« Ce livre doit moins à ma plume qu’aux mains d’Ilin, qui comprirent avant moi qu’un récit enterré est déjà une victoire pour ceux qui règnent par l’oubli. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Le moulin persistait dans la monotonie de ses gestes. La pierre gardait sa fatigue, la roue demeurait immobile, et l’eau poursuivait son travail sous les arches basses, entamant le temps sans empressement. Le lieu relevait d’une continuité entêtée qui finissait par convaincre les corps de s’y accorder.
Au matin, une buée lente occupait le creux du bief. Elle se levait par nappes incertaines, hésitait au-dessus de l’eau, se défaisait en laissant aux choses une humidité persistante. Cette moiteur s’attachait aux mains, aux manches, aux pensées.
Ilin sortit de la bâtisse sans bruit. Il savait désormais poser le pied sans réveiller le bois, ouvrir une porte sans lui arracher un gémissement, franchir un seuil sans déranger l’équilibre d’un lieu. Il avait longtemps vécu dans des espaces où chaque son appelait une réponse. Ici, le moindre excès devenait une maladresse.
Il s’arrêta à quelques pas du moulin. La rivière et ce passage suffisait à tenir ensemble les pierres, les mousses, les racines accrochées à la berge. Ilin la regarda sans attente. Il n’y trouvait qu’une forme de constance à laquelle il pouvait adosser son regard.
Ses mains descendirent vers ses chaussures. Il pressa la semelle gauche. Elle céda à peine. Le cuir tenait encore, il faudrait bientôt choisir : réparer ou remplacer. Les décisions de ce genre lui étaient devenues familières. On attend, on constate, on agit au moment où l’on ne peut plus faire autrement.
Derrière lui, le moulin s’éveillait sans éclat. Une silhouette passa dans l’encadrement de la porte, une autre longea le mur, un bol changea de main. Ilin percevait ces mouvements sans les regarder directement. Il les recevait, comme on reçoit une chaleur diffuse.
Il s’éloigna encore de quelques pas. Le jour n’avait pas encore imposé ses exigences. Il se contentait d’exister.
Ilin inspira. Il ne cherchait rien de précis dans cet instant. Il avait appris à ne pas charger ces moments d’une attente qu’il ne pouvait satisfaire. Autrefois, une pause appelait une décision, une respiration préparait un ordre. Désormais, il se tenait là, sans mission immédiate, sans voix au-dessus de lui pour orienter ses pas.
Cette absence laissait une place vide, difficile à nommer, qui parfois tirait vers le bas. Ilin la reconnaissait sans chercher à la combler. Il avait cessé de lutter contre ce manque, il marchait avec.
Il y eut pourtant une image qui refusait de se dissoudre. Le manteau écarlate, vidé de sa superbe, affaissé contre la grange. Le regard relevé sans autorité, sans ordre à donner, sans prise sur le monde. Ilin n’avait pas fui par bravoure, seulement par réflexe, comme on s’écarte d’un danger dont le corps se souvient avant l’esprit. Il avait emporté avec lui cette vision incomplète, ce fragment d’un homme défait qui ne ressemblait plus à celui qu’il avait servi.
Plus tard, sur une route où les nouvelles circulaient sans maître, il avait entendu parler d’un vagabond retrouvé pendu sous une poutre, quelque part entre deux bourgs sans importance. On décrivait un manteau usé, une silhouette maigre, un corps que personne n’avait réclamé. Ilin n’avait posé aucune question. Il n’en avait pas eu besoin.
Ce qui le troubla ne fut pas la fin attendue d’un homme qui avait tant fait plier les autres, plutôt cette idée dérangeante : il avait vu ce moment où le monde cesse de répondre, où la parole ne porte plus, où l’on tombe sans bruit hors de toute reconnaissance. Depuis, il avançait avec une attention différente, craignant que ses pas puissent, à son tour, le faire basculer dans cette zone sans écho.
Un bruit, soudain, déchira l’équilibre du lieu et ses pensées.
