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La soupe à l'os

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« Il est des êtres que l’on rabaisse pour se rassurer.

Et d’autres qui n’attendent que cela pour agir. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

La pluie n’était pas tombée depuis des jours et la poussière s’élevait en volutes entre les sabots nerveux des bêtes et les pieds nus des enfants. Le marché sentait la sueur chaude, la paille sèche, les choux cuits. Branlants sur leurs tréteaux, les étals croulaient de figues fendues et de poissons flasques. Au cœur de ce remue-ménage bruyant, entre les braillements des marmots et les jurons des marchands, apparut celle qu’on appelait la Sotrelle.

Un silence léger et complice traversa la place. Pas un silence complet, on entendait le bêlement d’une chèvre et le cri aigu d’un gamin réclamant du miel. Plutôt une attention flottante prête à éclater. Tous les visages s’orientèrent.

Elle avançait à petits pas décalés, le pied hésitant, les épaules voûtées, le menton replié sur lui-même. On aurait dit qu’elle rentrait la tête pour éviter un coup qu’on ne lui portait pas encore. Ses jupons en toile grise, trop longs de quelques doigts, traînaient dans les ornières et s’imbibaient de poussière grasse. Une mouche voleta près de sa tempe, s’y posa, et elle, patiente, battit des cils à plusieurs reprises avant de sourire vaguement. À quoi ? À rien. À la mouche peut-être. Le boucher beugla, son couteau à la main, soulevant un éclat de rire :

— Elle a encore mis ses bottes à l’envers !

         Le forgeron répondit sans lever les yeux de son étal.

— C’est pour que ses pieds se parlent entre eux !

Un enfant, le nez croûté de confiture et les genoux en sang, lança d’une voix aiguë :

— Hé, la Sotrelle ! Tu vas acheter trois carottes pour leur faire la causette, hein ?

Sa sœur courut autour d’elle en imitant sa démarche, les bras ballants et le menton rentré. Un vieux, adossé à un tonneau, cracha entre ses dents :

— Une cervelle de limace et le sourire en prime.

Même les plus âgées, assises sous un auvent, les doigts tordus par les ans et le fil d’un tricot éternel entre les mains, suspendaient leur ouvrage pour souffler à mi-voix :

— Elle est née un jour mauvais. L’esprit coincé entre deux lunes.

Sotrelle ne répondait pas. Elle saluait les marchands d’un hochement de tête ample. Sa voix montait haut quand elle demandait le prix des oignons, puis bas pour remercier. Elle tâtait les pommes avec lenteur, les regardait avec des yeux humides, puis en reposait trois, visiblement navrée. Elle trébucha sur une pierre, il y en avait tant, manqua de s’étaler, puis rit, toute seule, un rire creux, égaré dans le ciel chaud du matin.

Les rires reprirent, joyeux, un peu cruels. C’était un numéro familier, une farce offerte chaque semaine. Certains s’approchaient exprès du marché ce jour-là, juste pour ça. Un jeune coq s’échappa d’un panier et vint tournoyer autour d’elle en gloussant. On jura qu’il la suivait par amour. On le baptisa sur-le-champ : Messire Sotrel.

Elle finit par s’éloigner, son panier branlant au bras, les coudes pointus écartés du corps, la tresse tirée et pendante. Elle quitta la place sous les quolibets. Elle remerciait pour des choses qu’on ne lui avait pas données.

En passant près d’un vieux chien pelé, elle s’arrêta, se pencha et lui murmura quelque chose. Le chien, indifférent, leva à peine une paupière. Elle reprit sa marche, salua un arbre, évita une poule qui n’en avait cure, puis s’engagea sur le sentier creux, là où l’ombre des feuillages rend le jour hésitant. La poussière se fit mousse, les voix du village s’éteignirent peu à peu derrière elle.

Puis… plus personne ne la vit.

La maisonnette surgit à l’orée d’une clairière, posée de biais entre deux grands chênes noueux. Une bâtisse basse, trapue, couverte d’ardoises tachées et de mousse ancienne. Les pierres, disjointes par endroits, étaient retenues ensemble par les ronces et l’habitude. Une glycine aux grappes pâles envahissait la façade, grimpait jusqu’au petit œil-de-bœuf du grenier. Devant la porte penchait un banc vermoulu sur lequel dormait une vieille lanterne.

Autour, nul sentier battu, seulement les herbes hautes, les fougères bien grandes, le silence peuplé d’insectes. Les oiseaux s’étaient faits rares ; les bêtes du bois, prudentes.

Un corbeau laissa tomber un cri court au loin. Sotrelle ouvrit la barrière de bois gris, lisse d’usage, et referma doucement derrière elle. Le claquement du loquet se perdit dans le bois.

