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Restitution

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« La Mésange ne reprend jamais ce qu’elle a donné ; elle montre seulement que rien, jamais, n’a vraiment été rendu. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Un matin, Marjine se réveilla au même calme, à la même lumière pâle filtrée par la fenêtre ronde, au même feu mort dans l’âtre avec cette politesse de cendre qui semblait propre à la maison. Tout était en place. Tout persistait. Les odeurs demeuraient, suspendues dans l’air : miel, racines, feuilles séchées.

Il manquait pourtant quelque chose, ce presque-rien qui, jusque-là, allait et venait sans bruit. Son hôtesse s’était absentée.

Marjine resta assise un moment sur le bord du lit, les mains posées à plat sur ses genoux, attentive, attendant que la maison lui fasse signe. Rien ne se produisit. Le silence, loin de s’épaissir, resta léger.

Elle se leva.

Dans la pièce voisine, la table était nette, le panier à pain vide, les bols rangés avec exactitude. Sur le rebord de la cheminée, une infusion refroidie portait à sa surface une fine pellicule qui disait que le temps avait passé sans qu’on s’en formalise.

Marjine parcourut la maison du regard. Les étagères ne trahissaient aucun désordre. Les flacons étaient à leur place. Les bouquets d’herbes pendaient comme toujours, parfaitement impassibles.

Elle posa les mains sur ses hanches.

Très bien.

Elle attrapa le balai.

Le parquet n’était pas vraiment sale. Cela ne l’empêcha pas de le balayer avec un sérieux irréprochable, en lignes droites d’abord, puis, après un temps de réflexion visible, en diagonales, comme si la poussière pouvait préférer une géométrie à une autre. Elle s’arrêta, observa le sol, plissa les yeux, recommença selon un tracé encore différent.

À un moment, le balai heurta le pied de la table. Une fiole vacilla sur l’étagère au-dessus. Marjine se figea. La fiole hésita, pencha, puis retrouva son équilibre.

Marjine leva les mains, paumes ouvertes, dans un geste de reddition solennelle. Elle inclina très légèrement la tête en direction de l’étagère, puis reprit le balayage, beaucoup plus lentement, l’air concentré de quelqu’un qui a compris la fragilité du monde.

Elle trouva ensuite un panier de linge. Elle le vida, plia chaque pièce avec un soin excessif. Une couverture se retrouva réduite à un rectangle si net qu’il en devenait irréaliste. Marjine recula de deux pas, l’examina, puis, d’un geste soudain, la froissa juste assez pour lui rendre un air habité. Elle parut satisfaite.

Dans la cuisine, elle entreprit de ranger ce qui l’était déjà. Les pots furent alignés selon un ordre qui n’avait rien d’évident : les grands ensemble, puis les moyens, puis, par pure fantaisie, un petit pot solitaire placé exactement au centre. Marjine le regarda, déplaça le pot d’un demi-doigt vers la droite, puis d’un demi-doigt vers la gauche, avant de le laisser là, comme s’il avait gagné sa place à l’issue d’un débat silencieux.

Elle trouva un tablier accroché derrière la porte. Il était long. Elle l’enfila tout de même, fit deux pas, s’arrêta, fronça les sourcils. Elle réfléchit un instant, puis noua le tablier très haut, si haut que le tissu se retrouva à peine à mi-cuisse. Elle fit un pas. Puis un autre. Le tablier resta en place.

Marjine hocha la tête, gravement.

Dans le jardin, elle se montra encore plus appliquée. Elle désherba avec un sérieux irréprochable, mais se trompa souvent. À chaque erreur, elle s’immobilisait, tige à la main, regardait autour d’elle craignant que son hôtesse surgisse pour la reprendre. Ne voyant rien, elle replantait la plante avec un soin exagéré, tassant la terre, tapotant doucement, parfois même soufflant dessus pour l’encourager à reprendre racine.

Une tige refusait obstinément de tenir droite. Marjine la redressa une fois. Puis deux. Puis trois. À la quatrième tentative, elle soupira sans bruit, chercha autour d’elle, trouva une brindille, et improvisa un tuteur maintenu par un fil inutilement long, noué avec un sérieux excessif. La plante se retrouva maintenue, on aurait cru une personne convalescente. Marjine l’observa. La plante n’avait pas l’air reconnaissante. Marjine se pencha pour s’excuser.

Plus loin, elle disposa des cailloux autour de certains plants. Pas pour les protéger, pour leur donner de l’importance. Certains en eurent deux. D’autres trois. Un seul en eut sept, disposés en cercle serré.

Dans la chaumière, les étrangetés se révélèrent peu à peu. Marjine ouvrait des coffrets, les refermait aussitôt, puis les rouvrait, changeant d’avis à leur sujet. Elle trouvait des objets dont elle ignorait l’usage et leur en prêtait un autre provisoire, juste pour voir s’ils acceptaient.