D’abord léger, un froissement mal assuré. Une branche céda. Une autre. La végétation protesta plus franchement. Une volonté avançait sans comprendre le terrain.
Ilin releva la tête.
Le bruit continua, s’approcha, s’acharna. Les ronces cédaient mal, les tiges pliaient sous une pression désordonnée. Quelqu’un insistait. Ilin fit un pas de côté, se plaçant légèrement en retrait, sans s’éloigner. Il n’y avait pas de menace immédiate ; juste une anomalie. Dans ces bois, on apprend vite à distinguer les passages qui respectent le terrain de ceux qui le contrarient.
Celui-ci contrariait. Le bruit se rapprocha encore. Une silhouette commença à se dessiner entre les branches, fragmentée d’abord, prise dans les accrocs du sous-bois, de plus en plus nette à mesure qu’elle forçait le passage.
Ilin sentit une tension lui traverser le dos, celle d’une reconnaissance imparfaite. Quelque chose dans cette manière d’arriver, dans cette incapacité à épouser le terrain, lui évoquait une mémoire qu’il n’avait pas convoquée.
La silhouette déboucha enfin, elle fut expulsée des bois.
Le manteau accroché aux ronces, les épaules en avant, le regard déjà ailleurs, la bouche prête avant le souffle. Le corps suivait à peine la parole qu’il s’apprêtait à produire. Les traits, la posture, cette manière de précéder soi-même, tout s’assembla d’un seul coup.
Marcelin. Ilin ne s’attendait pas à le revoir ici. Le souvenir qu’il en gardait appartenait à un autre rythme. Une voix qui prenait la place, des gestes qui occupaient l’espace, une présence qui transformait tout en récit avant même que les choses n’adviennent. Celui qui se tenait là conservait cette structure or, un détail variait.
Ilin le regarda avancer, arrachant les derniers obstacles qui refusaient de céder. La forêt ne s’était pas ouverte devant lui, elle avait cédé, contrainte. Pour la première fois depuis son arrivée au moulin, Ilin sentit que le jour, cette fois, ne se contenterait pas de passer.
Le Saltimbanque acheva de s’extraire du bois dans un dernier arrachement de ronces. Un pan de manteau resta suspendu un instant à une branche, céda finalement. Marcelin fit deux pas de plus, trébucha, se redressa avec une dignité approximative, et balaya d’un geste ce qui venait de se produire.
— Voilà. Entrée parfaite. Il faut toujours marquer les esprits.
Il s’immobilisa enfin. Ses yeux accrochèrent Ilin. Une seconde passa. Le visage se détendit, s’illumina et il leva les bras comme s’il retrouvait un public longtemps attendu.
— Ilin ! Excellent. Je craignais de tomber sur des gens sérieux. Rien de pire que des gens sérieux le matin.
Il fit quelques pas rapides, déjà lancé.
— Tu n’as pas changé. C’est rassurant. Enfin si, tu as changé, évidemment, tout le monde change, mais tu as gardé l’essentiel, c’est-à-dire cette manière de ne pas bouger quand quelque chose d’important arrive. C’est une qualité rare.
Il s’arrêta brusquement, plissa les yeux, observa Ilin de haut en bas.
— Tu es plus mince.
Un silence.
— Ou alors je suis plus inquiet.
Il hocha la tête, satisfait de cette conclusion. Ilin ne répondit pas. Il regardait. Marcelin pivota sur lui-même, observa les alentours avec une curiosité enfantine.
— Joli trou. Vraiment. Ça donne envie de s’installer, d’écrire, de boire, de dire des choses profondes sans être interrompu par des soldats ou des idées fixes.
Il se tourna de nouveau vers Ilin, plus direct.
— Bon. Je n’ai pas le temps de faire semblant de ne pas être pressé. C’est grave.
Une pause.
— Ils ont pris le manuscrit.
L’information resta posée, sans emphase. Ilin répondit.
— Quel manuscrit ?
