Irotia, impasse Vertigo. 12 septembre 3224.
Oni descendit de la navette et posa son doigt sur le capteur d’empreintes pour laisser un pourboire aux techniciens des transports publics. La porte se referma derrière elle et le véhicule repartit sur sa tournée, fonçant à un mètre au-dessus du sol. Elle se trouvait dans un vieux boulevard extérieur de la ville qu’un immense centre commercial, aujourd’hui fermé, était venu condamner à l’une de ses extrémités. De chaque côté de la rue s’alignaient avec une symétrie parfaite d’anciens immeubles de résidence et des bureaux abandonnés. Sur les façades sinistres, les enseignes des entreprises qui occupaient les lieux une décennie plus tôt donnaient à l’endroit un air de ville fantôme. Certaines des grandes lettres métalliques qui brillaient autrefois de jour comme de nuit pendaient de travers, couvertes de rouille et de saleté. Un peu plus loin, un tandem de voyous était occupé à fracasser une vitrine de magasin ternie, sans doute à la recherche d’un squat pour se droguer. Même les forces de l’ordre ne s’aventuraient plus dans l’impasse Vertigo. C’était l’endroit rêvé pour une planque.
La jeune femme vérifia que personne ne la suivait et se hâta de quitter la rue pour échapper au regard malsain des délinquants d’en face. Par prudence, elle décida d’emprunter un accès dérobé. Elle poussa la porte d’un entrepôt où s’entassaient de vieilles cuves de raffinage oxydées et gagna la terrasse du toit avant de bondir sur celui du bâtiment mitoyen. Elle pianota sur un digicode pour ouvrir une porte, franchit une volée de marches et entra dans une capsule élévatrice qui desservait autrefois les bureaux de l’immeuble. Lorsqu’elle appuya sur le bouton du vingt-quatrième étage, la paroi au fond de l’ascenseur coulissa, révélant l’entrée d’un appartement remis à neuf. Un grand tapis rouge s’étendait en ligne droite jusqu’au pied d’un escalier monumental, sous un lustre en métal noir doté d’une trentaine d’options d’éclairage. En cette fin de matinée, il diffusait une douce lumière qui rappelait celle d’un crépuscule automnal.
« Bonjour, mademoiselle. Vous êtes rentrée plus tôt que prévu. Des ennuis chez votre père, ce matin ?
– En effet, Brixon. »
Le majordome, un homme courtaud au visage agrémenté de larges favoris, s’empressa de récupérer le manteau de sa maîtresse.
« Puis-je savoir ce qui ne va pas, mademoiselle Keltien ?
– Certainement pas. Des nouvelles de Ludo ?
– Pas la moindre, hélas. Votre ancien employeur se fait plutôt discret. J’ai l’impression qu’il cherche à vous éviter.
– Trouvez-le, Brixon. Je dois absolument le voir avant la fin de la journée.
– Bien, mademoiselle. »
Fulminant encore de sa confrontation avec Feris, Oni congédia son domestique d’un geste sec et s’empressa de monter à l’étage. Là, le tapis rouge cédait place à un sol en imitation parquet, décoré de temps à autres par une plante artificielle. Dans chaque recoin, une caméra pivota pour se fixer sur l’arrivante. Elle les ignora et poursuivit son chemin d’un pas rageur pour pénétrer dans le salon.
C’était une vaste pièce meublée avec goût. Au fond, trois fauteuils se faisaient face devant un feu qui ronronnait. L’âtre était composé de briques anthracites et deux personnes n’auraient eu aucun mal à s’y tenir debout. Les reflets orangés, jaunes et bleus du foyer se reflétaient sur les grands miroirs placardés contre les murs, diffusant une lueur tamisée. Cet endroit dégageait un sentiment de sécurité, d’intimité. Mais surtout il étalait devant les yeux du visiteur une certaine richesse. La bibliothèque immense qui occupait un angle était taillée dans une essence de bois rare importée à grands frais de l’autre bout de la galaxie. Face à elle se trouvait une élégante table en fer forgé décorée d’arabesques d’une finesse incomparable. Elle supportait un jeu de figurines en nacre finement ciselées représentant des planètes ou des vaisseaux spatiaux. Au-dessus de la cheminée trônait un trésor inestimable : plusieurs morceaux abîmés d'une peinture à l'huile datant du millénaire précédent. Le titre, gravé dans le cadre lors de sa restauration des années plus tôt, était à peine lisible : Les demoiselles d’Avignon. À côté de celui-ci, un certificat de l’Institut Archéologique Impérial assurait de son authenticité. L’artiste était un peintre de la Première Terre tombé dans l’oubli depuis de nombreux siècles.
