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Juste un café

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Par Renarde

Je fixe l’écran de mon téléphone depuis bientôt dix minutes. Ma relation avec Maxence s’est tellement détériorée que je n’ose même plus lui écrire un simple message. Pourtant, je le dois.

J’inspire un grand coup et tape les quelques mots que je retourne dans ma tête depuis ce matin :

Serais-tu disponible pour discuter autour d’un café ?

Aucune supplique, aucun indice quant au sujet. Je ne souhaite ni le mettre sur la défensive, ni lui donner des billes pour le procès qui s’annonce. Qu’il fasse ses propres déductions.

Sa réponse fuse dans la seconde :

Oui

Sa réplique m’arrache une grimace. Difficile de lui reprocher d’user de la même tactique, même si j’aurais préféré un dialogue moins aride. Ce n’est pas le moment de flancher. Nouvelle inspiration, nouveau message :

Au Berkley’s ? Demain, dans l’après-midi ?

14 h ?

Zoé sera à l’école, ce qui nous laisse le temps de discuter sans nous presser. Au moins, il a tenu compte de ce paramètre. Je réponds, soulagée :

Parfait. À demain.

Je repose mon téléphone et bascule la tête en arrière. Plus moyen de reculer.

***

La devanture du Berkley’s apparaît dans mon champ de vision. Lettres or sur fond vert, censé rappeler les pubs irlandais. Je doute que le patron — un Parisien installé à Cannes depuis plus de trente ans — ait traversé la Manche un jour, mais les nombreux coins et recoins de l’établissement offrent une intimité que nous chérissions, Maxence et moi. Je me dirige vers notre table habituelle et constate avec surprise que Maxence s’y trouve déjà. Il m’adresse un sourire que je peine à déchiffrer (nerveux ? Contrarié ?). Je m’assieds en face de lui, le cœur battant.

— Merci d’avoir accepté, dis-je en guise d’introduction.

— C’est normal.

Cela devrait. Mais depuis plusieurs années, les choses les plus simples sont compliquées entre nous. Le silence s’installe, et je ne sais comment le briser. J’ai eu beau répéter mes répliques, élaborer divers scénarios sur mon canapé, je reste paralysée à l’idée de la discussion houleuse qui s’annonce.

Il décide de faire le premier pas, sans subtilité :

— Qu’est-ce que tu veux, Orbona ?

— Divorcer.

Son visage se contracte. Ses lèvres, minces habituellement, ne forment plus qu’une ligne à peine perceptible. Il s’apprête à me répondre, lorsque le serveur passe prendre nos commandes. Nous patientons sans rien dire, en attendant que sa Guinness et ma verveine arrivent.

— Nous en avons déjà discuté, finit-il par lâcher.

— Et je n’ai pas changé d’avis.

— Tu n’es pas dans ton état normal.

Je serre les poings à m’en faire mal. J’espérais que le temps lui ferait entendre raison, mais il se cramponne à ses illusions. Pour lui, la seule explication logique reste mon manque de discernement. Qui pourrait bien vouloir se séparer du gendre idéal ? Du beau et riche Maxence de Beaugency ? Pire, quelle femme défigurée pourrait souhaiter un tel sort ?

Je bouillonne, tandis qu’il reprend sa litanie :

— Depuis ton accident…

— Maxence, notre mariage battait de l’aile bien avant.

— Je ne dis pas que tout était rose, admet-il, mais la thérapie de couple fonctionnait.

Je m’étais promis de rester calme, mais son comportement me met hors de moi et je peine à rester de marbre. Je suis fatiguée de le voir jouer les conjoints modèles alors que je sais pertinemment pourquoi il refuse de divorcer.

— Je ne veux ni la moitié de ta fortune ni des parts de ta société. Juste une pension, minimale, pour éviter de m’inquiéter à la fin de chaque mois. Je ne souhaite pas retrouver mon ancien train de vie. Simplement pouvoir me lever le matin sans avoir une boule à l’estomac.

— J’adorerais avoir ce luxe, moi aussi, ironise-t-il en buvant une gorgée de bière.

Nous nous affrontons du regard. Dire que j’ai tellement aimé cet homme ! L’argent salit tout. Parce qu’il a beau prétendre que cela n’a rien à voir, je ne suis pas dupe. Et je sais qui le pousse à maintenir cette union de façade par tous les moyens.

— Tes parents partagent ton point de vue, j’imagine ?

Il hausse les épaules.

— Ils croient tous deux fermement aux liens sacrés du mariage, et, comme moi, que la phrase « pour le meilleur et pour le pire » ne sont pas des paroles en l’air.

— Ta mère me déteste.

— Peu importe. C’est moi qui t’ai épousé, pas elle.

Au moins, il n’a pas le culot de nier l’animosité que me voue ma chère belle-mère.

Nous restons en suspens quelques instants, le nez dans nos boissons respectives. Je réfléchis à la meilleure manière de ramener le sujet sur le tapis, lorsqu’il demande brusquement :

— Ton… ton accident, tu te rappelles ?