Marcelin ouvrit la bouche, la referma, leva les yeux au ciel.
— Celui qui m’a coûté des nuits, des mensonges, des repas, des amitiés douteuses et quelques vérités regrettables. Celui-là.
Un temps.
— Les Pérégrinations.
Il s’approcha encore.
— Tu te souviens ? Non, ne réponds pas, je sais que tu te souviens. Tout le monde se souvient, même ceux qui prétendent ne pas avoir lu.
Il leva un doigt.
— Et ceux-là surtout.
Il fit quelques pas, incapable de tenir en place.
— Confisquées. Saisies. Absorbées. Digérées par l’appareil. Rayées de la circulation.
Il claqua des doigts.
— Disparues.
Ilin demanda.
— Où ?
Marcelin répondit aussitôt.
— Dans un endroit propre. C’est toujours mauvais signe. Quand quelque chose disparaît dans un lieu propre, ça ne revient jamais sous la même forme.
Il reprit, plus précis.
— Relais administratif. Archives. Salle de classement. Appelle ça comme tu veux, tant que tu comprends que tout ce qui y entre cesse d’exister pour le reste du monde.
Il s’arrêta devant Ilin, planté là.
— Et ça, on ne peut pas le permettre.
Un silence.
— Pourquoi ?
Marcelin eut un sourire, ravi de la question.
— Parce que ce n’est pas un livre !
Il leva les bras.
— C’est un incendie qui ne brûle pas les gens. C’est une manière de dire au monde : regardez, tout cela ne tient que parce que vous y croyez !
Il fit un pas de côté, désigna la forêt, le moulin, le sol.
— Les Pérégrinations, c’est une compilation. Des chansons, des histoires, des récits, des absurdités, des vérités mal rangées, des mensonges utiles. Tout ce que j’ai vu. Tout ce que j’ai entendu. Tout ce que j’ai compris bien tard.
Il se pencha légèrement.
— Et surtout, tout ce que le Parakoï ne veut pas que les gens relient entre eux.
Il marqua un temps.
— Parce que le pouvoir tient sur une chose simple : empêcher les liens.
Il claqua des doigts.
— Moi, je fais des liens.
Il se redressa, presque fier.
— C’est un métier.
Ilin le regardait toujours sans intervenir. Marcelin reprit, plus calme, mais plus grave.
— Tant que ça circule, ils doutent.
Il posa sa main contre sa tempe.
— Quand ça disparaît, ils respirent. Et quand ils respirent, ils reprennent le contrôle.
Un silence.
— Tu comprends.
Ce n’était pas une question. Ilin répondit, hésitant.
— Oui.
Marcelin hocha la tête, satisfait.
— Bien. Parce que moi, j’ai besoin de quelqu’un qui comprend sans que j’aie à expliquer pendant des heures.
Il fit quelques pas, revint aussitôt.
— Même si j’aime expliquer pendant des heures. C’est une passion.
Il reprit, plus vite.
— Ils ont découpé le manuscrit. Classé. Trié. Mesuré. Ils ont pris les chansons d’un côté, les récits de l’autre, les passages dangereux dans un coin sombre, les passages ridicules dans un coin éclairé.
Il sourit.
— Ils pensent que ça suffit.
Un temps.
— Ils se trompent.
Il fixa Ilin.
— Mais pour qu’ils continuent de se tromper, il faut que ça ressorte.
Ilin demanda le plus simplement du monde :
— Pourquoi moi ?
Marcelin soupira, leva les yeux, puis revint vers lui avec une énergie renouvelée.
— Parce que tu n’es pas moi.
Il écarta les bras.
— Moi, j’entre quelque part, tout le monde me regarde. Tu entres quelque part, personne ne sait si tu es déjà passé.
Il fit un geste précis.
— Tu comprends les habitudes. Les horaires. Les gestes répétés. Les endroits où les gens regardent sans voir.
Il s’approcha encore.
— Tu sais te glisser dans ce qui est déjà en place.
Un silence.
