Ellias en voulait au monde entier. Là, maintenant, tout de suite, son humeur était aussi mauvaise que la météo. Et pourtant, toutes les applications avaient annoncé grand soleil du matin au soir ! Une belle journée d’automne, dorée, avec le petit froid de la saison qui ne rendait les couleurs que plus magnifiques. Ellias trouvait que le froid sublimait le beau temps, un rappel en douceur que l’automne doré, mélange parfait d’été et d’hiver, n’était pas une fatalité. La réalité suivait sagement les prévisions, pendant qu’Ellias passait ses heures à supporter les plaintes et railleries d’inconnus au téléphone. Le beau temps atteignait même son cubicule et lui chatouillait la peau. Ellias était parti, comme tout jeune homme plein d’optimisme et de fierté mal placée, sans veste et parapluie. Quand la journée de travail avait sonné la fin de sa torture au centre d’appel, il s’était précipité dehors avec entrain pour profiter de courir dans le parc, de fainéanter au bord de la rivière, et de regarder les petites fées virevolter. Peut-être même quelques feux-follets grâce au soleil qui se coucha bien trop tôt ! Il s’était arrêté pour regarder avec la même joie que les enfants un magicien de rue invoquer des feux d’artifice d’entre ses doigts.
Sa fin d'après-midi s’annonça donc merveilleusement bien. Il hésita même à pousser le vice jusqu’à une glace artisanale vendue par Alissa, une jeune femme des neiges. Une rumeur prétendait que son ingrédient secret était ses propres larmes de tristesse. Les touristes n’approchaient pas sa minuscule boutique anodine dans une rue reculée qui ne figurait sur aucun guide, et ils craignaient la réputation malveillante des femmes des neiges. Enfants, Ellias et ses amis se défiaient pour entrer dans sa boutique, une épreuve de courage qui avait le magnifique effet secondaire de finir sur un cornet de glace à trois boules.
Oui, Ellias avait planifié son temps libre. Il le méritait bien après ses heures au centre d’appels ! Mais à peine quelques pas, la météo décida de tout ruiner. Les nuages voilèrent le spectacle du soleil couchant, et quelques gouttes avaient la gentillesse de prévenir du déluge imminent. Autour de lui, les parapluies s’ouvrirent, les capuches se redressèrent, Ellias, désabusé, leva le regard réprobateur au ciel bas et lourd. Quand le rythme des gouttes augmenta, il prit les jambes à son cou. Comme si le temps avait attendu ce geste, la pluie s’abattit de toutes ses forces, trempant Ellias jusqu’aux os. Il lâcha des jurons colorés contre le tempestaire qui cherchait personnellement à ruiner sa journée ! Sa course le menait à travers les rues à la recherche d’un abri qu’il trouva rapidement dans un petit café. Il s’étonna brièvement de ne jamais avoir remarqué un café à cet endroit, mais le panneau “ouvert” accroché sur sa porte et l’agréable lumière tamisée qui passait à travers les vitres attiraient toute son attention. Un carillon en bambou annonça son arrivée. Ellias reprit son souffle au pas de la porte, debout sur le pauvre tapis d’entrée noyé sous l’eau de pluie. Il se passa plusieurs fois la main dans les cheveux, il baissa le regard pour voir ses vêtements trempés et réaliser la flaque d’eau à ses pieds. Il espérait que son porte-monnaie avait survécu à la noyade générale, car payer une boisson avec des billets mouillés avait de quoi filer la honte. Avec un soupir, il releva le regard et…
Un dragon.
Avec une exclamation de surprise, le jeune homme tituba en arrière.
– Coui ?
Ellias papillonna quelques fois des yeux, mais le dragon restait. Un petit dragon, qui ne devait même pas faire la hauteur de son visage. Il vola à quelques centimètres de ses yeux.
– Coui !
Le dragon souriait, comme s’il cherchait à imiter un sourire humain, transformant son museau en une grimace étrange qui dévoilait ses canines. C’était à la fois terriblement mignon et légèrement terrifiant. La lumière orange du café se reflétait sur des écailles aussi vertes que son regard de reptile. Ellias trouvait ses cornes magnifiques : des branches qui poussaient de son crâne pour finir dans des feuilles aux couleurs automnales. Sur son dos poussait une minuscule forêt de mousse et de bractées. Il n’avait jamais vu un dragon pour de vrai, encore moins un dragonnet qui tenait sur sa main ! Même dans un monde où il fallait chasser les lutins de son appartement, les dragons tenaient du légendaire.
