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Les crookies

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Par Renarde

Zoé part à l’école avec l’enthousiasme inexistant propre à son âge. J’ai tenté de la faire parler de sa soirée avec Léa, sans succès. Au moins, elle a mangé et ne s’est pas couchée trop tard, le reste n’a que peu d’importance. Et tant pis pour mon ego.

J’enclenche la machine à café, les yeux perdus dans le vague. Avec la réverbération du son, j’ai l’impression que les enfants courent et crient au pied de l’immeuble. J’espère que de son côté, Zoé s’amuse tout autant. Qu’elle chante et rigole avec ses copines sans se soucier de rien.

Mon expresso en main, je m’installe sur le canapé. Le peu que je possède est rangé, ordonné. Rien ne dépasse. Le temps où une tornade semblait avoir traversé le salon paraît si lointaine. Qui aurait pu croire que je regretterais les peluches en vrac, les Lego éparpillés sur le sol et les pots de pâtes à modeler ouverts ? J’ai conscience d’être nostalgique d’une époque, et non du désordre. Ma vie manque de vie. Mon seul rayon de soleil est Zoé, qui s’avère aussi peu loquace qu'enjouée ces derniers temps. En même temps, comment lui en vouloir ? Être coincée avec moi dans cet appartement, une semaine sur deux, n’a rien de très excitant. Quelle activité pratiquer pour retrouver notre complicité ? Je ne vais pas organiser des soirées pyjama tous les jours, sans compter qu’à force, la magie finira par s’estomper. Jeux de société ? Puzzle ?

Crookies.

Je me lève, le sourire aux lèvres, et attache mon foulard. Je n’avais pas prévu de sortir, mais l’idée de pâtisser avec Zoé me donne des ailes. Je descends les escaliers sans croiser personne. Les rues s’avèrent étonnamment vides. Seul le sans-abri à l’angle du carrefour reste fidèle à son poste. Je le salue, sans pour autant m’arrêter.

Les allées du Lidl sont plus animées que d’habitude. Je commence à m’y repérer et navigue dans les rayons sans frôler la crise de panique, comme lors de ma première visite. Œuf, chocolat, beurre, sucre, vanille, farine, poudre à lever. Le montant à la caisse me fait frémir, surtout qu’il ne s’agit que d’un goûter. Tant pis, le sourire de Zoé vaut mille fois plus. Je rentre chez moi, en effectuant un détour pour éviter de croiser le regard du mendiant avec mon sac rempli de courses non essentielles. Ma lâcheté m’exaspère presque autant que ma capacité à tout suranalyser. Je doute qu’il me reconnaisse ou qu’il me juge. Après tout, je ne suis qu’une paire de jambes indifférente et trop pressée parmi tant d’autres.

Tout est prêt. Les ingrédients et les ustensiles sont disposés sur le plan de travail, la vieille recette imprimée tachée de partout à proximité. Ne manque plus que Zoé. Lorsque la porte s’ouvre, je me retiens de lui sauter dessus.

Elle arrive vers moi, intriguée.

— Tu vas faire un gâteau ?

— Non, on va faire des crookies, dis-je avec enthousiasme.

Elle lève les yeux au ciel.

— Maman, j’ai plus trois ans…

— Mon cœur, cela restera des crookies jusqu’à ma mort. C’est beaucoup trop mignon pour redevenir des simples cookies. Surtout ceux en forme de crocrodiles.

Sa moue devient sourire.

— Tu les as toujours ?

— Bien sûr ! Alors, motivée ?

Elle hausse les épaules.

— Ouais.

Elle se retrousse les manches. Je pèse les différents ingrédients et lui les tends. Elle les verse dans le bol, concentrée. Elle n’a peut-être plus trois ans, ses gestes sont plus assurés, mais elle ne peut s’empêcher de goûter tout ce qui transite par elle, comme autrefois. Y compris la poudre à lever qui lui arrache la même grimace, peu importe les années. Nous travaillons en silence, côte à côte. Pas besoin de parler pour savoir que l’on passe un bon moment toutes les deux. Je l’observe du coin de l’œil. Son air concentré au moment de casser les œufs, son sourire lorsqu’elle redécouvre ses emporte-pièces en forme de crocodile, sa mine gourmande à l’idée de manger la pâte crue restante une fois les cookies terminés. Et mon cœur se recharge à chaque étape.

— J’ai toujours adoré cuisiner avec toi quand tu étais petite. Je crois que cela fait partie de mes souvenirs préférés.

— Moi aussi.