« Désirez-vous passer à table dès maintenant ? Ou peut-être boire un peu de cet excellent vin offert par votre père pour vos trente ans ?
La voix du domestique émergeait d’un passe-plat qui donnait sur une cuisine où s’affairaient des automates.
– Non merci, Brixon. Je vais plutôt prendre un bain et me reposer une heure ou deux. La nuit a été longue.
– Comme vous voudrez, mademoiselle. »
La trappe claqua et les pas du majordome disparurent dans une autre pièce. Oni attrapa un beignet au poisson sur la table basse et s’effondra dans un fauteuil. Sa tête bascula en arrière et elle ferma les yeux, laissant la chaleur du feu envelopper son corps et dénouer la tension dans ses épaules. Sous ses paupières closes, les néons d’Irotia dansaient encore et un visage familier lui apparut.
Feris Park.
Le retour du mercenaire était une complication fâcheuse. Ses excuses pitoyables avaient réveillé chez elle une brûlure qu’elle croyait éteinte depuis longtemps. Pourquoi diable son père faisait-il confiance à cet homme ? Mais le véritable poison, c’était cette usurpatrice qu’elle traquait sans relâche à travers toute la ville. Qu’il s’agisse d’une fanatique détraquée ou d’une rivale, elle semait le chaos avec un amateurisme trop voyant. Ses bavures sanglantes finiraient inévitablement par attirer la Sécurité Civile et l’armée à sa porte. Si elle laissait cette amatrice agir à sa guise, elle perdrait le contrôle de sa propre légende et finirait par plonger avec elle. Elle devait faire de cette femme un exemple, envoyer un message aux autres criminels pour qu’ils comprennent que la véritable Mort Rouge n’était pas encore enterrée.
Ses doigts se relâchèrent sur le reste de son beignet. Le crépitement du bois dans la cheminée devint un lointain murmure. Sa tête lui paraissait lourde et cotonneuse. La chaleur de l’âtre, agréable et rassurante, achevait de grignoter sa vigilance.
« Mademoiselle, votre bain est prêt. »
Oni sursauta et braqua son seize-coups sur son domestique. Brixon leva les mains d’un geste rassurant et s’écarta de la ligne de tir. La jeune femme rengaina son arme en baissant les yeux d’un air coupable. Son cœur tambourinait dans sa poitrine et le sang battait contre ses tempes.
« Désolée, Brixon. Je suis un peu à cran, ces temps-ci.
– C’est encore cette mystérieuse tueuse qui vous obsède ? »
Oni acquiesça en silence. Brixon avait la fâcheuse tendance de lire en elle comme dans un livre ouvert. C’était un ami de longue date de la famille Keltien, qui avait servi sous les ordres de Maz comme médecin militaire. Elle le connaissait depuis sa plus tendre enfance.
« Puis-je me permettre de parler franchement, mademoiselle ?
– Allez-vous m’épargner votre sermon si je refuse ? »
Le majordome lui adressa un sourire amer et vint s’asseoir en face d’elle. Leur relation n’était pas seulement celle d’un domestique et de son employeur. Oni voyait en John Brixon la figure paternelle et bienveillante que Maz, écrasé par ses responsabilités et l’alcool, n’avait jamais su incarner. Cependant, il se montrait très protecteur avec elle depuis que la nouvelle Mort Rouge sévissait en ville. La jeune femme anticipait une conversation pénible.
« Vous prenez cette histoire beaucoup trop à cœur, mademoiselle. Tout cela risque de mal finir, vous devriez laisser la Sécurité Civile faire son travail.
– Cette traînée a menacé de tuer mon père, Brixon. La police est incapable de l’arrêter. J’ai vu certaines de ses victimes. La sauvagerie dont elle fait preuve pour les exécuter...
– Le général est défendu nuit et jour par des militaires. Il ne se déplace plus sans protection rapprochée.
