut que les hommes de Clytène se retirent, et que nous gardions la politique que nous avons instauré. La situation est déjà grave, mais je crains qu’elle ne s’envenime encore davantage.
Orèpe marqua une pause puis reprit:
- Nous sommes alliés depuis toujours. Aujourd’hui plus que jamais, je sais que je peux compter sur cette alliance, et sur notre amitié, Hyasis. Elle nous a aidé à traverser tant d’épreuves.
Le vieil homme prit une profonde inspiration avant d’ajouter d’un ton suppliant :
- J’ai besoin de toi.
- Je comprends. Il nous faut agir.
Hyasis leva ses bras chargés de lourds bracelets dorés et son escorte se leva.
- Vos hommes semblent fatigués, remarqua-t-elle avec un sourire amusé. Vous trouverez de quoi vous désaltérer et vous restaurer ici. Profitez de cette soirée pour vous reposer.
- Hyasis, implora Orèpe, il faut que nous parlions. L’heure n’est pas au repos.
- En effet. L’heure est à la fête.
Ignorant les protestations du prêtre, Hyasis saisit son bras et tous retournèrent dehors. Un long moment passa durant lequel les hommes de la délégation restèrent indécis, incapables de choisir une attitude. L’inquiétude marquée sur leurs visages contrastait vivement avec le large sourire affiché par Hyasis. Finalement, Orèpe leur adressa un geste de la main qui les encouragea à entrer dans une taverne bordant la cour, sur la gauche de l’entrée. Quant à Phaèbe, il suivit Orèpe, qui s’assit sur un divan, l’air consterné. Hyasis embrassa la cour du regard :
-N’est-ce pas magnifique ? Le mois de Cilo est mon favori.
A peine avait-elle achevé sa phrase que les premières notes d’une flûte parvinrent aux oreilles de Phaèbe. L’instrument bientôt rejoint par d’autres, et des danseurs s’élancèrent au centre de la cour. Vêtus de tuniques blanches aux ceintures fleuries, ils semblaient glisser sur un lac gelé, se mouvant gracieusement dans un ballet parfaitement ordonné.
Orèpe sembla se rendre compte de la présence de son disciple. Il lui tapota le bras et sourit.
- Tu as quartier libre, Phaèbe. Tu en as déjà fait assez. Merci.
Déchargé de ses obligations, Phaèbe rejoint les hommes de sa troupe dans la taverne. Facilement reconnaissables à leurs robes blanches brodées de fils argentés, couleur de la cité, les hommes d’Andène étaient attablés et les conversations avaient déjà commencé. Ils étaient seuls dans la pièce, sans compter les deux serveuses qui couraient apporter boissons et victuailles et les musiciens. Bien que décorée avec moins de soin que la cour, la salle baignait dans la même ambiance festive. Des guirlandes de fleurs et de rubans pendaient aux poutres de bois, oscillant légèrement à chaque fois que la porte se refermait. Un homme jouait d’un petit instrument à corde, produisant une musique endiablée et une femme, hissée sur une table, entonnait une chanson que Phaèbe connaissait bien, dont le refrain était repris en coeur par tous. Une des serveuses riait constamment, d’un grand rire contagieux. Phaèbe alla s'asseoir à une table sur le côté où trois de ses compagnons avaient déjà commencé à boire.
- J’ai cru qu’on n’arriverait jamais !
- Après deux jours à boire de l’eau glacée de montagne, un bon verre de vin d’Asène, ça paraît être un nectar des dieux.
- Ce qui m’a surtout manqué, déclara Phaèbe, c’est la bonne nourriture. Je n’en peux plus de la viande séchée et des baies !
A ces mots, il arracha une cuisse du poulet disposé sur la table et y croqua à pleines dents. La peau dorée, croustillante sous ses mâchoires, libéra un jus chaud et savoureux qui lui coula sur les doigts. La viande était tendre, fondant presque sur sa langue avec un goût d’herbes et d’épices. Il ferma un instant les yeux, savourant la chaleur qui se répandait dans son ventre.