Je lève les yeux vers lui, surprise. Il se mord la lèvre, le regard perdu au loin, en attendant ma réponse.

— Non, toujours pas.

— Je vois.

Ce n’est pas la première fois que Maxence revient sur mon amnésie. Sauf que, cette fois, je ne laisse pas passer le sous-entendu.

— Tu penses encore que c’est ma faute, c’est ça ? Que j’étais sur mon téléphone, que je rêvassais ? Notre situation actuelle n’est pas uniquement due à mon accident.

— C’est là que tu te trompes, murmure-t-il.

Je lâche un soupir d’exaspération face à son entêtement, puis insiste :

— Tu ne peux pas tourner la page ?

— J’aimerais, Orbona, tu n’imagines pas à quel point j’aimerais. Mais non, je ne peux pas.

Et sur ces dernières paroles, il sort un billet de cinquante euros de son portefeuille, le laisse sur la table et me plante sans même me dire au revoir. J’ignore ce qui me choque le plus : la manière dont il a mis fin à notre conversation, ses propos énigmatiques. Ou le fait qu’il pleurait au moment de partir.

Je retourne à l’appartement. Mon entrevue avec Maxence tourne en boucle dans ma tête, mais j’ai beau repasser le fil de notre discussion en continu, je peine à comprendre sa réaction. Pourquoi s’entête-t-il à ce point ? Aurait-il encore des sentiments pour moi ? Cette idée me fait frissonner. Même si notre relation s’est détériorée depuis plusieurs années, même s’il m’a fait interner — soi-disant pour me protéger —, il reste mon premier amour et le père de ma fille. Je veux reprendre ma vie en main, sans lui, mais je ne lui voue aucune haine. Plus maintenant. Le détester, lui, sa famille, me demanderait une énergie que je n’ai pas.

Je grimpe les escaliers quatre par quatre, pressée de retrouver le calme de mon salon, lorsque je tombe sur Léa, son cabas sous le bras.

— Je vais faire les courses, tu as besoin de quelque chose ?

Je secoue la tête, en espérant que mon visage ne trahit pas mon marasme intérieur.

— T’es sûre que ça va ? demande-t-elle.

Décidément, je suis toujours aussi peu douée pour cacher mes émotions.

— Une discussion un peu houleuse avec mon ex-mari. Enfin, pas vraiment ex, c’est là tout le problème, ajouté-je en soupirant.

Léa m’observe un instant, avant de m’attraper le bras et de planter ses yeux dans les miens.

— Tant pis pour les courses. Tu carbures à quoi quand t’as pas le moral ? Caïpirinha ? Chocolat chaud ? Glace ?

Devant mon air ahuri, elle éclate de rire, puis m’entraîne dans son appartement.

— Pas de discussion ! Tu as besoin d’un remontant et je ferais une piètre amie si je te laissais déprimer toute seule chez toi.

Si le mot « amie » me fait tiquer, je m’abandonne à sa gentillesse, trop fatiguée pour argumenter. À peine posée sur son canapé, Léa me propose une demi-douzaine de cocktails, que je refuse poliment.

— Un thé ira très bien.

— Un thé ? T’arrives à oublier un mec avec un thé ? Je ne sais pas si je dois être admirative ou désespérée.

Elle n’insiste pas et, quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons toutes deux avec un mug fumant dans les mains.

Léa boit une gorgée, avant de demander :

— Alors, compliqué ?

— Maxence refuse de divorcer. Et sans divorce, pas de pension.

— Ah… ça pue.

— J’aurais souhaité une séparation à l’amiable, sans passer par des années de procédures via avocats interposés, mais cela en prend malheureusement le chemin.

— C’est quoi le problème ? Le fric ?

J’acquiesce.

— Maxence a repris la société de ses parents et, en tant que CEO et principal actionnaire, il jouit d’une fortune considérable.

Léa se gratte la tête, perplexe.

— Et ils ont pas blindé ça lors du contrat de mariage ?

J’esquisse un sourire amer.

— À l’époque, j’étais riche, au sommet de ma gloire, et lui n’était qu’un golfeur professionnel sans résultats notables. C’est moi qui aurais dû blinder le contrat de mariage, et non lui.

— Mais sa famille…

— Le méprisait. Maxence avait des relations plus que tendues avec ses parents, qui n’approuvaient ni ses choix de carrière ni ses fréquentations. Et surtout, il y avait Louis, son frère aîné. Le fils prodigue, major de promo, destiné à reprendre avec succès l’empire familial. Maxence n’était que le petit dernier dont la seule ambition se résumait au golf. Le cadet qui refusait d’entrer dans les cases décidées à sa naissance et qui, comble de l’horreur, s’était entiché d’une étrangère qui n’avait même pas passé le bac.

— Attends, s’offusque Léa, tu étais considérée comme l’une des plus belles femmes du monde, tu as fait la une de tous les magazines, défilé pour les plus grands créateurs, tu n’étais pas qu’une étrangère sans qualifications !