– Hm… bonjour ? répondit Ellias à force de se voir fixer.
Ravi, le dragonnet se lança dans un petit salto en enchaînant ses couinements. Il avait l’air de vouloir engager la conversation et de lui raconter sa journée et plus encore, mais Ellias ne parlait pas le petit-dragon. Il l’observa voleter sur place et pousser des variantes impressionnantes de “coui”. Le dragonnet était exécrablement adorable.
– Vous pouvez le gratter sous le menton, il aime ça, se manifesta une voix au fond du café.
Ellias sursauta légèrement, se rappelant où il était. Prudemment, il avança une main vers le dragonnet qui observa le geste avec curiosité. De son index, Ellias le caressa un peu. Le dragonnet lâcha un long bruit de bonheur et lui tendit son cou. Continuant son geste, Ellias glissa son regard sur la boutique. Le café était décoré dans les tons de l’automne jaune et orange qui venaient relever la couleur sombre des meubles en bois. Les décorations ne faisaient pas exception au thème entre bouquets de fleurs séchées, feuilles colorées, citrouilles et coloquintes, champignons, bougies… Il flottait dans les airs une odeur de thé mélangé à de la pomme et de la cannelle. L'atmosphère était agréable et sereine et cela étonnait Ellias d’être le seul client. Le café était vide et pourtant il avait ce charme certain qui attirait tous les étudiants de la ville pour tapoter leurs papiers en se goinfrant de boissons sucrées qui n’avaient du café que le nom. Certains meubles et décorations avaient une étrange apparence : ils rappelaient vaguement ces constructions que bricolaient certains propriétaires de chat pour transformer leur appartement en parc d’attractions félin.
Puis, il les remarquait, les dragonnets. Aucun plus grand que le petit qui agitait ses petites pattes sous les gratouilles distraites mais constantes d’Ellias, étalés ici et là, sur des coussins, des meubles, et même le comptoir, tous de couleurs et de cornes différentes. Un dragonnet rouge au regard de feu et aux cornes courbées l’observa, debout à côté de la caisse. Pendant un bref instant, il se demanda si ce dragon lui avait parlé, mais il réalisa d’autres mouvements derrière le comptoir : un humain s’affaira à ranger, penché, le rendant difficile à voir. Il finit par se redresser avec un sourire.
– Jasmin adore les visiteurs ! Que puis-je vous…, commença le barista avant de s’interrompre quelques instants, pantois avant de s’exclamer. Ne bougez pas ! Je vais aller vous chercher de quoi vous essuyer, vous êtes fin trempe, mon pauvre !
– Je vous assure ce n’est…
Mais le barista disparut derrière une porte battante. Avec un soupir, Ellias rapporta son regard vers le dragonnet de plante qui affichait toujours une grimace des plus heureuses à se faire gratter le menton.
– Tu es absolument trop adorable, le sais-tu ? Jasmin est un très joli nom !
Le petit ouvrit un œil et lâcha un “coui !” des plus fiers, avant de venir s’installer sur son épaule, tendant le dos pour récupérer les gouttes qui tombèrent de ses cheveux. Amusé, Ellias se tordit le cou pour admirer la créature qui profita de la petite douche. Il n'était vraiment pas peureux !
Le barista revient pour lui passer une serviette d’un air peiné.
– La pluie ne vous a vraiment pas raté ! le plaignait-il alors qu’Ellias le remercia et commença à se sécher, faisant s’envoler Jasmin sous quelques protestations vexées.
– Je suis désolé, je noie votre entrée, retourna le jeune homme avec un sourire d’excuse.
Le barista n’était pas bien grand non plus. Humain, à première vue, une chevelure brun-gris volumineuse, un grand regard bleu souligné par un discret maquillage. Ses vêtements semblaient droit sortis d’un livre victorien de conte de fées où les poupées en porcelaine étaient les maîtres du monde, ajoutant à l’ambiance du café un air de noblesse. Aux couleurs complémentaires à l’ambiance orangeâtre, ils étaient dans des tons bleus, un élégant mélange entre pantalon et robe, rendant le barista gracieux et quelque peu féminin, faisant douter Ellias de sa nature humaine apparente. Il contempla Ellias d’un air pensif, sourcils froncés, inquiet.
