J-238
Sofia revient d’une nouvelle pause lorsqu’elle découvre son téléphone qui clignote. Un appel en absence, d’un numéro inconnu. Elle jette un coup d’œil rapide à son boss Jérôme. Derrière sa cloison de verre, depuis son poste de travail, le directeur de Natama la guette.
Le téléphone vibre une fois.
Un message vocal.
Sofia se réfugie derrière l’écran, baisse la tête et compose le numéro de sa messagerie.
Dans un message bref, un certain Hervé Lescure à l’intonation ronflante demande à s’entretenir avec Sofia Materas de toute urgence. Elle a beau oublier beaucoup de choses en ce moment, le nom ne lui évoque aucun médecin qu’elle a vu récemment. Hervé Lescure… Elle tape le nom dans sa barre de recherches.
Galerie Hervé Lescure.
Sur la page de présentation, la photo d’une devanture. Dans la partie images, plusieurs photographies apparaissent. De tribus papous, d’une usine avec des couleurs vives, d’un chien assis à un bureau. Et celle-ci, très pixélisée, d’un homme au large sourire, qui serre la main d’un autre en salopette. Elle clique. C’est lui.
Hervé Lescure tient une galerie à Paris, dans le Marais.
Le visage de Sofia, lui, passe par toutes les couleurs. Ses yeux s’écarquillent, puis oscillent dans tous les sens, puis elle décoche un franc sourire, avant de placer une main devant sa bouche. Elle se mord les lèvres.
Jérôme, lui, est encore vissé à sa chaise. Si seulement il avait une réunion, qui commençait, Sofia sortirait sans attendre. Sans craindre le décompte silencieux de Jérôme de ses nombreuses déambulations. Depuis ces dernières semaines, elle n’arrête pas de se lever, d’aller remplir son verre d’eau dans la petite cuisine du bureau, de profiter d’un échange avec son collègue pour se lever en prétextant de se rendre à son bureau. Quand elle va aux toilettes, elle pense qu’elle a si mal au dos, qu’elle est si fatiguée, qu’elle pourrait s’allonger par terre et dormir sur place quelques instants. Mais elle ne le fait pas. Quelle idée aussi, de s’allonger ici où traînent les chaussures qui ont arpenté les rues de Bordeaux, dans cette pièce où le ménage quotidien n'est pas monnaie courante. Elle a même fait un test une fois, le mois dernier. Elle a laissé une petite boulette de papier dans le coin, à la vue de tous ceux qui pourraient s’asseoir sur ce séant. Sofia n’a constaté sa disparition que le lundi suivant. Sofia n’attend qu’une chose : le début de son congé prénatal, dans six semaines. Elle ne parvient plus à rester concentrée pendant les réunions d’équipe, et Jérôme lui fait souvent remarquer, lorsqu’elle pose une question, qu’elle le fait répéter. Que ça a été dit, déjà. Juste avant, parfois même. Elle est distraite, souligne-t-il avec un faux sourire.
Sofia écoute le message une seconde fois.
« Je vous laisse me rappeler dès que vous avez un moment. Au plaisir d’échanger avec vous. »
Sofia fixe son écran un long moment.
Puis se relève, téléphone à la main, pour se diriger vers l’entrée.
— Sofia ? l’interpelle Jérôme.
Elle place son téléphone dans sa poche et passe sa tête sur le côté de la cloison.
— Tu as besoin de quelque chose ? demande-t-elle.
— Je n’ai pas reçu ta présentation pour demain.
— Tu l’auras avant le début de la réunion, comme d’habitude ? Je dois finaliser quelques détails en fin de journée.
— Bien… conclut-il en hochant la tête.
Il aurait pu l’aborder autrement.
— Autre chose ? ajoute Sofia.
Le pied près à reculer, elle rêve déjà sa sortie.
— Tu m’as l’air bien pressée. Tout va bien ?
— Mais oui ! D’ailleurs, tu te souviens bien que j’arrive après mon rendez-vous, jeudi matin ?
La tête de Jérôme oscille rapidement, faiblement.
— Oui, bien sûr. Enfin, j’avais oublié, merci de me le rappeler, c’est bien noté. Tu rattraperas en fin de journée ?
Sofia hoche la tête et quitte le bureau d’un pas timide, jetant quelques regards par-dessus son épaule. Une fois la porte du bureau refermée, elle soupire. Puis ce sourire, ce franc sourire, la gagne à nouveau. Elle sautille, murmure des « oui ! » à voix haute, et dévale les escaliers avant qu’un des habitants de l’immeuble ne la croise sur le palier et ne la trouve complètement folle.
Une fois devant le bâtiment, elle part sur le trottoir d’en face, par précaution. Elle ne veut pas qu’un de ses collègues l’entende téléphoner. Jérôme prend des pauses clopes tellement souvent qu’il pourrait sortir à tout instant. Et puis cet homme, elle ne le sent pas. Elle le respecte comme on respecte celui pour qui on travaille depuis six ans sans affect particulier. Elle le respecte donc, mais ne lui fais pas confiance.