— Et surtout, tu ne fais pas ça pour raconter ensuite.
Il inclina la tête.
— Tu fais ça pour que ça ait lieu.
Ilin, décontenancé par la tournure des événements, répondit :
— Et toi ?
Marcelin eut un rire bref.
— Moi, je fais du bruit.
Il se redressa.
— Et aujourd’hui, il faut du silence pour entrer !
Il s’interrompit, se corrigea aussitôt.
— Enfin… pas du silence. De l’absence de trace. Nuance importante.
Il reprit son souffle.
— Je détourne les regards. Je parle. Je raconte n’importe quoi à des gens qui ont autre chose à faire que m’écouter. Pendant ce temps, tu passes.
Il marqua une pause.
— Et tu prends tout ce qui ressemble à une vérité qu’ils ont voulu enterrer.
Ilin hasarda :
— Tout ce qui traîne ?
Marcelin hocha la tête.
— Tout.
Un temps.
— On ne sait jamais ce qui fera basculer les choses.
Il sourit, mais son regard restait tendu.
— Parfois, une chanson suffit. Parfois, une phrase mal placée. Parfois, un mot qui circule au mauvais moment.
Il fixa Ilin.
— Les Pérégrinations, c’est tout ça à la fois.
Un souffle.
— Et c’est pour ça qu’ils ont peur.
Il recula d’un pas.
— Alors ?
Un nouveau temps.
— Tu viens ?
La question tomba sans détour.
Ilin ne répondit pas immédiatement. La scène s’était déroulée devant lui avec la netteté d’un récit bien mené, mais dont il n’aurait été qu’un auditeur distrait. Marcelin parlait, s’agitait, occupait l’espace avec cette énergie déraisonnable qui refusait toute résistance. Les mots passaient, s’alignaient, formaient un ensemble cohérent et pourtant Ilin les recevait avec un léger décalage, comme s’ils arrivaient toujours une seconde trop tard pour s’ancrer vraiment.
Marcelin, pour une fois, ne parla pas. Il tenait ce silence avec difficulté visible, un funambule contraint de s’immobiliser au milieu du fil. Ses doigts tremblaient légèrement d’excès de mots contenus. On sentait qu’il avait encore dix arguments en réserve, trois tirades prêtes à jaillir, et au moins une anecdote inutile qui aurait parfaitement servi sa cause. Il n’en fit rien. Il attendit.
Ilin observa cette attente avec une curiosité détachée.
Il comprenait, en surface, ce qui se jouait : une demande, un choix, une direction à prendre. Mais cela ne produisait en lui aucune adhésion franche. Il se trouvait dans cet entre-deux étrange où l’on voit très bien le chemin sans éprouver encore le besoin de l’emprunter.
Il pensa, brièvement, qu’il pouvait refuser. Rester là. Reprendre la route. Continuer à porter des messages dont il ne cherchait pas le sens. Cette possibilité existait et ne rencontrait nul obstacle. Pourtant, quelque chose, dans la fougue désordonnée de Marcelin, avait déjà déplacé le centre de son intérêt, une forme de mouvement, une manière d’entraîner le réel dans son sillage. Marcelin ne proposait pas une mission : il fabriquait une direction et y avançait déjà, avec une assurance qui rendait superflu le consentement des autres.
Ilin eut la sensation fugace qu’on l’avait déjà inclus dans cette histoire avant même qu’il n’y prenne part, son rôle existait depuis un moment, quelque part entre les phrases du saltimbanque, attendant qu’il consente à l’occuper.
Il expira lentement.
— D’accord.
Le mot sortit sans intention. Il n’était pas certain de l’avoir choisi. Marcelin, lui, retrouva aussitôt toute sa vigueur.
— Parfait ! Je savais que tu avais du goût. C’est une qualité rare, surtout en période de trouble.
Il fit déjà un pas en arrière, prêt à repartir, comme si l’affaire avait toujours été entendue. Ilin le suivit parce que, à cet instant précis, rester aurait demandé plus d’effort que partir.