À l’intérieur du refuge, le calme sentait le sauge et le parchemin. Le panier glissa au sol.

Alors, Sotrelle inspira. Longuement.

Elle se redressa.

Ses épaules se redéployèrent, ailes longtemps contenues qui, enfin, retrouvaient leur ampleur. Sa colonne se redressa en une courbe pleine d’élan et d’assurance. Elle défit sa tresse ; une cascade de cheveux lustrés se déversa jusqu’à ses omoplates. Son regard, jusque-là fuyant, prit un éclat profond, deux pierres sombres aux reflets marins, polies par le temps et la patience.

Elle alla devant un miroir tâché de buée, lissa sa robe, sourit. Son reflet lui rendit ce sourire avec une noblesse tranquille. Puis, elle eut un murmure amusé :

— Il faut croire qu’imiter la sottise fatigue plus que la pratiquer.

Elle se pencha sur un grand carnet entrouvert sur la table, parmi des cartes, des croquis d’herbiers et des lettres en langues oubliées. Une plume l’attendait. Elle la prit entre ses doigts, déjà revenue à l’élégance qui désarme.

Dehors, le village riait toujours.

***

Sotrelle prit une gorgée d’infusion qui avait été posée là au petit matin. Un goût d’ortie, d’écorce et de quelque chose d’aigre. Elle grimaça légèrement avant de se lever et saisit le carnet resté ouvert. Sans un bruit, elle grimpa l’échelle qui menait au grenier.

Là-haut, des bocaux occupaient les recoins, tous poussiéreux, étiquetés d’une écriture fine penchée où l’on lisait clavicule de geai, mue de taon, sang de coq noir, deuxième lune. Des cordelettes pendaient du plafond, portant des plumes, des os, parfois des billes d’ambre.

Sotrelle retira ses bottes, s’assit à même le sol, jambes croisées. Elle ouvrit le carnet sur ses genoux, et relut, lentement. Elle nota une phrase nouvelle, d’une écriture impeccable :

Le rire, toujours, précède l’étonnement.

Un froissement léger troubla la chambre. Un museau minuscule émergea d’un tas de chiffons : pelage beige, vibrisses curieuses, dos arqué ; une petite belette ou un loir, quelque chose de doux, en tout cas. Sotrelle cligna des yeux. L’animal s’approcha, trottina vers elle sur ses petites pattes vives.

Sotrelle ne bougea pas. Elle attendit.

Lorsqu’il fut à portée, elle tendit une main lente, douce, paume ouverte. L’animal s’y glissa sans crainte, puis grimpa le long de sa manche jusqu’à son épaule. Elle tourna la tête, sourit avec une tendresse étrange.

— Petit museau sans peur… Qui t’a appris à faire confiance ?

Elle le prit entre ses deux mains, l’approcha de son visage. Son regard brilla un instant d’une chaleur sincère.

Sans hâte, elle enserra le petit cou entre son pouce et son index.

Un craquement à peine audible.

Le corps retomba inerte dans sa paume. Sotrelle le contempla un instant, songeuse.

D’un geste précis, elle le déposa dans une boîte de bois, qu’elle referma lentement avec le soin qu’on accorde aux choses fragiles ou sacrées. Le loquet cliqueta, sec et net. Elle resta un moment ainsi, les mains posées à plat sur le bois noir, les paupières mi-closes, pour emprisonner dans ses paumes l’ultime soupir de la créature.

Soudain, un frisson effleura sa nuque. Elle tourna la tête.

À travers la petite fenêtre ronde, cerclée de plomb et salie de pluie, le jour filtrait en un gris tremblé. Juste au-delà, à la barrière de bois, un mouvement : une silhouette fine, hésitante. Un enfant. Un petit garçon, haut comme trois pommes et demi, les mains accrochées aux planches disjointes, les yeux grands ouverts sur le monde interdit.

Il la fixait.

Sotrelle le vit et elle sourit : un sourire lent, effilé, où glissait quelque chose d’inhumain. Un sourire large, aux angles tirés vers des intentions qui ne convenaient pas aux enfants.

Elle se leva sans bruit.

Le coffret noir resta sur la table, toujours chaud.

Dehors, le vent se leva. Lui, avait compris.

***

Le marché, ce matin-là, baignait dans une excitation inhabituelle. Les paniers cognaient les hanches plus vite et les commères, armées de leur fiel, suintaient d’impatience. Un marmot aux joues rebondies de liesse cria :

— Elle est revenue !

Un autre confirma, la bouche pleine d’abricots volés :

— Avec des choses à vendre !