Ses camarades s’amusèrent de son état presque extatique, et se servirent à leur tour. La cité d’Asène était réputée pour sa gastronomie et ses vins savoureux. Tous s’accordèrent à dire que cette réputation était amplement méritée.
Phaèbe se laissa glisser un peu sur sa chaise, repu. Il avait mangé un peu trop vite et son estomac supportait mal une telle quantité de nourriture après deux jours de repas frugaux.
- Pil ? grommela une voix non loin. Pil ?
Phaèbe se retourna et prit quelques secondes à trouver l’origine de ce grognement. Sous la table derrière lui était allongé un homme. Sa main était agrippée à un verre dont le liquide rouge avait tâché le sol. Il ne cessait de balbutier des choses incompréhensibles, tout en remuant faiblement. Phaèbe se leva de sa chaise et s’accroupit devant lui, amusé. L’état d’ivresse dans lequel il se trouvait lui rappela les folles soirées de sa jeunesse. Ses amis et lui buvaient tous sans jamais parvenir à s’arrêter avant l’ébriété, et c’était toujours Phaèbe qui finissait dans l’état le plus pitoyable. Il se mettait alors souvent à danser frénétiquement ou à chanter des refrains paillards, faisant rire ses camarades.
- Vous voulez que je vous aide à vous relever ? demanda Phaèbe à l’homme.
Ce dernier ne lui répondit que par quelques borborygmes. Phaèbe s’approcha un peu plus et lui tapota doucement le bras. Surpris, l’ivrogne se redressa brusquement et se cogna la tête contre le plateau de la table de bois. Il retomba immédiatement, sonné. Phaèbe rampa précipitamment sous la table et saisit les épaules de l’homme.
- Tout va bien ?
Sans attendre de réponse, il écarta les mèches brunes du visage de l’inconnu. Il n’avait pas de blessure apparente. Soulagé, Phaèbe se tourna vers la table de ses compagnons qui, tout à leur conversation, n'avaient pas remarqué son absence.
- Eh ! Venez m’aider à le relever !
Une fois l’homme assis, Phaèbe lui rapporta un verre d’eau qu’il but lentement. L’homme sembla revenir à la réalité. Il releva lentement la tête et son regard hagard croisa celui de son sauveteur, qui lui offrit un sourire un peu gêné. Il se frotta les yeux, grimaça et s’étira en grognant. Phaèbe lui tendit la main :
- Je suis Phaèbe.
L’inconnu fronça les sourcils et renifla.
- Hein ?
Phaèbe serra doucement la main de l’homme et sourit.
- Phaèbe, répéta-t-il.
- Réfus, répondit l’homme après quelques secondes de réflexion.
Phaèbe hocha la tête sans cesser de serrer la main du dénommé Réfus.
- Vous allez mieux ? s’enquit-il.
Réfus hocha la tête, puis baissa les yeux.
- Tout va bien ? insista Phaèbe.
L’homme renifla une seconde fois et murmura :
- Non…
Dès qu’il eut prononcé ce mot, le visage de Réfus se tordit et les larmes lui montèrent aux yeux.
- Non, répéta-t-il entre deux sanglots.
Il cacha son visage entre ses bras et laissa libre cours à sa tristesse. Phaèbe se leva, s’assit aux côtés de Réfus et lui caressa l’épaule avec compassion.
- Dites moi ce qui vous rend si triste.
Réfus continua à pleurer pendant plusieurs minutes puis enfin, il releva la tête. Il s’essuya rapidement les joues et déglutit avec difficulté. Après un long silence, il plongea ses yeux rougis par les larmes dans ceux de Phaèbe.
- Tu viens d’où ? demanda-t-il d’une voix rauque.
- Je viens d’Andène. C’est la première fois que je suis à Asène. Et toi, tu viens d’ici ?
- Non. Clytène. Presque toute ma vie.
A la mention de cette illustre cité, les yeux de Phaèbe s’illuminèrent.
- Tu connais les Arènes d’Arkenzia ?
- Oui.
- Quelle chance ! Et tu connais les grands thermes, alors ? Tu y as déjà été ?
- Oui.