– Je ne suis pas certain d’avoir des vêtements à votre taille…
– Ça finira bien par sécher, assura Ellias enjoué. Un café pour me réchauffer le temps que le déluge passe va faire toute la différence !
Et même si, pour une raison obscure, il y avait des vêtements à sa taille, Ellias n’était pas certain de les vouloir: il n’avait point envie de ressembler à une poupée. Son ton semblait rassurer son interlocuteur qui se détendit un peu.
– Bien sûr, nous avons tout ce qu’il faut pour ça ! Malgré tout… c’est un état à s’attraper la mort ! Braise pourra éventuellement essayer de vous sécher un peu.
– Braise ?
Le barista avait un geste pour le dragon rouge perché sur le comptoir qui répondit avec un “kééé” à son nom et expira un peu de fumée de ses narines.
– Il n’est certes pas très grand, mais il en a, de la chaleur à revendre ! sourit le barista avenant.
Ellias remarqua un autre mouvement du coin de l'œil, un dragonnet aux couleurs nacrées venait de se poser sur une table proche pour l’observer curieusement.
– Il y a beaucoup de dragonnets ici !
– C’est comme les chats, rit le barista, on en nourrit un une fois dans sa vie, et on se retrouve adopté par une flopée de dragonnets.
Ellias acquiesça lentement, finissant de bien se frotter les cheveux. Cela ne faisait pas de miracle, mais il se sentait un peu moins la personnification d’un lac.
– Vous pouvez enlever votre t-shirt si vous voulez, et l’essorer. Ce n’est pas comme si le sol était une flaque de toute façon. Et vos chaussures.
– Ça ne dérange pas ? s’assura Ellias.
Le barista haussa les épaules.
– Comme vous voyez, nous sommes bondés, plus aucune table de libre, cela serait en effet tout à fait indécent ! plaisanta-t-il.
Ellias rit malgré lui et se débarrassa de son t-shirt. Jasmin venait se poser sous la nouvelle douche quand il l’essora avant de s’amuser dans la flaque d’eau. Ellias était en train de fondre devant ce spectacle. Comment avait-il fait pour ignorer l’existence de ce café ?
– Je vous aiderai à nettoyer, assura Ellias enlevant une chaussure et chaussette pour ensuite maladroitement sautiller hors des dégâts d’eau et se débarrasser de leur paire.
– Pas besoin, je connais une dragonette qui va être heureuse ! Laissons-les s’amuser un peu.
En effet, un dragon bleu océan avec comme cornes de longues antennes de créatures aquatiques venait rejoindre Jasmin dans la flaque et s’y étala de toute sa longueur avec un bruit de joie. Jasmin lui jeta de l’eau dessus pour le bonheur du dragon d’eau qui se roula sur le dos. Ellias les observa, attendrit, intrigué par toutes ces différences d’apparence.
Que le café était désert était absolument incompréhensible ! Plus d’une personne devait chercher un abri de la pluie ! Et un café qui abritait des petits dragons absolument adorables ? De quoi faire la nouvelle sur tous les réseaux et journaux ! Curieux, Ellias sortit son portable de sa poche pour vérifier. Il se retrouva confronté à un écran noir qui ne s’alluma pas malgré plusieurs essais. Pitié, ne lui dites pas que la pluie avait eu raison de son téléphone ! Il le secoua, sans plus de succès. Il n’avait pas l’air si mouillé pourtant ! Voyant son air de détresse, le barista avait un sourire compatissant et lui désigna le comptoir.
– Nous avons un café latte aux épices d’automne ainsi qu’une crème caramel à la pomme et cannelle. Tout frais et fait maison !
– Avec plaisir ! accepta Ellias et emboîta le pas au barista pour prendre place près de Braise.
Le dragonnet lâcha un bruit de protestation quand une goutte de ses cheveux manquait de justesse de lui tomber sur les écailles.
– Hydrophobe ? s’amusa Ellias pour recevoir un nouveau long bruit outré et perplexe en retour.