– C’est loin d’être suffisant. Cette garce est sanguinaire, impitoyable et déterminée. La semaine dernière, elle a assassiné trois hommes et a jeté leurs cadavres dans la Palatine. Deux d’entre eux étaient des gardes du corps embauchés par mon père. Des combattants surentraînés.
– Est-ce bien raisonnable de vous attaquer à une femme aussi dangereuse ?
– Je n’ai pas le choix, Brixon. Elle se fait passer pour moi, elle détruit ma réputation et s’en prend à ma famille. Je dois me débarrasser d’elle avant que la situation ne dégénère.
Le domestique se raidit sur son siège.
– Vous parlez comme si vous étiez toujours la Mort Rouge. Je vous en conjure, mademoiselle, ne retombez pas dans la violence. Ne ressuscitez pas le monstre que vous essayez d’abattre. Si vous traquez cette femme avec l’intention de la tuer, vous livrez bataille en ayant déjà perdu la guerre.
Oni fixa son regard d’acier dans celui de son majordome. Brixon avait le visage grave, son ton était suppliant. Hélas, elle avait déjà pris sa décision.
– Je suis désolée. Je n’ai pas d’autre solution.
Le vieil homme se leva d’un air solennel. Dans ses yeux se lisait une profonde tristesse et beaucoup de déception.
– Dans ce cas, je crains de ne pouvoir rester à votre service. Croyez bien que cela me désole, mademoiselle, mais je vous donne ma démission. Je vais rassembler mes affaires sur le champ. »
Oni se figea, les muscles tendus et le souffle court. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix n’était plus qu’un murmure glacial, tranchant comme un scalpel.
« Fuyez si ça vous chante, John. »
Elle lui tourna le dos pour dissimuler la brèche qui venait de s’ouvrir dans son armure et s’approcha lentement du passe-plat. D’un geste raide, elle s’empara de la carafe de vin hors de prix qu’elle avait refusée plus tôt et s’en versa un fond.
« Vous êtes comme les autres, ajouta-t-elle sans le regarder. Un lâche qui préfère détourner les yeux au nom d’une morale hypocrite dès qu'il faut se salir les mains. »
Le majordome accusa le coup sans ciller.
« Non, mademoiselle. Je pars car je ne reconnais plus la jeune femme courageuse que j’aimais comme ma fille. Celle qui luttait de toutes ses forces pour remettre sa vie dans le droit chemin. Je refuse de voir la Mort Rouge ajouter votre nom à la liste de ses victimes. »
Oni porta l'alcool à ses lèvres, le regard perdu dans ses reflets pourpres.
« Cette femme ne me tuera pas. Je suis capable de la vaincre.
– L’usurpatrice ? Certainement. Mais ce n’est pas à elle que je faisais référence. »
Sur ces mots, le majordome s'inclina et tourna les talons. Restée seule au milieu du salon, Oni avala une gorgée. Le grand cru déposa un goût âcre sur sa langue. Une amertume poisseuse lui tapissa le palais, s'étirant au rythme des pas de John qui s'éloignait dans le couloir. Elle baissa les yeux. La surface du vin frémissait. Ses doigts tremblaient contre le cristal. Cette faiblesse dérisoire lui glaça le sang.
La jeune femme abandonna son verre, se dirigea vers l’immense cheminée et glissa un tisonnier entre deux briques comme un levier. Un pan de mur s’écarta près de la bibliothèque, révélant un arsenal complet. Oni hésita, caressant les crosses de ses armes préférées. Leur contact au creux de sa main canalisait sa colère et elle se surprit à frémir d’impatience. Elle opta pour un second revolver à plasma qu’elle rangea dans un étui sous son tailleur. Deux couteaux vinrent se glisser dans ses bottes montantes et elle fixa des propulseurs sous ses talons. Un grand manteau rouge à capuche l’attendait dans une vitrine. Oni l’enfila sur ses épaules et activa le réflecteur holographique dissimulé dans la doublure. Son miroir lui renvoya l’image d’une femme de la cinquantaine au regard dur et aux pommettes saillantes, avec des pattes d’oie au coin de ses yeux bleus et un front ridé traversé d’une cicatrice.
Le visage de la Mort Rouge.