- Est-ce qu’il y a vraiment de l’or dans toutes les rues, sur les façades des maisons ?
Réfus eut un rictus.
- On y trouve plutôt de la merde partout. Les gens sont pourris et corrompus là-bas. Je sais de quoi je parle.
Il s'apprêta à se verser un verre de vin, mais Phaèbe écarta délicatement le verre.
- Pourquoi ? demanda-t-il.
Réfus poussa un soupir. Il ouvrit la bouche, la referma, hésita.
- Je…Cela prendrait trop de temps de te dire toute l’injustice que j’ai subie là-bas. Mais j’ai rien oublié. Je me vengerai de tous ceux qui m’ont craché dessus.
Réfus voulut se lever mais il tituba et se rassit. Phaèbe se mordit les lèvres pour empêcher un sourire amusé d’apparaître sur son visage. Il avait du mal à prendre au sérieux l’envie de vengeance de Réfus devant son ivresse.
Réfus remplit un verre à ras bord et le tendit à Phaèbe.
- Tiens, bois un coup à la trahison.
- Merci mais je ne bois pas, refusa poliment Phaèbe. Je suis prêtre.
Réfus haussa un sourcil, visiblement déçu.
- Dommage, l'alcool, ça délie les langues. Tu parles pas beaucoup toi, hein ?
- Eh bien… ça dépend. Ma femme me dit toujours que je parle trop alors, j’imagine que c’est subjectif.
- Comment elle s’appelle ?
- Auréène.
Dire ce nom, c’était comme livrer une part de lui-même à un étranger. Il pensa à elle et son fils, se demanda ce qu’ils faisaient en ce moment. Ils devaient déjà dormir, blottis l’un contre l’autre dans leur grand lit. Sa famille lui manquait. Réfus leva son verre.
- A Auréène, cette pauvre femme qui n’en peut plus d’entendre les histoires de Phaèbe !
Ce dernier laissa échapper un rire discret. Réfus se leva maladroitement et désigna la sortie du doigt.
- Je dois… ‘Fin, je reviens.
Il trébucha contre la table des compagnons de Phaèbe, laissa échapper un juron, et sortit par la porte arrière.
Phaèbe suivit des yeux son compagnon. Debout, il était plus frêle que ce qu’il avait imaginé. Quelque chose dans sa manière de se déplacer était maladroit mais cela était sans aucun doute dû à la quantité astronomique de vin qu’il avait ingurgité en une soirée.
Resté seul, le jeune prêtre replongea dans ses pensées. C’était l’anniversaire d’Auréène dans deux semaines. Il réfléchit au cadeau qu’il pourrait lui faire. Il pensa à lui ramener une bouteille de vin d’Asène. Elle n’en avait jamais goûté, il était sûr que cela lui ferait plaisir. Sur le chemin du retour, il cueillerait un bouquet pour elle. En haut des montagnes se trouvaient des fleurs rares qu’on ne voyait nulle part ailleurs. Il imagina son sourire quand elle les verrait. Quand Auréène souriait, tout autour d’elle s’effaçait. Elle était belle, avec ses cheveux roux qui brillaient sous le soleil. Elle était la seule qui comptait.
La porte de la taverne claqua. Phaèbe se retourna.
Une vingtaine d’hommes venaient de faire irruption dans la pièce. Presque immédiatement, les chansons moururent sur les lèvres. Le silence s’installa, pesant. Seul un ivrogne maugréait encore, avachi contre un mur.
Un des hommes s’avança : plus grand que les autres, la moitié de son visage mat était dissimulée par son casque. Son armure, sombre, semblait faire partie intégrante de son corps. Une longue épée pendait à sa ceinture mais il n’eut pas besoin de la dégainer pour instaurer la peur. Il se tenait droit, marchait d’un pas régulier, presque mécanique. Son oeil, le seul visible, était d’un bleu sombre. Sa pupille était figée, son sourcil légèrement froncé. Il se racla la gorge, produisant un son grave et soupira, comme si ce qu’il s’apprêtait à faire l’ennuyait profondément.
