Les enterrements sont lugubres par nature. Celui de Louis s’avère sinistre. Seuls Maxence et ses parents semblent sincèrement touchés par sa disparition. Le reste des invités, nombreux, affichent une tristesse de façade. Marie-Charlotte a prétexté une maladie quelconque pour fuir l’événement. Tu ne peux lui en vouloir. À sa place, ton unique motivation pour assister à la cérémonie aurait été de t’assurer que ce type soit bel et bien mort.
Louis s’est tué une dizaine de minutes après être parti de chez toi, ce fameux soir. Il roulait trop vite, comme d’habitude, et n’avait pas attaché sa ceinture. Les analyses toxicologiques ont révélé une alcoolémie importante, ainsi que la présence de cocaïne. Rien à sauver. Et surtout pas les apparences, comme Bérangère s’évertue à le faire en essayant tant bien que mal d’étouffer l’affaire auprès des tabloïds. Tu ignores combien de pots-de-vin elle a versés, mais officiellement, Louis a perdu la maîtrise de son véhicule pour une raison inexpliquée, ce qui n’empêche pas les rumeurs sur ses différentes addictions de continuer à courir.
Tu observes le cercueil, étonnamment calme. Lorsque tu as appris le décès de Louis, la culpabilité t’a terrassée. Tu t’es écroulée au sol, ce qui t’a valu la première marque de sympathie de ta belle-mère depuis toutes ces années. Si elle savait ! Car tu as beau te répéter, avec plus ou moins de force, que tu n’étais pas au volant ce soir-là, que seul Louis est à blâmer pour son état et ses décisions, le sentiment d’être responsable de sa mort ne te quitte pas.
Tu aurais pu l’empêcher de partir. Bloquer le portail, afin qu’il reste coincé dans l’allée avec sa voiture. Confisquer ses clés. Prévenir sa mère, pour qu’elle le raisonne. Tellement de possibilités et d’options que tu n’as pas choisies à dessein. Tu savais qu’il risquait sa vie, en repartant. Et tu as délibérément fermé les yeux.
***
Tu attrapes un verre de jus d’orange et tu t’éloignes de la foule des invités. Le verre du souvenir qui suit un enterrement est censé panser les blessures. On se remémore, ensemble, les bons moments. Les anecdotes sur les défunts fusent, donnant lieu à des sourires émus, parfois à des rires. Sauf que tu ne peux supporter d’entendre le moindre compliment sur Louis.
Tu grimpes à l’étage de la propriété de tes beaux-parents et rejoins la bibliothèque. De toutes les pièces de leur hôtel particulier, elle reste ta préférée. Déjà, parce que personne n’y met les pieds. Les beaux livres, les reliures aux lettres d’or, les encyclopédies diverses ne sont là que pour l’apparat. Tu doutes qu’un seul de ces ouvrages ait été lu, voire ouvert. Chez toi, les livres étaient tachés, cornés à force d’être manipulés. Vos deux étagères Billy croulaient sous les formats poches que tes parents récupéraient aux puces. De la romance, des polars, des livres populaires qui t’ont permis de voyager à une époque où tu n’avais pas les moyens de partir en vacances.
Tu passes le doigt sur le dos d’une luxueuse édition d’À la recherche du temps perdu, lorsqu’un claquement de langue désapprobateur te fait sursauter.
— Orbona.
Tu te crispes. Bérangère a le don de te tendre, peu importe les lieux ou les circonstances. Tu te retournes en te composant un visage neutre. Tu aurais espéré que ce drame enterre la hache de guerre, au moins un instant, mais le regard froid et dur qu’elle te jette n’augure rien de bon.
— Tu devrais être en bas, te lance-t-elle.
— J’avais besoin d’une pause.
— J’imagine que c’était trop demander que, pour une fois, tes besoins passent après ceux de ma famille. Vous vous êtes bien trouvés, Maxence et toi, à ne penser qu’à vos petits plaisirs égoïstes.
Tu serres ton verre à t’en faire blanchir les jointures. Autant tu peux supporter qu’elle s’en prenne à toi, autant tu refuses qu’elle manque de respect à ton mari.
— Maxence est un homme extraordinaire. Gentil, doux, intelligent. Un sportif de haut niveau et un père exemplaire.
— Il n’arrive pas à la cheville de Louis, rétorque-t-elle avec dédain.