Après un dernier coup d’œil rapide vers la porte du bâtiment qui loge son bureau, elle rappelle le numéro qui vient de lui laisser un message. L’homme, un dénommé Hervé Lescure, galeriste de son état, décroche après la deuxième sonnerie. C’est Sofia, commence-t-elle. Sofia Materas, vous avez essayé de m’appeler...
— Sofia, Sofia ! Que dire d’autre, pour commencer, que vous présenter toutes mes félicitations, sinon d’embrayer sur toutes les questions possibles et imaginables qui me viennent quand je frétille devant une nouvelle voix…
— Vous voulez dire que…
Elle avait écouté le message de ce Hervé Lescure, qui s’est présenté comme le galeriste président du jury du concours organisé par Lumière Sauvage. Elle avait espéré qu’il donne cette même nouvelle, mais à présent qu’elle est concrète, elle a du mal à y croire.
— On en a reçu un paquet, des participations. Cinq cent trente-deux, figurez-vous. Votre photographie était incomparable. Je l’ai vue, et j’ai su : je dois rencontrer cette personne. Ce drapé à la fois désordonné et parfaitement lisse. Ce bout d’horloge, dont on ne voit pas les aiguilles. Il y a dans L’accalmie un rapport à la volatilité de l’instant, un travail sur la lumière et une palette nostalgique qui m’ont beaucoup touché.
Il ne peut pas la voir, mais Sofia hoche la tête. Elle acquiesce à tout ce qu’il dit. Plus de quatre mots sur l’une de ses créations… Elle pourrait lui dire pourquoi elle a choisi d’accentuer cette nuance de vert, de représenter ces chiffres précis sur l’horloge, mais elle reste mutique. Ses dents dévorent sa lèvre.
— C’est exactement le genre de talents que nous cherchons, à travers ce concours : l’inconnue que personne n’avait encore vue. Dites-moi, Sofia, vous connaissez les Rencontres, un peu ?
— De réputation seulement.
— Alors ce sera une intronisation complète, pour vous comme pour nous. Vous verrez, la galerie est top. On y expose à chaque édition pour le Off, tenue par un jeune qui a du goût, et le bagout nécessaire pour vendre, cela va de soi. Pas ce genre de tenancier austère qui vous fait penser à un musée plus qu’à un endroit d’échange !
Sofia rit dans le combiné, un rire de politesse, comme si elle voyait, alors qu’en fait, elle ne voit pas du tout. Elle aime écrire des photographies, progresser, partager son travail sur les réseaux sociaux à sa modeste communauté. Elle n’a jamais été dans une galerie. La réalité la frappe de plein fouet. Pourquoi n’a-t-elle jamais eu cette curiosité avant ? Et puis, y en a-t-il seulement, par ici ? Les galeries auxquelles elle pense ne proposent que de la peinture. Une galerie de photographie, cela lui semble aussi logique qu’extraordinaire. Et voici que cet homme, Hervé Lescure de son état, lui parle comme si elle était une habituée du milieu.
Sofia lui demande comment s’appelle la galerie. Le Pygmalion.
— Vous serez des nôtres ?
La voilà, la question que Sofia redoutait. Celle à laquelle elle n’aspire qu’à une réponse : oui. Un inconditionnel oui. Mais la réalité est tout autre maintenant, alors elle demande :
— Ce sera quand exactement ?
— Votre œuvre sera exposée pendant toutes les Rencontres, mais entre nous, c’est la première semaine qu’il faut venir, sans parler du vernissage. Mais je ne vous apprends rien.
— Certes, répond Sofia à qui il apprend justement tout.
Les Rencontres d’Arles, c’est ce rêve intouchable auquel elle n’osait plus croire. Ce moment qui, pensait-elle, n’appartiennent qu’aux autres. Tant et si bien qu’elle ne s’y est jamais rendu. Elle s’était toujours dit que si elle irait, ce ne serait pas en tant que public mais artiste, et voici que l’occasion se présente.
— Ça commence le 7 juillet, cette année, si je ne me trompe pas. Enfin, vous n’avez pas à me répondre tout de suite, mais ne tardez pas. Les places sont chères pour avoir un logement en ville. Je ne vous dirais pas que tout le milieu se les arrache pour la semaine, mais un peu quand même.
— Je vois de mon côté et je reviens vers vous ?
Sofia n’a pas le courage de lui dire, ni celui de faire face à cette vérité pour l’instant.
Le 7 juillet, c’est proche du terme. Elle le sait. Elle se doute que cela sera un problème, mais elle veut quand même y croire. Tout au plus, faire planer le doute encore un peu, rêver à son moment de gloire.
— Et si, malheureusement, je ne pouvais pas cette semaine-là, je pourrais venir plus tard ?
— Vous aurez trois mois pour voir votre œuvre là-bas, c’est sûr, mais je me dois d’insister. Outre le fait que je n’y serai pas tout le temps, c’est la première semaine que tout se passe, à Arles. C’est la semaine des pros, je pourrai vous faire rencontrer du monde.
— Ce serait génial.
Sofia se rend compte qu’elle a dit à haute voix ce qu’elle pensait tout bas.
— Une occasion à ne pas manquer, pour une artiste émergente ! Sur ce, je dois vous laisser, chère Sofia, mais vous avez mon numéro.