side_navigation keyboard_arrow_up

PARTIE I - Chapitre 1

visibility 8
article 1,7k
Par Hylla

J-862

La petite beugle. Des teintes violâtres balafrent son visage fripé. Un monstre. Sofia déglutit. Comment peut-elle avoir une pensée aussi atroce ? Elle a beau feindre le sourire, l’émerveillement, tout sonne faux. « Oh mais ». « Regarde-moi ça ». « Non mais ». Mais. Mais. Les phrases se bloquent dans sa gorge, l’embouteillage est tel que rien de sensé ne sort. Le mot « mignonne » reste à la périphérie de sa bouche. Elle ne peut pas mentir, non plus.

Tandis qu’elle s’approche, certaine de conjurer cette apparition une fois qu’elle sera à quelques centimètres du bébé, elle ne parvient pas à occulter le tableau horrifique du portrait de Violine, avec ses cernes qui crient sommeil et son corps qui s’apprête à se disloquer par le simple effet de la pesanteur. Et pourtant, avec son menton relevé et ses épaules qu’elle redresse, la mère commence à afficher la façade qui fera obstacle à tout le reste. Elle ne semble même pas gênée par l’acidité qui pique pourtant les narines de Sofia quand elle se penche pour lui faire la bise. La chemise de nuit à rayures de la mère porte les stigmates d’une régurgitation. La tache est si sèche que c’est à se demander depuis quand elle n’a pas eu le temps de prendre une douche. Pendant sa grossesse, Violine lui avait parlé de ce cerveau qui changeait, des pertes de mémoire, des réveils intempestifs et de la tranquillité qui, malgré tout, dominait. Peut-être la préservera-t-elle pendant les mois à venir des relents de merde qui parfumeront ses journées et ses nuits.

Sofia passe une main dans ses boucles qu’elle empoigne. Jusqu’au moment de passer la porte de la chambre 823, Sofia pensait que cette première rencontre avec la petite Joséphine la toucherait au point de se demander quand, elle aussi, tiendrait un petit être entre les bras. Si ce serait une Alaia ou un Antoine. Si elle aurait des jumeaux, s’ils hériteraient de ses yeux noirs, du calme de Baptiste… Son cœur bat de plus en plus vite. Dans son esprit, les projections deviennent de plus en plus floues.

Sofia avait prévu d’immortaliser cette naissance et, par le jeu des lumières et des contrastes, gommer les cernes et les traits bouffis de ce corps qui a poussé dix-huit heures durant. À présent, elle ne veut plus sortir l’appareil photo qui dort dans son sac.

Elle passe en revue les dernières heures mais non. Pas de signe précurseur. Rien. Sa respiration s’accélère, et ce n’est pas à cause de la chaleur du mois d’août, du goudronnage démesuré du quartier, ni même de ses symptômes prémenstruels. C’est autre chose.

— Tu dois être épuisée, murmure-t-elle pour ne pas écorcher les oreilles de l’enfant et risquer une nouvelle envolée de beuglements.

Sofia voudrait lui demander si Violine en veut à sa fille, ne serait-ce qu’un peu, de lui avoir infligé la douleur, la privation, les kilos en trop, et de lui voler au passage les années à venir, mais elle ne peut pas poser ces questions. Elle ne le pourra plus. C’est indécent. Son amie vient d’accoucher.

— Tu veux boire quelque chose ? propose-t-elle à la place.

Tout, sauf rester ici.

Elle n’écoute que d’une oreille l’histoire de Violine, qui a missionné Isham pour lui ramener un latte depuis si longtemps qu’il a dû se perdre dans le rayon couches. Sofia ne relève que les mots-clés : plein de termes qui tournent autour des bébés et qui tout d’un coup, et pour les années à venir, seront omniprésents dans les préoccupations de son amie. La mère laisse échapper un juron et soudain, ses yeux écarquillés font croire à une catastrophe. Sa gamine n’a même pas une semaine qu’elle ne s’autorise déjà plus à parler librement devant elle.

Sofia lui promet qu’elle reviendra vite avec un café. Dans le couloir, ce lino gris foncé lui rappelle la cantine et sa bouffe dégueulasse. Cette odeur aseptisée ravive des souvenirs qu’elle préfèrerait oublier. Elle ne devrait pas trouver cela aussi réconfortant.

Et Baptiste, dans tout ça ?

Sous ses pieds, le sol se dérobe. Elle ne peut pas faillir. Pas devant Violine, pas devant sa gosse. Pas à trente-trois ans… Fallait-il vraiment que ce soit là, maintenant, dans l’élan du sprint final, qu’elle se pose la question pour la première fois ? Soudain, tout devient impossible à trancher, à commencer par la boisson. Capuccino ? Double expresso ? Elle a besoin d’un coup de fouet pour couper court à cette voix qui délire dans le creux de son oreille.

Deux doubles expressos lui offriront quelques minutes de plus dans ce sas silencieux, ponctué de pas qui se pressent et de voix qui murmurent tout bas.

Sofia ferme les yeux.

