Fernand rêvait depuis toujours d’être un explorateur. Il aurait aimé naître à l’époque des grandes découvertes et donner son nom à une montagne ou une espèce, puis à des rues ou des musées ! Malheureusement pour lui, il ne naquit qu’en 1966. Il passa donc son enfance à lire les romans de Jules Verne, puis son adolescence à se renseigner par tous les moyens possibles au sujet de la mission Apollo 11.
Adulte, Fernand devint un excellent attaché commercial pour une marque de lessive. Pendant ses congés, il partait régulièrement en voyage avec sa famille. Ces escapades lui faisaient plaisir, mais chaque fois qu’il tenait une carte entre ses mains, il était pris d’une profonde mélancolie. Il regrettait de n’avoir jamais dirigé la moindre expédition en vue d’explorer tel ou tel archipel, ni d’avoir découvert ne serait-ce qu’une grotte non répertoriée au détour d’une balade. En somme, Fernand se désolait de n’avoir jamais pu contribuer d’une manière ou d’une autre au dessin de ces cartes.
Un jour d’avril 2004, Fernand partit seul se balader, à vélo, dans un bois non loin de chez lui. Mais alors qu’il longeait une petite falaise, il fut surpris par l’envol d’une nuée d’oiseaux, perdit le contrôle de son vélo et tomba dans le vide. Par chance, au pied de la falaise se trouvaient d’épais buissons ; malheureusement pour lui, il s’agissait d’ajoncs… Il en sortit à grand-peine, couvert d’égratignures, mais ne put que remercier le ciel – sinon la terre – d’avoir planté là tout cet ajonc, puisque c’était sans aucun doute ce qui lui avait sauvé la vie.
Ce que Fernand ignorait, c’est qu’en 300 000 ans d’existence, aucun autre spécimen du genre Homo sapiens n’avait jusqu'alors posé les pieds à l’endroit précis de sa chute. Sans le savoir, il fut donc le premier homme de l’histoire à marquer de son empreinte cette petite parcelle terrestre. Le premier, et sans doute le dernier : Fernand n’eut pas à s’étendre en paroles pour convaincre sa mairie d’installer des barrières au bord de la falaise d'où il était tombé. On ajouta même des panneaux d’avertissement sur le chemin, ainsi qu’une mise en garde sur chacune des cartes affichées à l’entrée du bois.