« Salut, ma belle. On va avoir du travail, ce soir. »
Peu à peu, la fatigue qu’elle éprouvait se dissipa, remplacée par une incroyable poussée d’adrénaline. Cette femme dans le miroir n’était pas un reflet travesti de la réalité, un mensonge pour dissimuler sa véritable identité aux yeux des gens. Oni n’incarnait pas un personnage, elle était profondément et viscéralement la Mort Rouge. Elle avait le sentiment de retrouver une vieille amie qui ne l’avait jamais quittée.
La seule qui ne la trahirait jamais.
Oni remit le tisonnier en place et le pan de mur se referma. Ainsi revêtue de son attirail de tueuse, elle débordait d’une nouvelle confiance en elle. Qu’importe ce qu’en pensaient tous les John Brixon du monde, elle étriperait cette usurpatrice pour la punir de son affront. Elle traversa l’appartement d’un pas vif et plaça son œil devant le capteur de sa chambre. La porte se déverrouilla et Oni pénétra dans une vaste pièce décorée de tentures rouges, de meubles en bois sombre et de plusieurs toiles représentant des panoramas d’Irotia qu’elle peignait sur son temps libre. À peine eut-elle franchi l’ouverture qu’une voix féminine, d’une douceur cristalline et presque humaine, s’éleva des enceintes dissimulées dans le plafond.
« Bonjour, mademoiselle Keltien.
– Salut, Résine. »
Résine était le tout dernier modèle d’intelligence artificielle déployé par Park Industries pour équiper les vaisseaux et le matériel électronique de l’armée. Son utilisation était strictement réservée aux militaires, mais Oni avait réussi à subtiliser une clé d’accréditation dans le bureau de son père. Désormais, Résine pilotait l’ensemble de ses planques à travers la ville, tout en lui offrant un accès illimité à l’immense base de données confidentielle des Renseignements Impériaux. Un outil de choix pour une tueuse, puisqu’elle lui permettait de garder plusieurs coups d’avance sur les enquêteurs de la Sécurité Civile.
« Je détecte une accélération de votre rythme cardiaque liée à un état de stress ou à un choc émotionnel intense. Souhaitez-vous que je diffuse un peu de musique pour vous détendre ? »
Oni hésita. Dans la pièce attenante l’attendait une grande baignoire, emplie d’une eau délicieusement chaude et mousseuse. Mais la jeune femme n’avait plus le cœur à se prélasser dans un bain en écoutant de l’opéra. Elle devait prendre du repos et réfléchir au meilleur moyen de piéger son adversaire.
« Non merci, répondit-elle. Je vais plutôt dormir quelques heures. Active les protocoles de sécurité et réveille-moi à la tombée de la nuit. »
Sans se dévêtir, elle s’allongea en travers de son lit, les yeux fixés sur le plafond. Hélas, le sommeil déclina son invitation et refusa de participer à cette danse. Moins de dix minutes plus tard, le pendentif autour de son cou vibra avec insistance.
« Que se passe-t-il, Résine ?
– Des individus armés viennent de pénétrer l’enceinte du bâtiment. Ils ont déclenché votre système d’alarme. »
La fille de Maz bondit, tous ses sens en alerte. Le cœur battant, elle se précipita sur son terminal de poche et demanda à Résine de balayer les caméras de sécurité. Deux lascars grimpaient quatre à quatre les escaliers de son immeuble. Ils étaient vêtus de pantalons rétro et de sweat-shirts à capuche complètement démodés. Oni les reconnut aussitôt : c’étaient les délinquants qu’elle avait croisés dans l’impasse en rentrant chez elle. Chacun d’eux tenait à présent un pistolet gros calibre.
Des tueurs à gage.
La jeune femme pesta. Comment avaient-ils découvert l’endroit où elle vivait ? Depuis qu’elle connaissait l’existence de la nouvelle Mort Rouge, Oni changeait de planque presque tous les jours. Son intuition se confirma lorsqu’elle les vit traverser sans hésiter l’hologramme qui donnait à l’entrée de son appartement l’apparence d’un mur de pierre. Quelqu’un leur avait expliqué comment trouver sa tanière. Les verrous magnétiques qui protégeaient ses portes ne les retiendraient pas longtemps.
