Tu ignores si Bérangère a retrouvé ses esprits ou si tes menaces ont porté leurs fruits, mais Maxence a intégré l’entreprise paternelle un mois après l’enterrement de Louis. Pour l’instant, il se forme, tout en poursuivant sa carrière de sportif professionnel en parallèle. Résultat : Zoé et toi le voyez de moins en moins. Tu fais le dos rond, consciente que cette phase ne durera pas éternellement. Aujourd’hui, Maxence est tiraillé entre deux mondes ; il cherche à la fois à compenser le décès de Louis, en soulageant son père d'une partie de son travail, tout en visant un meilleur index au golf. D’ici six mois, un an tout au plus, il devra choisir. À toi de lui laisser l’espace nécessaire pour qu’il puisse le faire sereinement.
Dans l’intervalle, tu profites de passer le maximum de temps avec Zoé avant son entrée en maternelle. Tu enfiles ton tablier et te tournes vers elle :
— Des envies pour le goûter ?
— Des crookies !
Tu te demandes pourquoi tu prends encore la peine de lui poser la question.
— Des cookies, alors là, je ne m’y attendais pas du tout, souris-tu en mettant les poings sur les hanches.
Elle pouffe, puis t’observe, les yeux rieurs, en anticipant la question suivante.
— Et quelle forme allons-nous choisir ?
— Crocrodile !
— Des crookies en forme de crocrodile ! Quelle surprise ! Tout mon stock de « r » va y passer, mais sinon, j’ai tout ce qu’il faut dans les placards.
Elle se dirige en sautillant vers le tiroir qui contient les emporte-pièces prévues pour les biscuits de Noël, puis t’amène le fameux modèle « crocrodile », qui a détrôné celui du chat depuis quinze jours.
Tu confectionnes la pâte, aidée de Zoé. Elle verse avec application les divers ingrédients dans le bol, la langue tirée sur le côté, sans oublier de goûter chacun d’entre eux au passage. Y compris la levure chimique, qui lui arrache la même grimace, jour après jour. À croire que l’étape fait partie de la recette.
Tu farines le plan de table, étales la pâte, puis laisses Zoé y découper ses « crocrodiles ». Une fois qu’il ne reste plus assez de matière, vous partagez équitablement le surplus en deux parts, que vous grignotez avec une gourmandise complice. Si tu ne devais pas montrer un minimum l’exemple, tu te passerais de la cuisson pour la moitié de la préparation.
Une fois la plaque au four, Zoé attrape son livre et saute sur le canapé. Autant tu t’accommodes de répéter la même recette pour les quatre heures depuis trois semaines, autant tu as envie de jeter Pinpin fait des bêtises par la fenêtre. Tu t’assieds néanmoins à ses côtés, prête à relire pour la millionième fois les aventures de cette petite peste de lapin qui fait tourner sa mère en bourrique. Et pas question de sauter une page, ou même un mot, elle le connaît par cœur.
— Bon, est-ce que Pinpin sera sage, aujourd’hui ?
— Naaaaan, répond-elle avec un sourire jusqu’aux oreilles.
— C’est ce que je craignais. On va vérifier tout ça.
Tu commences la lecture, Zoé collée tout contre toi, tandis que les effluves chocolatés envahissent peu à peu le salon. Une bulle de douceur, juste elle et toi, qui gonfle ton cœur de gratitude. Le livre terminé, tu l’embrasses sur la tête puis la serres un peu plus pour prolonger l’instant.
Ton téléphone sonne. Maxence. Tu décroches avec le sourire.
— De délicieux cookies faits avec amour t’attendent, annonces-tu en guise de salutations.
— Des cookies ? Encore ?
— Je te laisse négocier avec ta fille si tu veux du changement.
— Peine perdue, je n’ai jamais traité avec quelqu’un d’aussi dur en affaire.
Ton sourire s’agrandit. Zoé mène Maxence par le bout du nez, ce qui t’attendrit autant que ça t’agace par moments.
— Blague à part, tu rentres bientôt ?
Un soupir accueille ta question.
— J’appelais pour ça, justement. Je dois finaliser un gros contrat, ne m’attends pas.
Tu serres le téléphone, déçue.
— Je croyais que cette semaine devait être plus calme.
— M’en parle pas. Mais père a besoin de moi, surtout en ce moment.
— Je comprends. Sois prudent en conduisant, je t’aime.
— Je t’aime.
Tu laisses tomber ton bras, pensive. Maxence reçoit enfin l’attention paternelle qu’il mérite. Mais aujourd’hui, tu n’es plus si sûre que cela soit une bonne chose.