Primneige 3650, Riveren
Sisko
C’est chaotique. La panique pure d’une foule prise de toute part par les prédateurs. L’arène au nord est tombée, tous courent au sud en espérant courir plus vite que les loups. Et d’autres gueulent que les louvetiers sont au nord et nous protègerons tous. On ne sait plus où aller. Les mâchoires effilées claquent et les cris secouent l’atmosphère. Les pumas aboient et les chevaux perdus fendent la masse. Après avoir tourné en rond au milieu de ce cauchemar, à regarder l’auberge de Golfy s’effondrer, j’ai traversé la Grande Avenue, plein ouest pour sortir du mouvement.
Je glisse à travers les ruelles sinueuses, trop étroites pour les plus grosses bêtes. Je sursaute à chaque ombre qui se faufile aux intersections. J’aperçois plusieurs fois des enfants s’enfuir en silence. Les loups ne prennent pas encore les ruelles. L’essentiel du troupeau est dans l’avenue et le gibier ne sait pas fuir…
Remonter au nord. Ils disent que les louvetiers y sont. Les charismes brouillent les perceptions en apeurant les proies et je me sais victime : je me sens prise et traquée, marchant à reculons tant je crois que le prédateur me guette. Le massacre de la Grande Avenue résonne et mon cœur bat si fort que j’en suis sourde. Tout mon corps grelotte alors que le froid ne me pénètre pas.
Je parviens au champ dégagé et l’arène trône au milieu, affaissée sur elle-même. Quelques arcades tiennent encore debout mais elle est éventrée, révélant le reste de ses milliers de gradins. Les bêtes jappent dans la nuit et les coups de canons détonent. Sur le champ, les louvetiers vocifèrent des ordres, tous armés de leurs lances, arcs, arbalètes, frondes, mousquets… et les loups se jettent sur eux avec des rugissements acharnés. Les loups s’entretuent, aussi. Ce n’est pas un chaos, c’est une bataille ; une bataille que les louvetiers vont perdre. Ils sont trop peu et désorganisés.
Je suis au pire endroit.
Je reste plantée là, à la sortie de la ruelle. Je ne suis pas encore vue. Je peux encore fuir. Fuir. Fuir mais par où ? Par où ? La ville est un piège ; la forêt, un terrain de traque. Je ne cours pas plus vite qu’une bête, en quelques instants, ils me rattraperont. Il me faut un cheval, un bon cheval, le meilleur.
Un loup brun passe à quelques mètres, tenant dans sa gueule la jambe d’un homme qui se débat encore. C’est Fernand.
La colère me serre, aussi vite reprise par ma lâcheté. Je ne suis qu’une proie, je dois fuir, je peux pas sauver les autres.
Mais cette lâcheté, je me rends compte, c’est l’effet de leur pouvoir : le charisme, j’en suis sûre.
Je ne me laisserai pas envenimer ! Ils veulent faire de moi leur proie mais j’abats des ours, seule, je repousse les bêtes, seule, depuis que j’ai un couteau dans la main. Ils ne m’enlèveront pas ma force ni mon âme.
Ils sont les loups, je suis leur louvetière.
Je me réempoigne avec mon couteau, je me jette contre le loup.
« Arcar ! »
Je perfore sa cuisse, il couine, lâche Fernand qui retombe dans la neige. Le loup se retourne sur moi, les crocs dehors, son charisme jaillit mais s’il croit me faire trembler ! Je suis sûre, je ne vacillerai pas pour si peu ! J’attaque, je lui tranche le museau en deux puis le blesse au jarret. Il se recule, boiteux et se secoue plus loin.
Je tire Fernand derrière un muret.
« Faut fuir, gamine ! Faut fuir !
- Fuir où ?
- Le blond, là-bas, Camille ! Suis-le ! »
Je lève les yeux pour chercher le blond mais le loup nous bondit dessus. On roule de justesse dans la neige pour l’éviter. Pas le temps de se redresser, il est déjà sur nous.
Je me dis que c’est fini, et… j’attends des crocs qui ne viennent pas.
Quelqu’un retient le loup.
Je reconnais Batiste qui tient le museau du carnassier, d’une seule main. L’autre veut secouer la tête pour se défaire, mais le petit tanneur ne lâche pas. J’entends alors ses mâchoires qui craquent. Le loup geint, les oreilles aplaties comme un lynx qu’on bat et Batiste a continué de le museler d’une main, à le tirer ventre contre terre d’une main, à l’allonger jusqu’à ce qu’il ait la truffe dans la neige d’une main.
À quel point Batiste est un monstre pour soumettre d’une main un prédateur de la taille d’un cheval ?
Batiste
Son crâne se fissure et tout son corps s’affaisse. Il ne se relèvera pas de sitôt.
Je me tourne vers la louvetière en grognant. Elle peut reculer oui, c’est sa jugulaire que je regarde et que je vais saigner.