— Pour eux, si. Louis fréquentait une avocate issue de la noblesse. C’est ce genre d’épouse qu’ils espéraient pour Maxence. Pas moi.

— OK, soupire Léa, je vois le tableau : Louis parfait, Maxence raté.

Je laisse échapper un rire. La formule, lapidaire, a le mérite de résumer la situation qui prévalait à l’époque.

— Du coup, poursuit Léa, pourquoi Louis n’a pas repris l’entreprise ?

Je bois une gorgée de thé, puis repose ma tasse sur la table basse.

— Il s’est tué dans un accident de voiture lorsque Zoé avait trois ans.

Repenser à cette période m’étreint toujours le cœur, malgré les années.

— Du jour au lendemain, mon mari s’est retrouvé fils unique. Toute la pression familiale lui est retombée dessus.

— Ses parents ont arrêté de le mépriser parce qu’il ne restait que lui ? s’étrangle Léa.

— Pas seulement. Louis roulait beaucoup trop vite et il avait bu, ce soir-là. Largement au-delà des limites autorisées. Sa mère a tout fait pour cacher ces informations, mais la rumeur a néanmoins essaimé dans leurs cercles de privilégiés. D’un coup, Maxence, en bon père de famille marié, apparaissait comme bien plus stable et raisonnable que Louis. La transition s’est donc effectuée de manière étonnamment douce.

— Je vois. C’est tordu, les riches, commente Léa en se grattant la tête.

Sur ce coup, je ne peux lui donner tort.

— Maxence a tout appris sur le tas. Il a laissé tomber le golf et s’est plongé corps et âme dans l’entreprise paternelle. Au début, je ne disais rien, trop heureuse de le voir à nouveau actif. Le travail lui permettait de faire son deuil. Il était moins présent pour Zoé et moi, mais je pensais que c’était une phase. Juste une phase.

— Et la phase a duré.

J’opine du chef.

— J’ignore s’il s’est réellement découvert une passion pour les affaires ou si recevoir enfin l’approbation et l’admiration de ses parents l’ont transformé, mais la mort de Louis a tout changé. Avant, même s’il s’entraînait dur pour ses compétitions, il mettait un point d’honneur à accompagner Zoé au parc tous les jours lorsqu’il n’était pas en déplacement. Après, nous sommes passées au second plan, elle et moi. Après son travail. Après les chiffres, le cours des actions, la croissance, les acquisitions. Les sorties d’apparat, qui nous révulsaient tous deux autrefois, étaient devenues hebdomadaires. Tout tournait autour de l’entreprise : les loisirs, les relations, les discussions. Notre couple a commencé à péricliter. J’ai tiré la sonnette d’alarme plus d’une fois. Et au bout d’une éternité à essayer de sauver notre mariage, seule, j’ai demandé le divorce.

Léa écarquille les yeux.

— Attends, tu voulais te séparer avant ton accident ?

J’acquiesce, les yeux rivés sur ma tasse.

— Et Maxence, il l’a pris comment ? poursuit-elle.

— Mal. Très mal. Un véritable électrochoc, qui a eu le mérite de le faire réagir. Mais pour moi, c’était trop tard. J’ai accepté de suivre une thérapie de couple de guerre lasse, même si je ne voyais pas comment quelques séances pourraient sauver des années de dysfonctionnement et d’éloignement. Maxence, lui, croyait naïvement que sa soudaine implication familiale réglerait tout d’un coup de baguette magique.

— Typique des mecs. Ils en foutent pas une et après, on devrait leur décerner une médaille parce qu’ils ont vidé le lave-vaisselle. Après leur avoir demandé. Trois fois.

Je souris à son analogie.

— Avec Zoé, c’était pire. Il a voulu passer de père absent à père complice, et il s’est pris un mur. Elle l’a rembarré avec toute la subtilité d’une préado désabusée.

Je reprends mon mug et bois une nouvelle gorgée de thé. La nostalgie m’envahit toujours lorsque je repense à cette période. Même si la situation n’était pas idéale, tant s’en faut, cela reste les derniers moments où nous étions encore un semblant de famille.

— Après, j’ai eu mon accident. La suite, tu la connais.

— Pas simple, conclut-elle.

En effet. La mort de Louis aura marqué le début d’une longue descente aux enfers, le changement de paradigme qui aura fait basculer ma petite bulle parfaite en ce simulacre de famille modèle sur le papier.

Léa, songeuse, se lève et commence à faire les cent pas. J’ignore quelle partie de mon histoire l’interpelle, mais visiblement, mon récit l’a perturbée. Elle s’arrête, inspire un grand coup, puis se tourne vers moi.

— Y a un truc pas net. Maxence vivait dans l’ombre de son frère. Zéro reconnaissance, zéro attention parentale. Et hop, Louis meurt dans un accident de voiture. Tu veux divorcer, malgré les immenses efforts de monsieur, ironise-t-elle, et hop, accident de voiture. Son frangin, toi, ça fait beaucoup. T’es vraiment sûre que c’étaient des accidents ?

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