Elle ordonna à Résine de zoomer sur les intrus. Ce qu’elle vit à travers l’écran la rassura : une démarche pataude, des mains tremblantes, un regard vitreux et des yeux injectés de sang. Ils n’avaient pas du tout l’apparence de tueurs professionnels. Plus vraisemblablement des junkies ramassés dans la rue, à qui on avait confié une arme et promis un paquet d’oseille en échange de sa tête. Ces deux clodos ne représentaient pas la moindre menace. Elle serait capable de les moucher les yeux fermés. Puisqu’ils avaient eu la gentillesse de venir jusqu’à sa porte, autant en profiter pour leur soutirer des informations. Ce serait une excellente manière de se dégourdir les jambes.
Oni bascula son terminal en mode communication et appela Brixon. Le majordome lui répondit quelques secondes plus tard.
« Nous avons de la visite, John, l’informa-t-elle. Prenez l’élévateur de secours, sortez par les toits et rentrez directement chez vous. Ne restez pas dans le coin, il va y avoir du grabuge. »
Elle raccrocha sans lui laisser le temps de protester et introduisit une cartouche de plasma neuve dans le chargeur de son arme. Par précaution, elle vérifia que ses couteaux ne raccrochaient pas dans leurs fourreaux pour les sortir aisément de ses bottes. Satisfaite, elle quitta sa chambre d’un pas feutré, éteignit les lumières et se camoufla dans la pénombre du salon. Quelques instants plus tard, des voix masculines lui parvinrent du rez-de-chaussée.
« Waouh ! Vise un peu l’escalier Dany, ça c’est ce que j’appelle une baraque de bourge !
– C’est clair, elle ne se refuse rien la minette. T’as vu la taille de ce lustre ? Ça doit valoir une putain de fortune ! »
Oni esquissa un rictus carnassier en comprenant qu’elle avait misé juste. Les deux lascars n’étaient pas des flèches, ils ne prenaient même pas la peine d’entrer en silence. Elle se sentait insultée qu’on lui envoie de tels amateurs.
« Fais gaffe où tu marches, avec tous ces bibelots. Si tu casses un truc, ça va s’entendre à des kilomètres.
– Détends-toi, Josh. À cette heure-ci, elle doit être en train de pioncer. On a juste à la buter dans son sommeil. C’est du gâteau.
– J’aime pas ça, murmura le plus vif des deux. Je pige toujours pas pourquoi le patron nous a filé de si gros calibres pour flinguer une gosse de riche.
– Parce qu’il a les moyens, abruti ! T’as vu l’appart de cette donz ? C’est une vraie forteresse. Elle est complètement parano. Si ça se trouve, il a cru qu’elle aurait engagé un service de sécurité.
– Pas con. Allez, grouillons-nous d’en finir, ce putain de gilet me gratte. »
Le bruit de leur conversation se rapprochait du salon. Oni décida d’attaquer Josh en premier. C’était le plus vif des deux intrus. Le gros Dany semblait long à la détente. Avec un peu de chance, elle pourrait éliminer son camarade avant qu’il ne réalise ce qui lui tombait dessus.
« Bordel, mais y fait noir comme dans un trou là-dedans ! Eh, Dany, allume la lumière ! »
Oni se figea, l’index crispé sur la détente. Ils ne pouvaient quand même pas être aussi bêtes ! Une seconde plus tard, une vive clarté inonda la pièce. Elle tira pour ne pas perdre l’effet de surprise. Ses trois rayons brûlants atteignirent Josh en pleine poitrine. Avec une telle décharge, elle aurait dû lui carboniser les poumons et faire fondre ses entrailles.
Le truand ne broncha même pas.
Le plasma dévora le tissu de son sweat-shirt, dévoilant une combinaison de protection. À cet instant, Oni comprit à quel point elle avait sous-estimé ses adversaires. Il ne s’agissait pas de vulgaires toxicomanes recrutés au hasard devant chez elle. Ils avaient délibérément joué ce rôle pour endormir sa vigilance. Elle était tombée dans un piège.
