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Chapitre 10 : Prendre son temps

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Par LogistiX

En tant que prêtresse du Grand Ulm, Isilda avait eu son quota de phénomènes étranges et de magie terrifiante. Des téléportations incomplètes qui avaient, pour les plus chanceux, privés leurs propriétaires de leurs sourcils. Des mages avinés qui avaient voulu prouver que leur sort d'incinération était parfait pour faire cuire les merguez lors des week-ends barbecue. Des invocateurs qui avaient fait sortir un diablotin de leur chapeau au lieu d'un lapin. Elle avait appris à ne pas paniquer, et à ne jamais être vulgaire.

— Merde.

Enfin, presque jamais. Parce que si Maggy était belle et bien embourbée dans ce qu'elle supposait, alors la magie employée défiait l'entendement. Manipuler le temps était mentionné dans certaines légendes, et c'était théoriquement possible. Mais la zone concernée et la durée du sort étaient inimaginables.

La jeune femme regarda autour d'elle. Personne n'osait bouger. Tobias s'avança le premier, lentement, vers la guerrière. Il tenait sa main devant lui, comme s'il cherchait à localiser le mur invisible. Il agitait ses doigts en rythme, et son regard faisait des aller-retours entre sa main et le sol. Il s'arrêta à un endroit précis et tendit un peu plus la main. Ses doigts, qui tenaient la cadence jusque là, se mirent à ralentir. Il regarda Léopold avec un air contrit.

— Je ne peux pas bouger plus vite. Le sort commence où les dalles paraissent neuves.

Isilda hocha la tête. C'était logique. Ils te tenaient sur des dalles craquelées, usées par le vent, sur le point de rompre. Sous les pieds de Maggy, elles semblaient avoir été posées la veille. La prêtresse nota d'ailleurs que le pied de la guerrière semblait un peu plus proche du sol, quoique pas beaucoup. Elle prit une poignée de sable et la lança vers la zone. Le sable ricocha et alla s'étaler au pied de la zone.

À côté d'elle, Léopold semblait perplexe.

— Hum, je crois que la poussière est plus perspicace que notre guerrière. Réfléchissons. Ce sort défie l'entendement, mais Razelgor, si c'est bien lui qui l'a lancé, est un alchimiste.

— Un gramme est un gramme, un âne est un âne, énonça doctement Isilda.

Cette citation millénaire provenait du premier alchimiste reconnu, Zahariel. Elle avait été recueillie par son disciple de l'époque. Des générations d'alchimistes avaient discuté du sens de la deuxième partie sans jamais s'accorder complètement. Mais la phrase capturait parfaitement le concept de base de l'alchimie. La conservation de la matière était un principe fondamental, mais la prêtresse n'avait jamais pensé que cela s'appliquait au temps. Si Léopold avait raison, c'est que quelque part, le temps devait s'écouler plus vite.

— Vous devriez venir voir ça.

À cinquante mètres d'elle, la voix de Duke était perplexe. Isilda avança à pas mesurés jusqu'à lui. Il avait les yeux rivés vers une oasis, derrière le village. Ce devait être l'oasis qui avait permis à Soif-Terre de s'établir au milieu de ce désert. Alors qu'Isilda regardait l'étendue d'eau et les quelques palmiers autour, quelque chose l'interpela. La prêtresse, malgré le fait qu'elle savait ce qu'elle cherchait, mit du temps à comprendre. Les feuilles des palmiers bougeaient trop vite. Le vent les faisait bouger, mais elles revenaient à leur place trop efficacement. Duke prit une pierre et la lança. Une dizaine de mètres avant d'atteindre l'eau, elle accéléra soudainement, et plongea dans l'eau brutalement. À cette vitesse, d'énormes vagues auraient dû surgir. À la place, des vaguelettes légères apparurent, se propageant à toute vitesse. Très rapidement, le calme revint à la surface de l'eau.

La prêtresse n'en revenait pas, mais elle décida d'aller s'en assurer elle-même. Elle sortit un sablier et compta jusqu'à dix en allant vers l'oasis. Puis elle le retourna et entra dans la zone en comptant.

— Hum. Dix aussi, compta-t-elle, dépitée.

— Quuuuooooiiiiiii ? lui répondit la voix traînante de Duke.

— J'ai dit dix aussi. Le temps s'écoule de la même… oh. Évidemment.

Duke écarquilla les yeux, lentement, alors qu'Isilda retournait à nouveau le sablier. Elle compta jusqu'à vingt.

— Quuu'esssst-ceeee queeee… commença Duke.

Elle retourna le sablier et courut vers lui. Il s'approcha vraiment plus vite que prévu pendant environ une seconde, puis la vitesse sembla revenir à la normale alors qu'elle arrivait à ses côtés. Le sablier, lui, ne coula pendant presque 40 secondes.

