Quand Versatile pénétra en trombe dans la boutique de fleurs, Perlette était en train de s’installer dans son fauteuil favori, pour sa première pause de la journée. Une tasse de thé fumante l’attendait déjà sur la table basse. Elle jeta un coup d’œil pour observer le manège de la faérile d’air. La minuscule créature fit le tour des pensionnaires du refuge : d’abord, les végétaux mis en vente dans la salle principale – ils ne comprenaient certainement pas son babillage, mais cela ne l’avait jamais arrêtée – puis elle fila dans la serre, à laquelle on accédait par une arche. Des rires et des conversations joyeuses et froufroutantes retentirent.
Perlette sourit. La cuillère tinta dans la tasse en tournant sur elle-même ; un parfum de menthe inonda l’alcôve autour de laquelle s’entrelaçaient des arbustes aux épaisses feuilles d’un rouge profond. Dans cet endroit propice au repos, à l’abri des regards, placé face à une haute fenêtre au cadre de bois, Perlette pouvait s’abimer dans ses pensées.
Mais pas à l’instant présent. En effet, quelques minutes plus tard, alors qu’elle prenait une gorgée de son breuvage tant attendu, Versatile surgit et, essoufflée, les joues cramoisies, ses yeux bleus légèrement écarquillés, s’arrêta à quelques centimètres du nez de Perlette.
— Bonjour, l’accueillit celle-ci.
La minuscule créature filiforme, au teint diaphane, et à l’exquis visage aux traits délicats, ignora son salut.
— Un homme au cœur d’épines va venir ici ! Demain soir ! Je crois ? À moins qu’il soit déjà arrivé ! Il va avoir besoin de quelqu’un ! raconta-t-elle de sa voix harmonieuse. D’une rose spectrale ? Ou alors peut-être d’une lys des tombeaux ? Ou d’une oreille attentive ! D’un thé aussi. Ou d’une infusion ? Mais je n’en suis pas certaine.
La créature finit par reprendre son souffle.
— Versatile…, commença la fleuriste.
Mais elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase : la faérile d’air disparut à travers la boutique. Attendrie, Perlette secoua la tête. Elle avait l’habitude de voir arriver le petit être en coup de vent – littéralement. Elle lançait à l’envi des demi-prophéties et des pseudo-prémonitions, qui se s’étaient jamais produites. Pourtant, cette fois-là, Perlette avait l’impression que c’était plus sérieux. Les paroles de la faérile résonnaient dans son esprit, mais elle peinait à y donner du sens.
Repoussant ses pensées, Perlette profita de son thé bien chaud. La lumière baissait, signe qu’il allait pleuvoir. Elle songea aux habitants de la ville, plongés dans les préparatifs du marché des sorcières. Le temps allait sans aucun doute leur mettre des bâtons dans les roues.
Quelques minutes plus tard, elle quitta son fauteuil, se dirigea vers le comptoir en bois noir qui trônait au fond de la boutique et y déposa la tasse. Dès qu’elle les lâcha, la porcelaine, sa coupelle et la cuillère disparurent en un scintillement éthéré. Replaçant ses lunettes sur ses yeux, elle attira un gros cahier relié vers elle et le consulta, concentrée. Il lui restait encore deux commandes à terminer : une couronne de cyclamens et des petits bouquets de fleurs orange pour l’hôtel de ville.
Perlette fronça le nez : depuis cinq ans, pendant la semaine précédant Samain, Boisombre se parait de décorations automnales et ésotériques. Les festivités culminaient lors d’un grand marché des sorcières, la veille du trente-et-un octobre. Ce concept stupide émanait du maire : depuis que des touristes arrivaient régulièrement de la cité voisine, il ne reculait devant rien pour maintenir l’intérêt des citadins.
Cependant, elle devait honorer ces commandes. L’idée d’aller dans la forêt cueillir des cyclamens l’enchantait déjà. À ce moment précis, un coup de tonnerre fit trembler la verrière, un éclair illumina le ciel, suivi par le claquement des millions de gouttes sur le toit.
— Ce ne sera pas pour tout de suite, soupira-t-elle.
Elle n’était pas contre un peu de pluie, mais le déluge qui tombait l’exhortait à rester au chaud. La journée risquait d’être longue. Avec ce temps, personne ne se présenterait. À moins qu’un inconnu au cœur d’épines ne pousse la porte.