Gentiment, il lui tendit ses doigts. D’abord méfiant, Braise s’éloigna de quelques pas avant de lentement revenir pour les renifler. Son souffle était étrangement chaud. Cela faisait du bien sur sa peau frigorifiée ! Il grelottait dans son pantalon mouillé, mais il y avait une limite à l'indécence, même dans un café vide. Le barista s’affaira derrière le comptoir à lui préparer sa boisson, sortant tasse, café, lait et un mélange d’épices dont l’odeur titillait déjà les narines d’Ellias.
– Vous êtes nouveau ? Le café est vraiment étrangement vide ! engagea Ellias la conversation chatouillant le nez de Braise qui éternua.
– Non, cela fait longtemps que nous sommes ici, nous n'avons jamais bougé ! assura le jeune homme.
– Vous travaillez ici depuis quand ?
– Depuis toujours, c’est mon café, s’amusa le jeune homme.
Surpris, Ellias le fixa.
– Sans vouloir vous vexer, vous n'avez pas l’air d’avoir l’âge.
– J’ai l’âge de quoi ? interrogea le barista avec un sourire au coin des lèvres.
– … de faire un job d’été à côté du lycée ?
– Comme quoi, les apparences sont trompeuses, rit le barista.
Son rire était beau, clair et cristallin, plein de joie de vivre, il dessina un sourire sur les lèvres d’Ellias.
– Pourquoi le café est-il si désert, alors ? Il est bien placé, et les dragonnets feraient fureur auprès des gens, surtout Jasmin, s’il salue tout le monde dès l’entrée !
Il sentait Braise lui renifler le bras avant de souffler dessus. Le jeune homme avait un frisson.
– Braise est un petit chauffage, efficace, mais petit, s’amusa le barista avant d’ajouter d’un air mystérieux : Pour votre question, cela a toujours été comme ça, nous sommes un café qui n'accepte que les VIP.
– Moi ? VIP ? Vous vous trompez ! rit Ellias avec un signe de main. J’ai à peine assez pour finir le mois, alors avoir une telle importance… !
– Qui dit que les VIP sont forcément des millionnaires importants ? retourna le barista avec un clin d'œil.
Braise avait fini de sécher son avant-bras et vint s’étaler dessus de toute sa longueur. Le corps entier du dragonnet dégageait une agréable chaleur. L’image était si mignonne qu’Ellias attrapa son téléphone par réflexe pour prendre une photo, seulement pour se faire confronter encore avec un écran noir.
– Pitié, ne sois pas cassé, j’ai pas l’argent pour te remplacer ! soupira-t-il.
– Il n’est pas cassé, assura le barista en posant devant lui un gros mug. Aucun appareil électronique ne fonctionne ici.
La mousse de sa boisson avait un dessin de dragon en poudre de cacao sur la crème.
– Comment ça ? s’étonna Ellias en admirant le dessin.
– Aucun appareil électronique ne fonctionne dans le café, répéta le barista.
– C’est impossible, tout fonctionne parfaitement bien de l’autre côté de la porte ! Aux dernières nouvelles, aucune magie ne sait faire une telle prouesse, rit Ellias en se passant une main nerveuse dans les cheveux.
– Hm…, fit le barista simplement, sortant une casserole de sous le comptoir.
La tête de Braise se releva alors qu’il fixa la casserole, remuant sa queue. Il glissa du bras d’Ellias pour s’approcher de ses petites pattes sous quelques exclamation ravis et disparaître dedans. Le mouvement avait un côté quelque peu pataud, à faire fondre le cœur d’Ellias. Le barista posa la casserole sur un meuble à l’arrière et le dragonnet en sortit à nouveau, tomba dans un grognement, pendant que son maître prit les ingrédients du caramel et plusieurs ramequins de crème cachés derrière la porte battante.
– Fais-toi plaisir, Braise ! lança le barista une fois tout préparé, la casserole dans une main.
Et au dragonnet de prendre une grande inspiration avant de cracher du feu !
– Ah oué, quand vous dites fait maison, c’est fait maison… souffla Ellias, les yeux écarquillés face à ce spectacle. Mais une crème caramel, cela ne prend pas plusieurs heures au frigo ?
– Nous trichons un peu, j’avoue. Il s’agit plus d’une crème déjà préparée à laquelle nous allons ajouter le caramel tiède, expliqua le barista en gardant un œil sur la préparation. Ce n’était pas l’idée la plus fine, j’avoue, je voulais changer de la crème brûlée, voyez-vous !