Phaèbe suivit du regard le soldat qui s’avançait vers l’ivrogne. C’était un homme de sa délégation, dont il ne réussissait pas à se souvenir du nom en cet instant. Le soldat saisit brusquement l’homme par la nuque, et le projeta contre le mur avec force. Le crâne fracassé, l’homme s’écroula dans une flaque de sang. Il y eut un moment suspendu où personne ne bougea. Puis, tout bascula. Tous les hommes de la délégation se précipitèrent vers la sortie, hurlèrent, se bousculant, tombant. Seul Phaèbe resta immobile dans ce chaos.
Les soldats fondirent sur eux comme des rapaces sur leurs proies. Les épées fendirent les chairs avec brutalité, la violence se déchaîna. Un jeune prêtre réussit à passer la porte, mais un soldat le saisit par les cheveux et lui trancha la gorge, d’un geste si net que la victime ne sembla se rendre compte de sa mort qu’une seconde après, lorsque le sang jaillit. Phaèbe parvint à sortir de sa paralysie et se jeta sous la table où il avait trouvé Réfus. Il se recroquevilla, tremblant, incapable de détourner l’oreille des hurlements, des chocs sourds, du sifflement des lames. Il resta figé, jusqu’à ce qu’un jet chaud d’urine imbibe sa robe de cérémonie. Il se mordait les lèvres, se faisant le plus silencieux possible. S’il restait ainsi, il était possible qu’on ne le remarque pas.
Puis la table se renversa. Il releva la tête. Un oeil rempli de mépris le toisait. Un oeil du même bleu sombre que le manteau de la nuit. La mort était là.
Un peu naïvement, sans trop savoir pourquoi, il cria, dans un ultime appel à l’aide :
- Réfus !
Sa voix se brisa dans l’écho sanglant de la taverne. Ce fut le dernier nom qu’il prononça.
Pas celui de son Dieu.
Celui de Réfus.
Réfus
Réfus resserra les lacets de son pantalon et soupira. Il avait terriblement besoin de sommeil. Pourtant, il se décida à rejoindre Phaèbe dans la taverne. Même si l’optimisme de ce prêtre prêtait à rire, il avait été touché par son attention à son égard. Discuter avec lui était plaisant.
Lorsqu’il découvrit le chaos, les armures noires de la Garde Orpheline, son sang se glaça. Un soldat s’avança vers lui, l’empoigna par le col et le souleva sans effort. Réfus sentit les larmes lui monter aux yeux. Il allait mourir.
- Il vient pas d’Andène, lança un autre soldat en s’approchant. Il a pas leur robe.
Réfus fut jeté sur le sol et le soldat s’éloigna. Il se traîna à plat ventre derrière le comptoir, tremblant comme un enfant. Il savait pourtant qu’il ne risquait rien. Si la Garde Orpheline avait voulu le tuer, elle l’aurait fait. Ce n’était pas lui qui était ciblé, qui devait mourir. Ce n’était pas lui.
Mais il ne pouvait pas regarder. Il ne pouvait supporter ce spectacle macabre, ces cris, la vue de ces corps ensanglantés. Et surtout, il ne pouvait supporter l’odeur. Ce mélange infâme de vin, de fer, de sang et de peur. Réfus attendit. Il resta caché, les yeux fermés, les mains plaquées contre ses oreilles. Il ne sut combien de temps cela dura.
Enfin, le silence s’installa. Réfus se redressa lentement, le souffle court. Il ne voulait pas voir la salle. Son regard resta fixé sur ses bottes, que le sang tâchait déjà. Il entendait les râles des agonisants. Réfus sortit.
Quand il franchit le seuil, la cour lui apparut comme un cauchemar en suspension. Le même silence funèbre y régnait. Les lanternes luisaient toujours, posant sur les corps une lumière assassine. Le parfum entêtant des fleurs ne parvenait pas à masquer la puanteur du sang. Les divans étaient souillés, les mets renversés. Au centre, sur un lit de fleurs blanches écrasées, gisait le corps d’Orèpe. La silhouette du grand prêtre était auréolée d’une large flaque cramoisie, qui se répandait lentement, buvant la blancheur des pétales.