— En consommation de drogue, d’alcool ? Ou en capacité à sauter sur tout ce qui bouge ?
Bérangère blanchit. Son visage, contracté par la colère, n’exprime que le mépris.
— Insolente ! Marie-Charlotte…
— L’avait quitté, la coupes-tu. Je suppose qu’elle en avait marre d’être cocufiée par la moitié de la ville.
Tu t’approches d’elle, galvanisée par ses attaques injustes.
— Je n’avais pas prévu de dire du mal de Louis, surtout aujourd’hui. Mais il serait temps de reconnaître que votre fils cadet possède de belles qualités, et que votre aîné était loin de se montrer parfait en toutes circonstances.
Sa lèvre inférieure tremble de rage.
— Tu n’auras pas un sou ! Rien !
Tu fronces les sourcils, surprise par ce brusque changement de sujet. De quoi parle-t-elle ?
Devant ta mine confuse, Bérangère affiche un sourire cruel.
— Tu devais te frotter les mains, n’est-ce pas ? Sans Louis, tu espérais que toute notre fortune reviendrait à Maxence ? Tu crois que je n’ai pas vu clair dans ton petit jeu ? Épouser mon naïf de fils en croisant les doigts pour toucher le jackpot ?
Tu lâches un soupir exaspéré. Bérangère a tendance à occulter que tu es plus riche que son fils et que cet argent, tu ne le dois qu’à ton travail.
— Je suis millionnaire, pour rappel.
— Et alors ? Les femmes dans ton genre n’en ont jamais assez, crache-t-elle. Henri estime peut-être que Maxence est apte à reprendre les rênes de l’entreprise, mais, moi vivante, cela n’arrivera pas. Maxence ne fera jamais partie du comité de direction. Jamais. Et il sera rayé du testament d’une manière ou d’une autre, jubile-t-elle. MON argent ne reviendra pas à une étrangère !
Tu oscilles entre la colère et la pitié face à cette femme qui n’a que la haine et les convenances pour raisons de vivre. Couper les ponts avec cette harpie te procurerait un soulagement indicible, mais il y a Maxence. Et Zoé. Tu refuses qu’ils pâtissent de la fureur aveugle de Bérangère. Maxence, en particulier, qui a toujours mal vécu la différence de traitement entre lui et son frère. Le voir aussi ostensiblement rejeté par ses parents l’anéantirait.
Hors de question.
Tu sors ton téléphone de ton sac, cherches dans tes enregistrements, puis annonces à ta chère belle-mère :
— Je possède un dernier témoignage de Louis, particulièrement représentatif de l’homme merveilleux qu’il était. Je pense l’envoyer à tous les journalistes que je connais dès ce soir, qu’en dites-vous ?
Et tu appuies sur play.
***
Bérangère fait un malaise avant la fin de l’enregistrement. Elle s’écroule au sol, tandis que la voix de Louis menace de te violer en arrière-fond.
Tu interromps ton téléphone, peu émue par sa détresse évidente.
— Pour votre gouverne, j’en possède trois copies, disposées dans trois endroits différents. Si quelque chose m’arrive, une clé USB partira directement sur le bureau d’un ami reporter, qui se fera une joie de publier l’extrait tout en informant la police qu’on m’a réduite volontairement au silence.
Il n’en est rien, mais elle n’a aucun moyen de savoir que tu bluffes. Encore moins dans l’état de panique dans lequel elle se trouve en ce moment.
Tu poursuis, implacable :
— Si j’apprends que vous avez, d’une manière ou d’une autre, nui à Maxence, l’enregistrement part. Si vous le rayez de votre testament, alors qu’il s’est montré d’une probité et d’une loyauté exemplaire envers vous, l’enregistrement part. Si vous manigancez auprès de votre mari pour qu’il cesse de l’inclure dans l’entreprise familiale, l’enregistrement part. Après, si Maxence se montre incompétent ou qu’il préfère s’en tenir au golf, qu’il en soit ainsi. Ce n’est ni à moi ni à vous de décider pour lui.
Tu passes devant elle sans lui jeter un regard, puis annonces :
— Le moment est venu de songer à retrouver vos invités. J’ai cru comprendre que badiner à l’étage n’était guère poli.
Et tu la plantes sans plus de cérémonie