Un os devint un presse-papier. Une pierre plate, un écrase-légumes. Un fil de laine fut enroulé autour d’une chaise, puis retiré, puis laissé là, croyant que la chaise en avait brièvement eu besoin.

Elle ne s’étonnait de rien. Ou plutôt, elle s’étonnait sans s’inquiéter.

Tout cela lui semblait simplement doux. Étrange, mais d’une étrangeté patiente, jamais menaçante. Elle y lisait une forme de tendresse rigoureuse, une manière de prendre soin du monde sans chercher à être comprise.

Sans s’en rendre compte, dans cette maison muette et indulgente, Marjine retrouvait quelque chose, cette façon de jouer avec les choses, de les provoquer, pour voir si le monde allait répondre sans mordre.

Au bout d’une semaine d’absence de son hôtesse, la pluie s’était remise à tomber sans colère. Marjine rentra les outils du jardin, referma la porte, secoua ses mains au-dessus du seuil. La maison l’accueillit avec sa chaleur constante. Elle ralluma le feu, posa de l’eau à chauffer, s’assit un moment à la table, le bol entre les mains, laissant la fatigue descendre sans résistance.

C’est alors qu’elle perçut un changement. Pas un bruit distinct, mais une densité différente dans l’air. Quelque chose, dehors, avait cessé d’être anonyme, un pas qui ne cherchait pas à se dissimuler. La maison, tout entière, reconnaissait cette présence avant elle.

Marjine posa le bol. Elle se leva et ouvrit la porte. Dans la clairière lavée de gris, au bord du sentier effacé, se tenait Sotrelle. Sa robe cendrée avait foncé sous la pluie, ses cheveux collaient à ses tempes, mais son port demeurait inchangé, égal. Elle revenait d’un détour nécessaire.

À côté d’elle se tenait un cheval. Marjine le reconnut aussitôt.

Il n’y eut ni doute ni lenteur. La reconnaissance fut immédiate, entière, inscrite plus bas que la pensée. La ligne de l’encolure, la tache plus claire sur le flanc, cette façon bien à elle de tenir la tête, légèrement de biais, à toujours écouter quelque chose d’invisible.

Brindille.

Marjine ne réfléchit pas. Elle se jeta en avant. Elle franchit le seuil rapidement, glissa presque sur la terre mouillée, mais ses mains avaient déjà trouvé la crinière, cette chaleur connue mille fois partagée sur les routes. Son corps se plaqua contre le sien avec une force sans mesure. Son front heurta l’encolure. Ses bras se refermèrent, serrés, désordonnés. Elle cherchait à retenir non seulement la jument, mais tout ce qu’elle portait avec elle.

Brindille souffla, surpris, puis se laissa faire. Elle connaissait cette étreinte. Elle l’avait déjà portée.

Marjine enfouit son visage dans la crinière humide. L’odeur la submergea : pluie, sueur, terre. Une odeur intacte, non brûlée. Son corps trembla. Les larmes vinrent sans retenue, silencieuses, épaisses, se mêlant à l’eau qui coulait encore du poil sombre.

Derrière elle, Sotrelle entra dans la maison. Elle ne parla pas. Elle laissa l’étreinte durer, entière, sans la troubler.

Peu à peu, le souffle de Marjine se calma. Ses bras desserrèrent leur prise. Elle resta encore un instant, le front posé contre Brindille, puis recula lentement. Une main demeura sur le cou de Brindille, geste appris sur les chemins, une façon de dire sans mots : je suis là.

Sotrelle s’approcha.

Elle posa la main sur l’encolure, exactement à l’endroit où Marjine venait de se tenir. Ses doigts restèrent là un instant, immobiles.

Marjine, encore penchée vers Brindille ne remarqua pas le léger déplacement de Sotrelle. Elle ne vit pas tout de suite l’objet qu’elle tenait. Le geste fut bref. Un mouvement sans élévation inutile, comme on tranche un lien tendu. Il y eut un son étouffé, une résistance qui cède.

Puis le sang jaillit.

Une pluie chaude frappa le visage de Marjine, sa poitrine, ses mains encore ouvertes. Le liquide éclaboussa le linge, coula dans ses cheveux, glissa sur sa peau sans rencontrer d’obstacle. Brindille tenta un souffle. Son corps trembla, puis s’affaissa lourdement.

Marjine recula d’un pas, les yeux grands ouverts, sans comprendre. Elle porta la main à ses joues et regarda ses doigts. Ils étaient rouges.

Le sang continuait de couler lentement, régulièrement. La pluie tombait avec la même douceur, la clairière resta grise, la maison tiède derrière elle. Rien ne cria, rien ne s’effondra vraiment. Il n’y eut que ce sang, trop réel, et ce silence qui s’installa entre Marjine et ce qui venait d’être fait. Elle comprit alors, sans mots, sans pensée claire, que le retour, parfois, ne signifiait pas la restitution.

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