Perlette fronça les sourcils. Décidément, cette prédiction ne voulait pas la quitter. Elle referma son cahier de commandes d’un geste sec. Elle pouvait au moins s’occuper des bouquets orange. Elle attrapa son tablier et l’enfila, en avançant vers le plan de travail surchargé d’outils, de pots et de tiges coupées, placé dans un coin.
Soudain, son œil acéré perçut des mouvements dans l’ilot central. À cet endroit, jusqu’au plafond, des étagères et des espaliers étaient entièrement peuplés de magnifiques fleurs d’automne, dans une débauche de couleurs et de parfums. Elle détecta deux êtres qui ne devraient pas être ici : une Papillius et une Chélionae, cachées dans l’un des bacs. Elle dirigea ses pas vers elles et se pencha.
— Qu’est-ce que vous faites là ? chuchota-t-elle.
Un frémissement fut la seule réponse qu’elle obtint. Mais elle repéra très facilement les silhouettes frêles aux corolles beiges et roses qui s’efforçaient de se faire passer pour des bégonias.
— Je vous vois.
Quelques secondes s’écoulèrent. Puis, les deux faériles de terre sortirent de leur cachette. Un doux murmure à la fois penaud et excité monta aux oreilles de Perlette.
— Vous avez demandé à Versatile de vous déposer, c’est ça ?
Un chuintement d’acquiescement plus tard, la fleuriste leva les yeux au ciel avec tendresse. Elle tendit ses paumes ouvertes ; les deux petites créatures s’y laissèrent tomber, leurs racines chatouillant sa peau.
— Vous savez que vous êtes encore un peu trop jeunes pour vous promener aussi loin de votre plant.
Elle traversa la boutique et passa sous l’arche qui menait à la serre. Ici, aucun mur, seulement des verrières du sol au plafond, et un sol naturel, d’où émanait une forte senteur terreuse et végétale. Les faériles de terre résidaient là : des Asterions dans leurs robes violettes, des Chrysanses roses et jaunes, des Dahlimentes orangées et des Hélèniums vêtues de bleu partageaient cet espace dans une ambiance conviviale. Perlette déposa les deux amies sur un petit lopin, non loin de leurs plants. Aussitôt, elles enfouirent leurs racines vivaces dans le terreau.
Perlette s’éloigna. Avant de quitter la serre, elle fit une pause pour admirer avec tendresse ses protégées : depuis trente ans, elle en était la gardienne attitrée et c’était un rôle qu’elle n’abandonnerait pour rien au monde. Elle accueillait toutes celles qui souhaitaient s’aventurer dans le village et interagir avec ses habitants.
Les gens venaient chez elle pour acheter des fleurs et des plantes, des graines pour leur jardin, ou pour commander des compositions florales, mais aussi pour adopter un ou plusieurs faériles, ou pour louer leurs services à certaines occasions.
Elle retourna dans la boutique et se mit au travail. Parmi les plants de carthame, de giroflée, de lys tigré et de phalaenopsis, elle choisit les plus jolis spécimens, qu’elle coupa avec délicatesse. Puis, installée face à son établi, elle créa une vingtaine de petits bouquets.
Malgré sa concentration, son esprit vagabonda très vite. Elle ne cessait de songer à la prédiction de Versatile. Les mots tournaient dans sa tête. La faérile n’avait jamais réussi à faire une prophétie digne de ce nom. Pourtant, pour une raison qu’elle ne comprenait pas, elle ne pouvait s’empêcher d’y penser. Pourquoi une lys des tombeaux et une rose spectrale ? Ces faériles très rares et très timides ne s’étaient jamais rendues au village. Perlette en avait parfois aperçu dans la forêt, mais elle n’avait pu s’en approcher. Elles étaient très secrètes.
Au bout d’une heure, le silence retomba et une douce clarté traversa la verrière du plafond, illuminant les fleurs et les plantes grimpantes. Des murmures joyeux accueillirent le retour du soleil.
Elle déposa le dernier bouquet dans un bac, les tiges trempées dans l’eau. L’adjoint du maire devait venir les chercher vers vingt heures ; elle avait largement le temps de se rendre dans la forêt. Elle se débarrassa de son tablier, enfila son manteau, prit sa sacoche et dit au revoir à ses pensionnaires.