Le prédateur, c’est moi.
« Batiste ! »
Fernand me réveille d’un trait de voix.
La louvetière n’est pas la priorité. Elle est tétanisée et inoffensive.
Je m’agenouille près de lui.
« Qu’est-ce que vous avez fait ?
- Ça a merdé… Il l’avait foutu à la torture, on l’trouvait pas…
- Faut te faire un garrot.
- Ça va aller… »
J’ôte mon manteau, en déchire un large morceau et le passe autour de la cuisse de Fernand. Des plaies de crocs, trop profondes, il saigne de partout.
« Il y en a d’autres… »
Pourquoi elle me parle ?
« Eh, serre pas trop fort, ça fait mal…
- Il y en a d’autres qui arrivent. »
Fernand pousse un hurlement lorsque je termine le garrot. Il faut que cela soit plus douloureux que la blessure.
« Il y en a d’autres ! » beugle-t-elle.
Une hybride noire et blanche approche vers nous d’un trot vif et déterminé. Sisko dégaine son couteau de trappe et surprend la lycane à la truffe. Elle lui laisse une estafilade de la joue jusqu’à l’œil.
L’hybride se met à grogner.
Elle aussi se croit prédatrice ?
Je vais la mater comme l’autre !
Qu’elle s’éloigne de Fernand !
Le révolutionnaire apparait, sans odeur, ni préalable.
Il put l’argent !
Arrête tout ! Il put l’argent !
Il n’y a que les louvetiers qui portent l’argent !
Je ne retournerai pas à l’arène ! Je n’y retournerai pas !
Loïc
Je saisis la jeune femme par derrière et pose Vaillante à sa gorge.
« Arrête, Camille, arrête ! Elle est avec moi. » intervient Fernand.
Vraiment ? Elle vient de défigurer Oran sans hésitation.
Le doute, sur le point de l’égorger. Au bénéfice d’une chance pour elle, je vais lui donner un sursis de quinze secondes le temps que Fernand s’explique. Elle a une sacrée force, je suis obligé de raffermir ma contention.
Seulement alors, je constate que le neveu de Fernand a des yeux gris. Alors là ! Je viens de trouver un Vergorançais perdu au bout de Favae qui n’est même pas dans la Vague Grise – je connais la liste par cœur. On n’est pas Héraut sans avoir un peu de chance !
Oran grogne et Fernand halète :
« Elle savait pas… Elle savait pas que tu étais avec moi, Oran…
- Tu ne nous avais jamais dit que ton neveu était Vergorançais. » je réponds.
Batiste
Ne bouge pas.
De Sisko, j’en ai cure. Si l’arrogant ne l’égorge pas maintenant, je le ferais moi-même plus tard.
Mais l’argent… L’argent me scie jusqu’à la moelle d’un regard. Le métal qui me dévore. Le métal qui me tue. C’est l’arène, je suis dedans.
Comme Vergorance hurle encore, et toujours, brûle encore et la lune ronde, aurait été trop ronde.
Je replonge en crise, je le sens que ça me monte à la gorge.
Je tâte ma poche, vide.
J’ai laissé ma steix dans le tiroir.
Je n’ai pas de steix, là.
Le manque me saisit comme un gouffre vertigineux.
Fige-toi car l’argent te regarde.
Le moindre mouvement sera fatal à mon humanité.
Et l’argent me regarde.
Ne bouge surtout pas.
« Faut fuir !
- Oui, oui… Un Vergorançais qui plus est lycan, ton neveu… encore plus rare… »
En parlant, Camille fait miroiter sa dague sur la gorge de l’autre.
Il a compris que je n’aimais pas ça !
Mais alors qu’il arrête ! Qu’il rengaine !
L’argent me sourit avec un geste assassin.
Mon poignet brûle, ma dextre tremble…
Je déréalise, je ne suis plus vraiment là.
J’ai la conscience qui convulse.
Envie de hurler, de mordre dans la chair de ce louvetier et de courir.
Vivant.
Courir au vent et ne jamais craindre le froid.
Les vertiges me font vaciller.
Je ne dois pas me laisser revenir…
Mais quel plaisir de simplement penser à la traque, de s’abriter au creux d’une tanière abandonnée, de flâner parmi les rennes, de jouer avec les élans, de s’allonger dans la neige, dans l’herbe, sous le hêtre ou l’épicéa, gober un chat, grogner contre l’ours, passer son chemin, puis… continuer, continuer à ignorer le reste. Plus besoin de steix. La seule préoccupation, c’est d’être le prédateur.
Ah ! Mais qu’il rengaine son argent !
Qu’on me rende ma steix !
Je suis en train de me bouffer !
Je suis en train de m’oublier !
Laisse-moi te déshumaniser, ce sera plus simple.
Arrête-toi !