– Écoute, tant que le goût est au rendez-vous… le spectacle est en tout cas incroyable ! sourit Ellias.
Le barista lui jeta un bref regard surpris. Quand le caramel était prêt et un peu refroidi, il en versa un peu dans chaque ramequin. Ellias réalisa que maintenant que seul un des récipients avait une taille digne de ce nom, les autres étaient étrangement petits !
– Kéé ! s’exclama Braise en plongeant la tête première dans un ramequin sous le soupir du barista.
– Un jour, trésor, tu vas t’étouffer à ta propre gourmandise !
Le dragonnet releva la tête, le museau plein de crème et de caramel, lâcha une exclamation outrée et retourna à son repas. Ellias éclata de rire à s’en tenir le ventre. Il n’avait pas autant ri depuis si longtemps ! Le barista servit un ramequin après l’autre, et à tour de rôle, les dragonnets venaient se poser autour du comptoir pour déguster leur repas, Jasmin dans un vol en piqué qui finissait en roulé-boulé à travers le meuble, laissant derrière lui une traînée d’eau. Le barista réussit à l’attraper de justesse dans ses mains et le déposa à côté de sa crème. Ellias manqua de cracher la gorgée de son café latte.
– Doucement, Jasmin. L’enthousiasme c’est bien, ne pas se casser la figure encore plus !
La petite créature avait l'air peu dérangée par la situation et attaqua de bon appétit son dessert. Ellias profita pour regarder la demi-douzaine de dragonnets.
– Quel est le nom de tout ce beau monde ? demanda-t-il curieux.
– Hé bien, il y a Jasmin et Braise que tu connais déjà, fit le barista les présentations en posant le dernier ramequin à taille humaine face à Ellias. La dragonette d’eau s’appelle Gouttelette, celle de lumière, la nacrée, Mirage. Le petit brun timide qui a envie de disparaître derrière son ramequin est Gareth, et son élément est la terre. Et puis, il y a Rachel, aussi glacée que son élément ! Elle est la moins sociable au premier abord, mais elle est absolument adorable !
La dragonette en question siffla de l’autre bout du comptoir.
– Moi aussi je t’aime !
– Et toi ?
– Moi ? s’étonna le barista.
– Quel est ton nom ?
Pris de court, le jeune homme l’observa. Ellias lui retourna un regard similaire sans comprendre ce qui était si surprenant dans sa question pour le perturber à ce point.
– Joachim, finit le barista par répondre.
– Un joli nom, Joachim ! sourit Ellias en lui tendant la main. Moi, c’est Ellias, enchanté !
Un peu hésitant, Joachim finit par lui tendre sa main délicate aux ongles vernis d’un blanc nacré comme Mirage. Ellias la serra avec chaleur, avant de la porter à ses lèvres pour y déposer un léger baiser, observant avec délice les joues du barista s’empourprer.
– En quel honneur ? souffla Joachim en ramenant sa main.
– Ne faut-il pas traiter les princes avec le plus grand respect ? plaisanta Ellias avec un petit clin d'œil.
– Prince… ? s’étonna Joachim. Je n’ai rien d’un prince.
– Je peux te citer un nombre de contes de fées incroyables où la royauté a la cote avec les animaux fantastiques.
– Il s’agit plutôt des princesses, non ?
– Y a-t-il vraiment une si grande différence entre prince et princesse ? souffla Ellias en coulant un regard sur Joachim dont les joues gardaient leur couleur rose.
– Vous me draguez, réalisa Joachim.
– Je ne cherchais pas à être subtil, j’avoue !
Ellias prit une nouvelle gorgée de son café.
– Il est vraiment excellent, ton latte, je pense que tu as gagné un client fidèle, lança-t-il sur un autre clin d'œil.
Gêné, Joachim attrapa le ramequin vide de Braise pour le nettoyer. Le dragonnet s’était roulé sur le dos une fois le récipient léché à la miette près, ses pattes sur son ventre.
– Vous ne pouvez pas être un client régulier, marmonna-t-il.
– Tu peux me tutoyer ! retourna Ellias toujours sur sa lancée malgré sa surprise. Et pourquoi donc ?
– Ce café n’est pas fait pour les clients réguliers. Je vous l’ai dit, il est pour les gens particuliers, souffla Joachim. Ils arrivent ici, car ils cherchent quelque chose.
