« Ce que vous lirez ici n’est qu’une version parmi d’autres ; les meilleures évasions laissent derrière elles plus de récits que de traces. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
De la fuite parfaitement indigne de deux individus qui n’avaient pourtant rien demandé sauf un peu d’air.
Chanson de saltimbanque, à reprendre sans autorisation, soigneusement répertoriée dans les Pérégrinations dans les Trois Pays de Marcelin Foutl’camp.
Approchez, gens honnêtes,
Ou à défaut curieux,
Je vais vous dire comment
La geôle la plus sérieuse
Du très grand, très sacré,
Très mal peigné Parakoï
A perdu deux prisonniers
Sans comprendre ni pourquoï.
Car voyez-vous, amis,
Le pouvoir a ce défaut :
Il prévoit tout, absolument tout…
Sauf l’idiotie bien employée au bon endroit.
Oh ho ho, regardez donc ça,
La Justice glisse mais ne tombe pas !
Elle patine, elle hésite, elle hésite encore,
Et pendant ce temps-là… nous étions dehors.
Nous étions là, Ilin et moi,
Bien sages, bien attachés,
Tellement bien rangés
Qu’on nous oubliait parfois.
Le Héraut écarlate
Ce flamboyant épouvantail à décret
Était passé expliquer
Que tout était sous contrôle, à peu près.
Il parla de règles,
De chaînes,
De morale.
Pendant ce temps, je notais
Que le seau des latrines
Était plein.
Très plein.
Beaucoup trop plein pour un régime autoritaire.
La nuit venue,
Les gardes dormaient du sommeil
De ceux qui croient sincèrement
Que personne n’oserait désobéir.
Erreur pédagogique.
Ilin observa la serrure.
Moi, la bassine.
Nous échangeâmes un regard très sérieux
Pour une décision parfaitement stupide.
Je frappai à la porte.
Un coup sec.
Puis un autre.
Pas pour appeler à l’aide,
Mais comme on frappe
Quand on sait qu’on n’en a pas le droit.
De l’autre côté, un silence.
Puis un pas.
Puis un souffle surpris.
Un garde demanda qui frappait.
Je répondis que nous.
Il répondit qu’on ne frappait pas, ici.
Je dis que si.
Que quelque chose n’allait pas.
Que le seau débordait,
Et que, s’il débordait davantage,
Quelqu’un devrait expliquer pourquoi.
Il y eut une discussion brève,
À base de soupirs et de menaces mal orientées.
Mais aucun pouvoir n’aime être surpris
Par ce qui laisse des traces.
La clé tourna.
La bassine vola.
Ô merveille !
Jamais arme ne fut plus efficace.
Le pouvoir recule toujours
Devant ce qu’il juge indigne de son rang.
Un cri.
Un glissement.
La bassine se renversa sans colère,
Comme se renversent les choses
Qu’on a longtemps refusé de regarder.
Les gardes reculèrent d’un pas,
Puis d’un autre,
Tentant de sauver leurs bottes,
Leur uniforme,
Et l’idée qu’ils se faisaient de leur fonction.
L’un voulut retenir l’autre.
L’autre voulut se retenir lui-même.
Aucun ne trouva le sol
Là où il l’attendait.
Ils tombèrent ensemble,
Avec cette lenteur excessive
Que prend toute chute
Racontée plus tard dans une auberge,
Quand le vin aide à la précision.
Pendant qu’ils débattaient avec le sol,
Leur dignité
Et des décisions prises vite,
Nous passâmes à côté d’eux.
Pas en courant.
Pas encore.
Avec cette discrétion tendue
De ceux qui savent
Que le pire serait d’attirer l’attention.
Oh ho ho, notez bien ceci :
Le pouvoir n’aime pas ce qui salit,
Il adore le sang, la loi, la prison,
Mais pas ce qui sent mauvais sans autorisation.
Nous courûmes.
Pas héroïquement.
Pas élégamment.
Mais vite.
Par un couloir interdit,
Une porte « À NE PAS OUVRIR »,
Un escalier réservé
Aux gens qui savaient lire.
Ilin rattrapait les erreurs.
Moi, je rattrapais mon souffle.
C’était une collaboration honnête.
Dehors, la ville nous accueillit
Avec cette indifférence bienveillante
Que seuls les endroits mal gouvernés savent offrir.
L’air sentait le feu froid,
La fatigue,
Et les affaires qui se font sans autorisation.
Une charrette passa près.
Un marchand cria fort.
Un cabot aboya sans intervenir.
Nous nous mêlâmes aux ombres
Avec un professionnalisme approximatif.
Je pris la démarche de quelqu’un
Qui n’a rien à se reprocher
Mais beaucoup à cacher.
Ilin choisit celle
De quelqu’un qui sait exactement où il va
Même quand il ne sait pas.
Un manteau fut retourné.
Un chapeau échangé
Avec un inconnu qui n’y vit aucun inconvénient,
Occupé qu’il était
À ne pas comprendre ce qui se passait.
Nous prîmes un pas à gauche
Quand tout le monde allait à droite.
Derrière nous,
Le Héraut s’époumonait.
Il criait des ordres très précis
À des gens très occupés
À ne pas les entendre.
Il dénonçait,
Il promettait,
Il jurait que cela aurait des conséquences.
Ses mots rebondissaient
Sur les murs,
Les toits,
Et la bonne volonté générale
De ne surtout pas s’en mêler.
Il devint rouge.
Puis plus rouge encore.
Il fit de grands gestes,
Comme s’il dirigeait une armée invisible
Ou un chœur qui refusait de chanter.
Il expliquait notre faute,
Notre ingratitude,
Et le sens profond de l’ordre des choses.
C’était sans doute très intéressant.
Mais ce n’était pas le moment
De se retourner pour lui demander
Ce qui, exactement, n’allait pas.
Nous marchions déjà autrement.
Pas plus vite.
Autrement.
Avec cette allure nouvelle
De ceux qui ne sont plus attendus nulle part.
Et soudain…
Plus rien.
Ni cris.
Ni bottes.
Ni certitudes.
Oh ho ho, cherchez tant que vous voulez,
Dans vos registres bien rangés,
Vos cartes bien tracées,
Vos colères bien répétées,
Nous ne sommes ni ici, ni là-bas,
Nous sommes là où vos lois
Oublient de regarder.
Aujourd’hui, certains prétendent
Que nous étions loin.
D’autres jurent nous avoir vus
Juste derrière eux, le lendemain matin.
Moi, je dis seulement ceci,
En écrivant mes Pérégrinations :
La plus grande évasion du monde
N’a rien de glorieux.
Elle ne claque pas.
Elle ne renverse pas de trône.
Elle passe quand personne
Ne regarde au bon endroit.
Le pouvoir supporte la violence,
La colère,
Et même les petites défaites,
Mais il ne survit jamais très bien
À la moquerie appliquée.
Tant que l’on rira dans les auberges,
En racontant des histoires, cette histoire,
Un peu trop vraies pour être punies,
Le Parakoï ne dormira jamais,
Le Héraut grognera toutes les nuits
À chanter faux. À boire après. À recommencer.
Marcelin Foutl'camp