Oran
« Oran ! On a besoin de toi ! »
Je gronde et me retourne vers le vieux Sourien. Près de lui, les deux frères tentent de maîtriser le louvard de Marbre avec de longues chaînes attachées à son carcan. Il est couvert de sang. Près d’eux, notre brune essaye de le calmer avec sa volonté mais elle n’est qu’une gamma.
Si seulement Sébas était là… Lui, aurait eu la puissance d’insuffler au louveteau une volonté ferme et apaisante. Sa force nous aurait sauvé…
Je rejoins notre brune - Calio et tente de le calmer en accordant ma volonté à la sienne. Le louvard se braque, les crocs dehors, et se débat.
À son âge aussi, je me contrôlais mal. En plus, il était à la torture, tout cet argent qu’on lui a passé sur le corps… Il est encore en plein cauchemar…
Je ne parviens pas à le soumettre… On n’est pas assez puissantes, il est trop enragé, sa souffrance est trop forte, il nous échappe ! Les Souriens qui tiennent les chaînes se font emportés par sa force et s’étalent dans la neige.
Notre brune se campe sur ses pattes.
Il ne se calmera pas : la confrontation est inévitable.
Loïc
Si Caliope et Oran ne parviennent pas à ramener le louvard à lui, nous risquons de le perdre. Les lycans de Marbre sont trop rares pour que je me permette d’en tuer un à la légère. Une espèce en voie d’extinction, s’il elle n’est pas déjà éteinte... Ses derniers représentants seraient morts à Vergorance, mais il est bien la preuve vivante que ce ne sont que des rumeurs pour rassurer les populations.
S’il perd le contrôle et qu’il devient un demi, il faudra malgré tout me permettre de l’achever. Un demi de Marbre en liberté, c’est donner une arme de plus à Triple Union.
J’ai toujours la trappeuse de Fernand sous ma lame. Elle se débat bien, avec force et une vigueur que j’apprécie, mais ma contention la tient bien.
J’apostrophe le loup-vergorançais-neveu-de-Fernand qui semble sur le point d’exploser comme un tir d’artilleur :
« Hey, le neveu, je te propose quelque chose. Aide le louvard de Marbre à se calmer ou j’égorge ton amie.
- Vas-y, ça fera une louvetière en moins !
- Sale galeux ! Arcar ! » crache-t-elle.
J’avoue que ce n’est pas la réponse que j’escomptais de la part du neveu mais bon… il a fait son choix.
« Très bien. »
J’appuie Vaillante sur sa gorge et Fernand se redresse brusquement.
« Non ! Non… Elle est avec moi ! Elle est trappeuse ! J’te jure !
- Elle est peut-être avec toi mais elle n’a pas l’air avec nous.
- Elle l’est ! Elle l’est !
- Alors que ton neveu aille aider mes lycanes et je l’épargnerai, ta trappeuse.
- Batiste… s’il te plaît… »
La trappeuse a le culot de cracher par terre.
Batiste
Plus vite il l’égorgeait, plus vite l’argent disparaîtrait.
Je retiens un grondement, lâche la dague du regard pour défier les prunelles écarlates du louvard fou.
Je veux du calme et des prairies, et qu’il range son argent !
Mon charisme claque sur tout le monde comme un fouet : Que ça cesse !
Les deux louves en aplatissent leurs oreilles, se retournent vers moi, la queue basse et j’entends le révolutionnaire déglutir. Sisko ne paraît pas si ébranlée. Sa résistance est un danger.
Le louvard redevient humain, rien qu’un adolescent de quinze ou seize ans, agenouillé dans la neige, muet, l’air terrifié, et surtout, ailleurs. Son torse nu est gravement brûlé de la gorge au ventre.
L’argent.
Je connais le frisson qui le prend et qui l’oblige à s’effondrer. La douleur qui transcende, quand tout brûle jusqu’à ton âme.
Les lycanes reprennent leur apparence humaine et viennent le cueillir dans leurs bras.
Je me suis retourne vers l’arrogant.
Qu’il range son argent !
Loïc
J’hésite à rengainer Vaillante. Quel genre d’hybride mate un lycan de Marbre aussi facilement ? Un entier ? Mais il n’a pas les yeux violets. Je n’ai pas vu ses yeux luire lorsqu’il a usé de son charisme pour calmer tout le monde. Quel genre de lycan ai-je en face ? J’ai trois dagues, Artiste, Vaillante et la Régicide. Mais les vraies armes qui m’ont sauvé jusqu’ici sont prudence et méfiance.
« Range l’argent ! » s’écrit-il.
Son charisme me secoue plus que prévu et j’ai bien vu ses crocs… Il est sur le point de rupture, il serait raisonnable de l’écouter. J’attends malgré tout quelques instants avant de repousser la trappeuse et de rengainer.
Des évadés de l’arène commencent se diriger vers nous. Il nous faut vite déguerpir si on ne veut pas de blessés supplémentaires.
« Maintenant suivez-moi. »