En effet, Sotrelle s’approchait, plus droite qu’à l’ordinaire. Son panier qui ne branlait plus vide exhalait des odeurs étonnamment honnêtes : un mélange d’herbes, de poivre, de cuisson lente. Une vapeur tranquille s’élevait d’un chaudron suspendu à un trépied bringuebalant dont la chaîne cliquetait au moindre de ses pas.

Un silence curieux accompagna son installation. On aurait dit qu’une mouche de moins osait voler. La pluie de moqueries reprit, joyeuse, mais prudente. Le marchand de savon lança :

— Elle vend des fumées !

Repris par le boucher, hilare :

— Goûtez-moi cette brume, c’est sûrement l’âme de ses chaussettes !

Malgré les rires, les gens s’approchaient. Attirés, peut-être, par la nouveauté, ou par le plaisir cruel de rire mieux, plus fort, après. Sotrelle, elle, ne disait rien. Elle servait.

Des bols, tous différents : ébréchés, dépareillés, parfois peints de fleurs fanées. Elle les tendait, une louche après l’autre, d’un geste lent et solennel. Pas un mot, juste ce petit signe de tête poli, trop poli pour être naturel.

Les premiers goûtèrent, prêts à grimacer.

Or, il n’y eut pas de grimace. Pas une seule.

Une première femme lécha le fond de son bol en silence. Puis, d’une voix un peu aiguë lança :

— C’est… très bon, en fait.

Pourtant peu ému d’habitude, le forgeron hocha lentement la tête après sa bouchée. Un second bol fut commandé. Puis un troisième. Les moqueries se mirent à bégayer.

— Elle a… mis quelque chose de spécial ?

— Quel bouillon ! Une profondeur, dis donc… une longueur en bouche.

— Ça… réchauffe le cœur. C’est bizarre.

Bientôt, le chaudron fut entouré. On fit la queue. On paya volontiers. Quelques-uns dirent merci.

Sotrelle servait toujours, le même sourire poli, légèrement voilé. Elle hochait la tête, inclinait le poignet. D’un mot parfois, elle demandait si le bol convenait, si la portion suffisait, si l’arôme chantait comme il fallait.

Le chaudron se vida.

Les gens, rassasiés, souriants malgré eux, s’écartèrent un peu, ne sachant plus très bien s’ils devaient rire ou applaudir. Quelques-uns se hasardèrent à féliciter. Une voix murmura :

— Vous devriez revenir plus souvent.

— On ne pensait pas que vous… que vous aviez ça en vous.

Sotrelle salua d’un petit mouvement sec. Elle replia son trépied, lava ses bols avec une eau tirée d’une gourde tannée, puis repartit à pas menus.

Le vent tournait. Il souleva le couvercle du chaudron resté ouvert révélant au fond un résidu sombre, épais et collant. Quelque chose d’osseux y affleurait, pas assez pour être sûr, juste ce qu’il fallait pour douter.

Un chien s’approcha. Il renifla, frissonna, recula sans aboyer.

Le marché reprit, comme si rien n’avait été servi d’autre qu’un bouillon d’honneur.

Sotrelle s’éloigna du marché d’un pas tranquille, le cliquetis de sa chaîne battait en contretemps. Le soleil, usé par l’effort du jour, s’affaissait lentement derrière les collines et peignait les pierres d’un or réchauffé. Les feuillages bruissaient à peine et rendaient aux insectes leur empire, aux pensées leur lenteur.

Elle suivait le sentier qui serpentait entre les buissons d’aubépine, familière des creux où le pied glisse, des racines qui réclament un peu de sang en échange du passage. Le panier à son bras, vide maintenant, pesait plus lourd qu’à l’aller, il contenait désormais l’écho de ce qu’on avait mangé.

Un chat la suivit sur quelques pas, puis recula soudain, les poils dressés, sans un cri. Il disparut dans les hautes herbes. Sous le trépied, une goutte graisseuse tombait parfois et dessinait sur le sol des cercles noirs. Le vent tourna, apporta une dernière volée de clochettes rieuses : celles des enfants éveillés dans les ruelles. L’un d’eux cria un prénom auquel on ne répondit pas.

Personne n’y prêta attention.

Personne ne remarquait qu’un petit garçon n’avait pas reparu depuis la veille.

Celui-là même dont les bottes boueuses traînaient sous un lit bien long.

Celui-là même dont le rire bégayait aux heures creuses.

Celui-là même qui s’était enfoncé dans les bois, attiré par une odeur de promesse.

Le bouillon avait un goût unique, disaient-ils. Profond. Troublant.

Un goût d’innocence et d’adieu.

Si nul ne pleura, c’est que l’oubli faisait aussi partie de la recette.

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