Je n’ajoute rien, de peur de briser la magie du moment. Et lorsque nous mangeons, complices, les restes de pâte crue pendant que les cookies dorent au four, je suis prête à affronter toutes les difficultés qui se présenteront.

***

La semaine s’est écoulée trop vite. Dimanche soir est arrivé sans prévenir, me ravissant Zoé et mon énergie. Je me raccroche à mes routines comme à une bouée. Mettre le réveil à heure fixe, effectuer quelques étirements, boire un café, se brosser les dents. Je coche des cases, mime une normalité à défaut de la vivre. Je tiens à la fois les rôles de marionnettiste et de pantin. Orbona, lève-toi. Orbona, va sous la douche. Orbona, mange. J’exécute des gestes mille fois répétés avec une conscience accrue, des gestes auxquels la majorité des gens ne pensent pas, tant ils sont naturels. Tout me coûte. Tout m’exténue. Je me réveille fatiguée par la journée qui s’annonce, alors même que je n’ai rien à faire. La culpabilité s’ajoute à mon épuisement perpétuel. Lundi. Mardi. Les jours se suivent et se ressemblent.

Mercredi. Le seul rendez-vous de la semaine, qui m’angoisse par avance. Un comble, alors qu’il s’agit de ma séance chez le Dr Morand, censée m’aider à aller mieux. J’ouvre mon réfrigérateur. J’ai beau soupirer, le constat est sans appel : je dois faire des courses. Je ne suis pas sortie depuis dimanche et l’idée de mettre le nez dehors me déprime. Je prends mon courage à deux mains, attrape mon sac, et franchis le seuil de chez moi la boule à l’estomac. Pourquoi tout s’avère si difficile, en ce moment ? Une fois dans la rue, je repère le sans-abri, fidèle à son poste. Un jour, j’oserai lui laisser une pièce. Peut-être même échanger quelques mots. Un jour. Mais pas maintenant.

Je passe devant lui, après une brève salutation, lorsqu’il m’interpelle :

— Hey, j’ai un message pour toi !

Je me fige. J’hésite à faire comme si j’étais perdue dans mes pensées, mais trop tard pour reculer. Je me retourne malgré moi et rencontre des yeux fatigués.

Il m’observe, se gratte la barbe, puis lâche :

— Tue-la.

J’ouvre la bouche comme un poisson mort, sonnée par l’injonction. J’ai dû mal entendre, mal comprendre. Mais son regard se fait plus dur et il répète :

— Tue-la.

Mes jambes vacillent. Le souffle me manque. Je ramasse le peu qu’il me reste de volonté et m’enfuit en courant. J’accélère, le cœur battant à tout rompre, et bouscule un jeune homme au passage. Je continue sans m’excuser ni me retourner. Je grimpe les escaliers de mon immeuble quatre à quatre, lâche mes clés dans la précipitation, les récupère les mains tremblantes, ouvre enfin la porte et la referme à double tour avant de m’écrouler sur le canapé.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi m’a-t-il balancé une horreur pareille ? Et surtout, m’a-t-il réellement balancé ces deux mots qui me hantent, ou est-ce que je perds la tête ? Pour quelle raison m’aurait-il dit cela ?

J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, aucune logique ne s’en échappe. Je n’aurais pas cru dire cela il y a encore une demi-heure, mais revoir le Dr Morand se profile de plus en plus comme une nécessité.

***

Je sonne, puis entre dans le cabinet avec plus d’appréhensions que la première fois. Pas le choix, si je veux me sortir de ce cauchemar, je dois me montrer honnête.

Le Dr Morand m’accueille de son sourire bienveillant. Je m’installe dans son bureau, bien trop nerveuse.

— Comment allez-vous, depuis la dernière fois ?

Par où commencer ? Tout va bien, hormis qu’un inconnu m’a demandé de commettre un meurtre ? Je secoue la tête, incapable d’articuler quoi que ce soit.

— Difficile, à voir, commente-t-il d’une voix douce. Concernant le traitement que je vous ai prescrit, pas d’effets secondaires à signaler ?

Ah. Les fameuses pilules. J’avais oublié ce « détail ».

— Orbona ?

— C’est compliqué. À la fois de me confier et de prendre des médicaments. Je garde de mauvais souvenirs des deux.

— Pourtant, c’est ce qui vous a permis d’avancer et de vous tenir devant moi aujourd’hui, non ? Je sais que votre internement a été une expérience pénible, mais chaque étape, même douloureuse, a fait partie de votre reconstruction.

— Pas vraiment.

Il relève la tête de ses notes, l’air interrogateur. J’inspire un grand coup et lâche :

— Les médicaments me provoquaient des hallucinations.