Bercée par le ronronnement de la machine à café, elle pense à la Garonne, imperturbable, qui s’écoule, caressée par les herbes hautes. Au vert paillé qui la borde, aux pas qui lui feront quitter le sentier pour capturer l’essence d’une anomalie à travers son objectif. La voix familière et fluette de sa meilleure amie Ana la tire de sa rêverie et la ramène là, à la maternité, devant le gobelet rempli et l’écran qui affiche « veuillez retirer votre boisson » :

— Je ne dirais pas non à un café non plus.

Sofia ne l’avait même pas vue arriver. Elle souffle.

— T’as une tête épouvantable, continue sa meilleure amie.

À en juger par les racines de son carré beurrées de trois couches de graisse, si Ana trouve Sofia si effrayante, elle n’ose même pas imaginer sa tête. Sans doute sonnée et livide.

Elle lui tend le premier café. Dès la première gorgée, Ana grimace.

— Y’a un pain de sucre, là-dedans ! s’exclame-t-elle. Il doit être pour Violine, celui-là.

Sofia hausse les épaules. Du temps où elles habitaient ensemble, Ana mettait dans sa tasse plus de sucre que de café. Puis elle était devenue accroc à l’édulcorant. Mais ça, c’était avant l’aquagym, le pool-dance, l’escalade, et toutes les activités à la mode du moment qu’Ana commence chaque année avec l’aplomb d’une guerrière et la ténacité d’une mouche. Au final, ce qu’il en reste année après année, c’est le bannissement total du sucre, qu’elle applique tel un mantra qui devient totalitaire.

Ana se dirige vers la machine d’à côté et se fait couler un autre café.

Pas si vite, aimerait crier Sofia à Ana qui n’a qu’une hâte : découvrir la première du « gang des bébés », celle qui ouvre la voie à toute cette tripotée de bambins que les trois amies ont imaginé mille fois pondre les unes après les autres ; mais Ana furette déjà dans les couloirs. Elle ne loupe rien de la valse des sage-femmes de cet autre établissement que celui où elle travaille. Pas pratique, cette salle de repos excentrée par rapport aux chambres, commente-t-elle. Une fois devant la porte, elle ne laisse pas le temps à Sofia de tergiverser : elle entre d’un pas franc, suivi d’un hoquet d’émerveillement.

Tandis qu’Ana part à la rencontre de l’enfant, Sofia lui emboîte le pas. Elle veut tout recommencer pour écrire de nouveau l’histoire de leur rencontre. Si elle n’en parle à personne, rien de tout cela n’existera.

Ana approche son index pointé de l’enfant. Sans doute pense-t-elle figurer ainsi la création du monde, mais la petite Joséphine n’en est pas encore là. Elle n’a ni la référence, ni le courage d’affronter ce gros saucisson de peau qui doit apparaître tout flou dans son champ de vision.

L’enfant braille.

La mère esquisse un mouvement de recul, et Ana se contente de rester là, pantoise, à dévorer des yeux la petite pendant que Sofia débite des convenances en rasant le mur. Elle sentirait presque le grain de la peinture tant son dos maintient ce contact froid. La sortie de la maternité sera pour demain, assure Violine. Oui, tout s’est bien passé lors de la première tétée. C’est une chose merveilleuse, cette fusion entre une mère et son enfant. Non, elle ne peut toujours pas se lever mais a tout ce dont elle a besoin. Oui, elle n’hésitera pas à contacter ses amies si nécessaire, mais elle fera en sorte de ne pas en arriver là. Elle ne veut pas être un poids pour Sofia et Ana. Elle sait très bien que tout le monde sera disposé à l’aider les premiers temps, mais les années qui suivront, elle ne pourra compter que sur elle-même car ses amies aussi auront leurs enfants qui leur prendront du temps. À cette évocation, Ana se trémousse, recouvre sa mine réjouie d’une main et se tourne vers Sofia, qui grince des dents. Son sourire se fissure, elle ne parvient plus à faire illusion. Et Ana ne la lâche pas ; elle cherche dans la grimace de sa meilleure amie un début d’explication. Pourquoi. Sofia se le demande aussi. Pourquoi aujourd’hui, pourquoi maintenant, comment est-ce que cela peut lui sauter à la gueule à ce point, alors que sur le chemin de la maternité, et toutes les fois où elle a vu Violine depuis l’annonce de la grossesse, elle se réjouissait tant. Il lui tardait de rencontrer l’enfant et d’ouvrir ce chapitre de leur vie, dont Violine écrit la première page.

Sofia baisse les yeux. Ana n’ajoute rien, revient à sa contemplation et sauve les meubles à coup de « elle est magnifique », « elle a les yeux d’Isham, mais le visage, c’est toi. » Et Sofia se tait. Jusqu’au moment de partir, elle n’articule que des onomatopées, chasse les mauvaises pensées avec tant d’ardeur qu’elle demeure figée, vidée, à fixer une scène à laquelle elle se sent si étrangère. Dans sa poitrine, son cœur tambourine : elle s’engage sur un chemin glissant. Et entre elle et les autres, se creuse peu à peu un gouffre. Le néant.

Commentaires

forum Ortho-typo
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.