Ellias n’avait pas manqué que son invitation avait été ignorée. Il plongea sa cuillère dans la crème pour se consoler, attentif aux réactions du barista. Loin de lui l’idée de dépasser les limites de son vis-à-vis. Son but n’était pas de le rendre mal à l’aise.
– … ils cherchent quelque chose ?
Joachim acquiesça et attrapa le ramequin suivant alors que Gouttelette retourna dans la flaque d’eau.
– Un client à la fois, oui, continua-t-il en faisant la vaisselle. Ils s’égarent tous ici pour une raison ou une autre, mais ils cherchent tous quelque chose.
– Je ne cherche rien, pourtant, nota Ellias.
– Évidemment, s’amusa Joachim avec un petit sourire qu’Ellias trouva un brin mélancolique, personne qui atterrit ici ne le réalise. C’est le but de ce café, le faire réaliser.
– Hé bien, très cher Joachim, dis-moi donc, ce que je cherche si désespérément pour être tombé sur ton charmant endroit ! lança Ellias en agitant sa cuillère. Je suis tout ouïe !
Le barista arqua un sourcil.
– Je ne le sais pas non plus, vous me pensez devin ?
– Tu es le propriétaire d’un café rempli de dragonnets qui apparaît par magie pour des gens qui ignorent chercher quelque chose. Tu peux m’annoncer connaître le destin de toute créature sur la planète passée, présente et future, je n’aurais pas de raison de douter ! contra Ellias sous un autre clin d'œil.
– Si seulement ! rit Joachim et rangea son ramequin, jetant sa serviette sur son épaule pour s’accouder au comptoir. Normalement, vous savez, les gens viennent, jouent avec les dragonnets, prennent un café et commencent à me parler. De tout et de rien, mais surtout de leur vie. Et au bout d’un moment, ils réalisent.
Il se redressa, écartant un peu les bras, désignant son royaume serein et confortable.
– Tout ce que le café permet est une coupure de la réalité. Un endroit solitaire pour se ressourcer et se remettre, avec des présences qui sont là en cas de besoin. Vous, très cher Ellias, faites les choses un peu à l’envers. C’est une tactique, j’avoue, ça change un peu.
Ellias arqua un sourcil, avant qu’un poids sur son bras ne le distraie. Il baissa son regard pour voir Jasmin l’escalader impudemment pour s’approcher de sa crème.
– Oh non, non ! Elle est à moi, lança le jeune homme et leva les bras pour écarter son dessert du dragonnet gourmand.
Sous des “couis” outrés, Jasmin tomba sur le comptoir, avant de s’envoler pour venir tournoyer autour d’Ellias qui pivota sur son tabouret pour protéger sa pitance.
– Tu as eu tout un bol adapté à ta petite taille ! protesta Ellias en riant aux éclats.
– Coui ! protesta Jasmin.
– Bon, une petite cuillère, et après, ça va, d’accord ? Sinon tu vas devenir une grande boule et tu ne pourras plus faire des vols en piqué !
Le dragonnet couina encore. Ellias le prit pour un oui, et il lui passa une cuillère de crème que le dragonnet lécha avec plaisir. Jasmin vint ensuite s’installer sur son épaule gauche, s’étalant comme un chaton paresseux. Joachim avait observé la scène avec un certain amusement.
– Jasmin est une bouche sucrée.
– Je vois ça ! Et je comprends, la crème est délicieuse ! rit Ellias aux éclats portant son attention à nouveau sur le barista. Ce sont de vrais magiciens du rire !
– J’avoue qu’il est difficile de s’ennuyer avec eux ! approuva Joachim en caressant la tête de Gareth.
Le dragonnet de terre poussa un petit bruit tout discret avant de venir se cacher dans la poche de la veste de Joachim. Il passa une petite tête pour fixer Ellias.
– Je vois que Jasmin a des feuilles adaptées à la saison, il est comme une plante ? demanda Ellias curieux.
– Oui, il finira par les perdre. Au printemps, ils vont repousser et son dos sera couvert de fleurs. Tous les dragons ont leur propre particularité ! Gareth ici est très doué pour se faire passer pour un tas de terre inintéressant ! taquina Joachim le petit dragonnet en lui grattant la tête.