« Là ! C’est elle ! »
Oni plongea in extremis derrière sa table basse et la renversa pour s’en faire un bouclier. Les figurines de nacre volèrent en éclats, son seize coups lui échappa et glissa sous un fauteuil. Un rayon brûlant frôla son épaule et vint s’écraser sur le manteau de la cheminée. Pendant une fraction de seconde, la panique menaça de la submerger. Elle avait les mains moites, le souffle court et un goût métallique remonta dans sa gorge. Puis une décharge d’adrénaline balaya ses doutes et son instinct de prédatrice reprit les commandes. Elle analysa la cadence des tirs qui pulvérisaient le revêtement de son bouclier de fortune. Le gros Dany utilisait son arme en mode automatique : rafale de huit, cycle de recharge de deux secondes. Josh économisait ses capsules de plasma pour des tirs de précision. Du coin de l’oeil, elle vit qu'il tentait de la contourner par la gauche.
Trop lent, pensa-t-elle avec une détermination glaciale.
Dès qu’elle entendit Dany recharger son arme, Oni s’empara d’un couteau dans sa botte et utilisa le miroir mural pour ajuster son tir. La lame fendit l’air à toute vitesse et transperça la main du lourdaud, qui poussa un rugissement de douleur. Au même moment, elle activa ses propulseurs et prit appui contre le mur pour charger ses ennemis. Josh comprit le danger et fit feu à trois reprises. Le plasma s’écrasa sur la table basse que la Mort Rouge brandissait devant elle pour se protéger. Elle percuta le truand de plein fouet, l’envoyant voler en bas des escaliers. Sans attendre, elle s’empara de son autre poignard et acheva Dany d’un coup sec à la carotide. Le colosse s’effondra face contre terre et ne bougea plus. Oni récupéra ses lames et se prépara à affronter son complice. En bas des marches, Josh tituba jusqu’à son arme.
« Ça, tu vas me le payer, salope ! »
Le tueur vida son chargeur sur elle, mais ses mains tremblaient et il n’était plus aussi confiant sans son copain musclé. La Mort Rouge évita les rayons d’un bond sur le côté et visa d’instinct. Son premier couteau le cueillit à l’épaule et lui fit lâcher le revolver ; le second se planta dans sa cuisse. Le truand poussa un cri de douleur et tomba à genoux. Oni se précipita en bas de l’escalier et lui asséna un coup de pied en pleine mâchoire. Josh partit en arrière et s’écrasa contre la porte d’entrée. Oni s’avança et le toisa avec froideur.
« Pour qui tu travailles, ordure ? Réponds-moi ! »
Elle l’attrapa par les cheveux et le cogna plusieurs fois. Pour toute réponse, l’assassin lui cracha un mollard sanglant au visage. La Mort Rouge s’essuya d’un revers de manche et lui colla le canon de son propre revolver sous le menton.
« Mauvaise idée, ducon. »
Elle fit feu et de la cervelle gicla sur le mur. Oni abandonna son arme, vérifia qu’elle n’était pas blessée et fouilla rapidement les deux hommes. Elle ne trouva aucun indice sur eux permettant de les relier à un commanditaire. Leurs gilets de protection étaient d’une marque assez courante et bon marché, faciles à se procurer dans les surplus de l’armée. Les numéros de série avaient été découpés, ceux de leurs armes effacés à l’acide. Elle s’empara d’une lunette d’assistance au tir et la glissa dans sa poche, puis retourna près de sa cheminée pour examiner les impacts dans le mur. Le plasma des tueurs avait fait fondre les feuilles d’argent qui décoraient les briques. Son regard se posa sur les vestiges de sa toile de maître, dont il ne restait que des lambeaux en train de se consumer.
L’odeur âcre de la peinture brûlée lui emplit les narines. À cause de son arrogance, ces deux abrutis avaient failli la tuer. C’était une erreur qu’elle ne reproduirait pas. Elle s’agenouilla lentement devant les restes du cadre et ramassa un éclat de bois calciné. La suie noircit le bout de ses doigts. Elle l’écrasa dans sa paume jusqu’à le réduire en cendres, laissant les échardes lui érafler la peau. L’adrénaline du combat laissait place à une rage froide qui faisait battre ses tempes. Josh ne lui avait pas donné de nom, mais elle n’avait pas besoin de ce minable pour deviner l’identité de sa prochaine cible. Il n’existait qu’une personne sur Irotia qui connaissait l’existence de cette planque et qui oserait s’en prendre à elle.
Son ancien patron, Ludo Willys.