— Le temps va deux fois plus vite, n'est-ce pas ? demanda Léopold d'une voix enthousiaste. Razelgor est un génie. Il n'a pas transformé l'eau en somnifère, il a re-réparti le temps.

— Et tu peux inverser le phénomène ? demanda la prêtresse d'une voix incertaine.

Léopold écarta les bras d'un air contrit.

— Je crains que ça ne figure pas dans l'almanach du ménagicien, non. Bien que ça serait super pratique pour expédier la vaisselle…

— Mais… et Maggy ?

— Et bien, la bonne nouvelle, c'est que depuis qu'elle est rentrée dans cette zone, il a dû se passer à peine quelques secondes de son point de vue.

Il se dirigea vers un mur en sortant un bâton de craie de sa tunique. Il commença à écrire en soliloquant :

— Étant donnée sa vitesse d'entrée dans la zone, disons vingt kilomètres heures, en admettant qu'elle comprenne tout de suite et freine… si le ralentissement est radial quadratique…

Isilda cessa d'écouter pour observer Duke qui s'approchait curieusement de l'oasis. Il regardait de droite à gauche, et quand il entra dans la zone accélérée, la prêtresse craignit qu'il se fasse un torticolis. Avant de se souvenir qu'à cet endroit, c'était une vitesse parfaitement normale.

— 8 jours et 17 heures, lança Léopold placidement.

— Quoi ? C'est impossible ! s'époumona Isilda.

— Et bien… oh, oui, tu as raison. Fichue retenue… je disais donc, 27 ans, 3 mois et 8 jours. Je te passe le détail des heures.

— Mais, on ne peut pas continuer sans elle ! lança la prêtresse qui repensait à la marée humaine de Xélatul qui s'était écartée d'elle même devant le charisme de la guerrière.

— Alors, répondit Léopold placidement, dans ce cas, le plus simple, c'est de courir à sa poursuite et de lui crier de faire demi-tour. Dans trois ou quatre ans maximum, le message l'atteindra, et si elle nous écoute, on devrait pouvoir gagner pas loin d'une dizaine d'années.

Il laissa planer le silence quelques secondes avant de reprendre :

— Bon, évidemment, ça décalera un peu le temps de la résolution de notre quête. Tu disais que tu avais un excédent de congés à poser. Est-ce que tu en as assez pour 17 ans ?

Isilda reste bouche bée. Elle ne savait que répondre. Elle n'en eut cependant pas le temps, car la voix de Duke résonna :

— J'rou tr'é'ge.

La prêtresse secoua la tête.

— Pardon ?

— J'vu biz're É'gie.

Le rôdeur sembla s'apercevoir que quelque chose clochait. La jeune femme le vit articuler exagérément. Sa voix lui arriva un peu déformée :

— J'ai trouvééé un truc ééétrange. On diraiiiit une source d'éééénerrrgie.

Tout le monde convergea vers le rôdeur, se rapprochant lentement, puis soudainement plus vite. Duke ne dit rien, se contentant de pointer du doigt une étrange pierre rouge. Un tuyau formant un coude semblait posé à la verticale à côté. De l'eau sortant du tuyau faisait tourner une roue, qui agitait un mécanisme qui semblait faire briller la pierre.

— Ça ne devrait pas marcher, lança Léopold d'un ton catégorique. C'est physiquement impossible.

— On dirait un siphon, commenta Duke. Comme si quelqu'un avait aspiré et l'eau se vidait. Mais ça aurait dû s'arrêter.

Le rôdeur faisait des aller-retours autour du mécanisme, et sa voix semblait osciller, tantôt normale, tantôt lente. Isilda sortit à nouveau son sablier et le regarda s'écouler, puis elle tendit le bras vers le reste du tuyau. Le sable ralentit.

— Il est à la bordure de la zone ! réalisa-t-elle.

— Oh, fit Léopold. La différence de temps crée donc une dépression qui…

Le mage se remit à marmonner en traçant des formules dans le sable. Le reste du groupe le regarda, éberlué, les bras ballants, pendant près de dix bonnes minutes, avant qu'il ne lève la tête de ses calculs.

— Non. Je ne comprends rien, les formules ne font pas de sens. Mais bon, ce n'est pas ma spécialité. Ceci est une pierre de potentiel. Un objet rare, de valeur. Non Tobias, on ne peut pas l'enlever, sans quoi on aura une armée gobeline sur le dos. Ceci dit, la pierre se vide lentement, et le mécanisme à côté la recharge. Le sort doit être efficace proportionnellement à la charge de la pierre.

— Ce qui veut dire ? demanda Tobias, d'un air légèrement déçu.

— Ce qui veut dire que j'ai une idée, termina Léopold.

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