— Problème de dosage, sans doute. J’imagine que cela n’a pas duré, vu que vous êtes sortie.

— Cela n’a pas duré parce que j’ai arrêté de les prendre. Soit je les recrachais, soit je les vomissais dès que je pouvais. Mes années de troubles alimentaires m’auront au moins servi à quelque chose, conclus-je avec un rire amer.

Silence. Il pose son stylo, avant de poursuivre :

— Tout d’abord, merci pour votre franchise. C’est ce qui nous permettra d’avancer. Ensuite, je ne prendrais pas cela trop à cœur. La posologie ou la molécule n’était pas adaptée, ce qui peut arriver, mais j’insiste : les médicaments restent une béquille. Rien de plus. Le travail effectué avec les différents thérapeutes a fonctionné et cela reste le plus important.

— Non, rien n’a fonctionné. J’ai menti à tout le monde.

Dire la vérité me libère. Je poursuis, sans plus pouvoir m’arrêter, comme si les digues d’un barrage s’étaient brisées :

— J’ai appris à faire semblant, à décoder les attentes du personnel. Ce que je devais dire, comment me comporter pour rentrer dans les cases. N’importe quelles cases. J’ai calqué ma conduite sur les patients modèles, ceux qui allaient mieux selon leurs critères, ceux qui montraient des progrès. J’ai peint des levers de soleil en art-thérapie, plutôt que de noircir les toiles de mes cauchemars. J’ai évoqué mon avenir, des projets imaginaires, alors que je ne souhaitais que m’enfuir et tout oublier. J’ai dit le contraire de ce que je pensais, de ce que je voyais, de ce que je ressentais, encore et encore, jusqu’à ce qu’ils me laissent sortir. Et une fois libre, j’ai tout arrêté.

Nouveau silence. Le Dr Morand hoche la tête.

— Vous connaissez l’expérience de Rosenhan ?

Devant ma dénégation, il poursuit :

— Au début des années soixante-dix, Rosenhan - un psychologue - a envoyé une dizaine de chercheurs, dont lui, aux urgences psychiatriques. Tous ont prétendu entendre une voix. Rien de plus. Une fois hospitalisés, ils se sont comportés normalement. Pourtant, presque tous ont reçu un diagnostic psychiatrique lourd, dont la schizophrénie. Et l’ensemble de leur comportement a été lu à travers ce prisme. Écrire un journal a été catalogué comme comportement obsessionnel, vouloir prendre l’air comme une envie de fuite. Le plus troublant ? Les patients, eux, ont repéré les imposteurs. Pas le personnel. Parce que le regard du soignant est aimanté par le diagnostic : c’est ce qu’on appelle l’effet de cadrage — on voit ce qu’on s’attend à voir. Rosenhan a ensuite demandé à un hôpital de détecter de nouveaux pseudo-patients. L’établissement, qui craignait de revivre la première expérience, a suspecté des dizaines de cas. Mais en réalité, Rosenhan n’en avait envoyé aucun cette fois-ci. Moralité : quand on veut absolument trouver la folie, on la fabrique. Quand on veut absolument trouver la normalité, on la fabrique aussi. Votre réalité vécue — ce que vous sentez dans votre corps, ce que vous savez de vous — peut être broyée par une réalité perçue — ce que d’autres écrivent sur vous. Entre les deux, la “vérité” clinique flotte.

En résumé, personne n’est capable de déterminer avec certitude si je suis cinglée ou non, même si je doute que le Dr Morand le formule ainsi.

— Cette anecdote est censée me rassurer ?

— Non, simplement remettre en perspective votre expérience passée. Vous pensez les avoir dupés, mais peut-être ont-ils vu dans votre ténacité à rentrer dans la norme une résilience et une combativité qui, de facto, vous a permis de sortir. Bref, poursuit-il, votre histoire m’a fait penser à cette expérience, mais le plus important réside dans votre honnêteté. À cet égard, je vais faire preuve de transparence à mon tour.

Il bascule la tête en arrière et joint les mains sur son ventre.

— Lorsque Léa m’a demandé de vous prendre en consultation hors de tout cadre légal, gratuitement de surcroît, j’ai hésité. Non pas par cupidité, mais car les études ont prouvé que payer pour ses séances renforce leur efficacité. L’être humain est ainsi fait qu’il s’investit plus s’il a déboursé pour un service. Or c’est justement cette absence d’engagement, dans votre cas, qui rend la thérapie possible. Votre aveu concernant votre hospitalisation en est la preuve. Vous vous confiez à moi parce que notre lien n’existe pas, en quelque sorte. Il est sans risque pour vous. Cet arrangement curieux s’avère donc bénéfique et j’en suis ravi.

