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Chemin des cendres

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« Il est des routes qui n’éloignent de rien : elles vous ramènent seulement à ce que vous avez laissé. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

La route se détachait de la brume et s’ouvrait en plaies pâles sous un vent glacé.

Brindille avançait d’un pas ralenti, le poil collé d’eau, le souffle brûlant. Sa crinière dégoulinait, ses flancs frémissaient. Les roues de la charrette grinçaient dans leur rotation, plainte de fer écorché. Le ciel n’offrait qu’un jour sans naissance, un gris flottant.

Nuri tenait les rênes, la tête droite malgré la pluie, le visage fermé, étonnamment apaisé. À côté, Marjine restait courbée, les mains serrées sur ses genoux. Ses yeux fuyaient la route, trop brillants, trop habités.

D’ordinaire, ses doigts dansaient pour rire, pour défier, pour consoler. Ce matin, ils tremblaient, agités d’un frisson qu’elle ne parvenait pas à taire. La route vibrait sous le pas du cheval. Au moindre cahot, la même image se réveillait en elle : la grange close, l’ombre laissée derrière, ni morte, ni vivante, ni délivrée. Un souffle, peut-être encore là. Ou peut-être déjà parti.

Marjine leva la tête, et ses doigts s’animèrent enfin, hésitants : On aurait dû… Nuri réagit brutalement.

— Non. Ce qui part, part. Ce qui reste, endure.

Elle le regarda, le visage défait. Mais il souffre… signa-t-elle, ses mains tremblantes.

— Alors il vit encore. Tant qu’il souffre, il est là. Quand la douleur cessera, il ne restera rien à faire.

Leurs regards se croisèrent : ni reproche, ni paix.

Nuri resserra les rênes. Brindille secoua l’encolure, fit tinter les harnais. La pluie s’était faite plus fine, plus traîtresse aussi, elle s’insinuait partout, jusque dans la pensée. Marjine fit signe : Nuri… si c’était toi, voudrais-tu qu’on t’aide à partir ?

Il ne répondit pas aussitôt. Le vent passa sur son visage. Il plissa les yeux.

— Si je pouvais choisir, je choisirais de rester, même dans la douleur.

Il leva un instant le regard vers le ciel :

— Ceux qui partent ne demandent rien. Ce sont les vivants qui décident pour eux, et les vivants se trompent toujours.

Marjine détourna les yeux puis signa : alors on s’est trompés.

Un silence.

On l’a laissé là, seul.

Nuri resta un moment immobile. Puis il souffla :

— Il n’était déjà plus avec nous. Son regard s’était éteint bien avant que nous le découvrions.

La charrette cahotait toujours. Les sabots de Brindille battaient la terre molle. On aurait pu apaiser ses douleurs, écrivit Marjine.

— Parfois, ne rien faire, c’est tout ce qu’il reste à faire.

Il tourna vers elle un regard calme.

— Il ne faut pas chercher à pardonner ou à condamner. Il faut porter.

En écho du tumulte qui l’agitait, Marjine agita vivement les mains : Porter. Puis, les yeux noyés de pluie, continua : Et si ce fardeau ne se dépose jamais ?

Nuri posa une main sur son bras. Geste bref, solide.

— Alors il te tiendra debout.

Brindille renâcla. La route s’élargissait, un peu plus claire.

La brume se referma derrière eux, avalant le monde, laissant juste le bruit mouillé des roues et, au fond du silence, un battement obstiné de vie.

Un éclair lointain coupa le ciel, il déchirait le monde de l’intérieur.

Brindille sursauta. La charrette tanguait. Autour d’eux, les collines prenaient des teintes de métal. Dans les ornières, l’eau frissonnait.

Ils ne savaient plus depuis combien d’heures ils cheminaient, ni si le jour s’éteignait ou renaissait. Le chemin, long ruban déchiré, serpentait entre des haies noircies et des pierres que la pluie faisait luire d’un éclat sinistre.

Après une trêve incertaine, la pluie revint, hésitante d’abord, puis furieuse, dense, martelant la terre, tranchant la lumière en mille éclats d’argent souillé.

Brindille peinait, le souffle court, le flanc trempé. La boue s’accrochait à ses sabots, ou peut-être était-ce le poids des remords de Marjine qui s’enfonçait dans la glaise du chemin.

Devant eux, la route fit un coude, un geste du destin, et s’ouvrit sur un plateau que l’orage battait sans relâche.

Et là, deux silhouettes. D’abord floues, oscillantes, fondues dans la pluie, puis, peu à peu, surgissant, se découpant, modelées par la lueur livide du ciel. Gratte et Vif.

Ils se tenaient debout, droits, muets, plantés au milieu du passage. On aurait dit que la tempête s’était tue autour d’eux. Leurs corps formaient deux entraves, deux figures dressées par une main invisible pour barrer la route du monde.

Leurs visages, lavés par la pluie, luisaient d’un éclat livide. Leurs vêtements s’agrippaient à eux, glacés, et leurs ombres se mêlaient à la boue.

Gratte avait refermé sa veste sur sa poitrine, pour y retenir le peu de chaleur qu’un cœur blessé peut donner. Le vent s’engouffrait sous les pans et les faisait battre, ailes mortes qui cherchaient un ciel perdu.

Vif, à côté, la tête basse, la casquette pendue entre ses doigts, priait sans mot. Sa main râpait la peau de son cou, geste de bête traquée qui sent venir le piège.

Quand ils parlèrent enfin, ce fut d’une seule voix, venue du fond d’une fatigue tenace :

— Désolé, les gamins.

Le mot tomba. Pas un son, pas un souffle autour. Il s’écrasa dans la pluie.

Gratte leva alors les yeux. Dans ses prunelles, il n’y avait plus la tiédeur d’hier, ni l’épuisement du travail bien fait, mais une certitude nue, celle des hommes qui ont cessé d’hésiter.

— Vous avez vu. On ne peut pas vous laisser partir.

Le vent rugit. Brindille piaffa, secoua l’encolure, tira sur le harnais.

Marjine sentit le sang battre à ses tempes ; Nuri serra les rênes, sans savoir pourquoi, par peur, par colère, ou pour retenir encore, un instant, le monde avant qu’il ne se renverse.

La pluie redoubla, plus coupante que jamais.

Un éclair éclata derrière Gratte et Vif, et leurs ombres géantes se projetèrent sur la route, deux statues de nuit dressées contre la fuite du destin.

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