Festival de Cannes. Tout le show-biz se pavane, entre luxe et provocation. Tu portes une création d’Augustin. Une robe somptueuse, couverte de perles — en clin d’œil à ton surnom — qui te vaut compliment sur compliment.
Un acteur te met la main aux fesses, un autre te tend une carte sur laquelle il a noté son numéro de chambre avec un air entendu. Tous deux ont bien plus de cinquante ans. Le premier est marié, le second a une fille de ton âge. Le genre humain te dégoûte un peu plus à chaque jour qui passe.
Tu déambules avec ta flûte de champagne, ton fameux sourire factice collé au visage. Tu n’as qu’une hâte : rentrer, défaire ton chignon, enlever ces fichus stilettos et plonger dans un bain moussant. Les mondanités t’exaspèrent, même si tu as conscience que ta présence reste indispensable. La célébrité s’entretient. Les marques et les créateurs ne doivent pas t’oublier si tu veux continuer à exister.
Un jeune homme s’approche de toi. Plutôt bel homme. Tu n’arrives pas à le remettre, mais ta mémoire des noms et des visages n’est pas ton point fort.
— Bonjour, Maxence de Beaugency, t’annonce-t-il en te tendant la main.
— Enchantée, Orbona Zuliani.
— Je sais, répond-il d’une voix teintée d’amusement, je n’ai pas habité dans une grotte ces dernières années.
Tu souris, franchement, cette fois-ci.
— Et que fait Maxence de Beaugency ? Du théâtre, du cinéma ?
Il éclate d’un rire qui te plaît immédiatement. Simple, franc.
— Rien d’aussi glamour, j’en ai peur. Je suis golfeur professionnel.
Tu arques un sourcil, surprise par la réponse.
— Mes parents font partie des grosses fortunes de la région, poursuit-il, ce qui me donne accès à ce type d’événement. Ça et la particule, ajoute-t-il avec un clin d’œil.
— Et de tous les sports, vous avez opté pour le golf ? Cliché, non ?
— C’était ça ou l’équitation. Et vu que je déteste les chevaux, le choix était vite fait.
Ton sourire s’agrandit. Sa franchise et son humour s’avèrent rafraîchissants dans ce milieu où tout n’est que faux-semblant. Cependant, tu ne baisses pas ta garde. Il ne cherche qu’une chose, comme tous les autres.
Tu décides d’attaquer frontalement :
— Pourquoi êtes-vous venu me parler ?
Il semble déstabilisé par ta question. Il se frotte la nuque, embarrassé.
— Je… ça va vous paraître étrange, mais…
Il inspire un grand coup et se lance :
— Je déteste ce genre de soirée. Tout le monde se pavane, s’échange des banalités tout en se faisant mousser et à chaque fois, je me sens à part. Vous êtes la seule personne qui a l’air de s’ennuyer autant que moi.
Tu manques recracher une partie de ton champagne, avant d’éclater de rire.
— Ça se voit tant que ça ?
— Honnêtement ? Oui. Si on sait regarder au-delà des apparences.
— Par apparence, vous voulez dire « décolleté » ?
Il ouvre la bouche de stupeur, puis esquisse un sourire gêné.
— Joker. Je n’ai ni envie de passer pour un gros lourd ni envie de vous mentir.
— J’ai l’habitude, répliques-tu d’un ton amer, c’est le contraire qui serait surprenant.
Il t’observe, les sourcils froncés.
— Est-ce que ça va ?
Sa question, sincère, te fait monter les larmes aux yeux. Tu te mords la lèvre inférieure et hausses les épaules.
— Je suis riche et célèbre, bien sûr que ça va.
Son regard devient plus insistant.
— Je côtoie des gens riches et plus ou moins célèbres depuis que je suis né. La seule chose qui change, c’est qu’ils sont malheureux dans des habits hors de prix. Le bonheur n’est pas lié à votre compte en banque, Orbona.
Dans sa bouche, ton prénom a une sonorité douce et fragile à la fois. Ses paroles te touchent. Beaucoup trop.
— Je… je dois y aller.
Et sans lui laisser le temps de répondre, tu t’enfuis. Tu slalomes entre les invités, évites les serveurs, à la recherche d’un coin isolé où tu pourrais reprendre tes esprits.
Tu te retrouves sur une terrasse mal éclairée, où deux fumeurs soufflent leurs volutes en direction des étoiles sans te prêter attention. Tu t’éloignes d’eux, le cœur battant, et fermes les yeux pour te calmer.
Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Pourquoi es-tu faible à ce point ? Tu as toujours cru que la prochaine étape t’apporterait la sécurité. Ton premier contrat. Ta première publicité. Ta première couverture de magazine. Ton premier défilé. Mais peu importe tes succès, peu importe ton salaire, les bijoux, les robes, le regard des autres, tu restes une petite fille qui craint d’exister. Et cela te rend folle.
Un raclement de gorge interrompt ton monologue intérieur.
— Je ne veux pas vous harceler, vraiment, commence Maxence, mais si j’ai dit quelque chose qui vous a blessée, alors je vous prie de m’excuser. Et si je peux faire quoi que ce soit pour me rattraper, n’hésitez pas.
Tu soupires, puis te retournes.
Soit il est sincèrement désolé, vu sa mine, soit il devrait laisser tomber le golf pour entamer une carrière d'acteur.
— Vous n’avez rien à vous reprocher, promis. Vous êtes même le premier homme, depuis longtemps, qui ne me donne pas envie de me jeter par la fenêtre.
Sa bouche s’arrondit de stupeur.
— Euh… merci ? Je suppose.
Sa réaction t’arrache un sourire.
— Je dois vous sembler pathétique, soupires-tu.
— Non, au contraire. Honnête. Et cela fait un bien fou.
Vos regards se croisent et, pour une fois, tu ne baisses pas les yeux.