Je ne peux qu’approuver, comprenant au passage pourquoi j’arrive à me montrer aussi honnête en ces quatre murs.

— Du coup, poursuit-il, pouvez-vous m’expliquer ce qui vous préoccupe aujourd’hui ? Dans cet espace de sécurité et de non-jugement ?

Je réfléchis un instant, puis finis par lâcher :

— Un sans-abri mendie près de chez moi. Je le croise quand je me rends au Lidl. D’habitude, je me contente de répondre à ses salutations, mais…

Repenser à cette scène me donne des sueurs froides. Je ferme les yeux et tente de calmer les battements effrénés de mon cœur. Le Dr Morand ne me relance pas, ce que j’apprécie. Je souffle doucement par la bouche, puis reprends :

— Il m’a annoncé qu’il avait un message pour moi, puis il m’a dit : « Tue-la ». Deux fois. Les mêmes mots que sur le miroir de ma salle de bain.

— Je vois. Vous m’aviez parlé de cela lors de notre dernière séance. J’avais mis ces manifestations sur le compte du stress, amplifié par les rumeurs qui courent sur votre appartement.

— Mais là, c’était en dehors, rétorqué-je en baissant les yeux, les mains serrées.

— Oui, ce qui signifie que le mal s’avère plus profond. Qui est cette personne que vous devez tuer, Orbona ? Symboliquement, bien sûr.

Je relève la tête, surprise par la question.

— Personne. Cela n’a aucun sens.

— Prenons le problème autrement. Vous aviez déjà rencontré des soucis de la sorte, avant votre accident ?

— Non.

— Cet événement a eu des incidences évidentes. Votre physique, votre carrière, votre mariage, tout a été chamboulé. Y aurait-il une figure féminine que vous tiendrez responsable de tout cela ?

Je me rebiffe, avant de réfléchir sérieusement à la question. Même à l’époque, j’étais relativement isolée. Pas d’amies proches, pas vraiment de copines. Seule mamma comptait et son cœur a lâché peu après mon réveil du coma. Reste ma belle-mère, qui ferait certes pâlir de jalousie les ignobles marâtres des contes de fées, mais aussi horrible soit-elle, je l’imagine mal fomenter mon accident. Sans compter que dans mes rares réminiscences, c’est une voix d’homme qui me glace le sang. Pas de femme.

— Je ne vois pas.

— Alors, tournons-nous vers le présent. Après un drame tel que le vôtre, les individus empruntent généralement deux chemins : soit ils donnent un sens à leur tragédie, en créant une fondation ou en faisant de la prévention, par exemple, soit ils sombrent peu à peu. Votre choix, inconscient, a été de vous raccrocher à votre rôle de mère. Vous confirmez, Orbona ?

— Disons que, sans Zoé, je ne vois pas l’intérêt de me lever le matin. C’est ma bouée, mon rayon de soleil.

— Exactement. Vous ne survivez que par ce prisme, ce qui, de manière ambivalente, vous amène parfois à détester votre fille.

Je secoue vivement la tête, outrée par son sous-entendu.

— Je ne déteste pas Zoé ! Elle m’exaspère par moment, comme toute préadolescente, mais je l’aime plus que tout au monde.

— Encore une fois, tout se joue au niveau inconscient, temporise le Dr Morand. Votre fille vous force à subir votre quotidien et vos difficultés. Vous l’avez mentionné vous-même : sans elle, à quoi bon se lever le matin ? C’est pourquoi vous devez trouver une raison de vivre en vous-même, et non à travers Zoé. C’est une lourde responsabilité que vous lui faites endosser.

Je me rebiffe, touchée par ces accusations à peine voilées.

— Elle n’endosse rien du tout, je ne pleure jamais devant elle, ne me décourage jamais lorsqu’elle est avec moi, au contraire.

— Et vous croyez sincèrement qu’elle ne perçoit rien ?

Je serre les poings à m’en faire mal. Est-ce pour cela qu’elle se montre si effacée, ces derniers temps ? Est-ce que je l’entraîne malgré moi dans une spirale de noirceur ?

Le Dr Morand se penche vers moi, comme s’il allait me confier un secret.

— Vous pouvez faire un autre choix, Orbona.

— Lequel ? demandé-je d’une voix plus tremblante que je ne l’aurais souhaité.

Le Dr Morand sourit alors de toutes ses dents.

— Tuer cette petite salope égoïste et vous faire sauter la cervelle.

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