Gareth ne semblait pas savoir s’il devait s’outrer ou non à cette déclaration. Ellias profita pour donner quelques caresses à Jasmin avant de revenir au sujet :
– Et donc… je suis censé te déballer ma vie ? reprit-il. Pour réaliser ce que je cherche ?
Joachim haussa les épaules.
– Non. Vous êtes libres de faire ce que vous voulez, comme vous voulez.
– Vraiment ?
– Oui.
– Donc je peux aussi me lever et partir ?
– Si vous y arrivez, en effet.
Ellias fronça les sourcils, mais n’osa pas demander des précisions. Là, tout de suite, il ne voulait pas quitter ce café pour rien au monde. Il voulait y prendre racine !
– Je pense en tout cas avoir trouvé quelque chose que j’ignorais chercher, avoua-t-il d’un air mystérieux.
– Vraiment ? s’étonna Joachim.
– Un charmant barista qui répond au nom de Joachim !
Le concerné rougit encore, détournant légèrement le regard, jouant distraitement avec une mèche de ses cheveux.
– Vous y tenez, murmura-t-il en retour.
– Si je ne peux venir ici qu’une seule fois, j’aurais tort de ne pas essayer !
– Vous me connaissez depuis cinq minutes ! protesta Joachim.
– Justement, réalise le tableau ! Charmant, au rire magnifique, accueille des dragonnets et s’en occupe avec soin et amour, traite avec gentillesse ses clients et les écoute radoter sur leur vie pour les aider à trouver quelque chose… Moi, je dis que c’est une sacrée bonne première impression ! énuméra Ellias, un doigt après l’autre.
– Peut-être que vous devriez vraiment me parler de votre vie, en fait, balbutia Joachim en se passant une main sur le visage.
– Bien sûr, je t’invite à un café si tu veux, ailleurs ! Dans deux jours, on va dire ? C’est dimanche ! Nous pourrions faire connaissance peu à peu ! proposa Ellias enjoué.
Joachim lui jeta un regard comme s’il venait de le demander en mariage. Incertain, Ellias s’agita un peu sur son tabouret. Ce n’était pourtant pas si extraordinaire, de demander une sortie ? Ou bien ? S’il ne pouvait pas revenir dans le café, qu’est-ce qui les empêcherait de se voir ailleurs ? Si cela n’aboutissait à rien, alors cela n’aboutissait à rien, ce n’était pas la fin du monde !
– Impossible, tomba finalement la réponse. Mon monde se limite à ce café.
Le visage d’Ellias s’affala.
– C’est une blague ? Dis-moi que c’est une blague.
– La réalité est peu plus complexe, mais il s’agit d’un bon résumé, retourna Joachim simplement. Ce café n’est qu’une brève escale pour ses visiteurs. Nous ne sommes pas censés nous revoir.
– Tu… vis dans ce café… que tu ne peux pas quitter ? Mais … les dragonnets ?
– Comme dit, la réalité est plus complexe que ça, mais ça n’a pas vraiment d’importance.
– Donc… tu vis seul dans ce café. Tu ne peux pas le quitter. Tes seuls compagnons sont les dragonnets et les occasionnels visiteurs qui pleurent dans tes jupes ?
– Ou dans la jupe des dragonnets, nuança le barista.
– Mais… qui s’occupe de toi ? Qui te demande comment tu vas ? Qui est là pour que tu puisses pleurer dans ses jupes ? marmonna Ellias défait.
– Actuellement, il y a un client dans mon café qui semble se faire un point d’honneur à renverser le rôle, taquina Joachim.
– Non, non, ne détourne pas le sujet ! protesta Ellias. Je compte bien continuer à le faire, alors n’essaie même pas !
Joachim lâcha un soupir, observant le plafond pendant quelques instants.
– Pourquoi votre intérêt ? Avez-vous tendance à inviter chaque barista à un rencard ?
– Non seulement les baristas aussi adorables que leurs dragonnets ! sourit Ellias.
– Je ne fais que mon travail, Ellias. Quelle vie menez-vous pour qu’un peu de gentillesse vous donne le coup de foudre ? contra Joachim.
Ellias ouvrit la bouche pour contrer, mais aucun son ne sortit. Il resta là, si hébété que Gareth lâcha un petit bruit confus en le fixant de son regard ambré. Avec un sourire victorieux, Joachim reprit sa vaisselle et empila les ramequins propres à côté de l’évier. Après un long silence, Ellias finit par se racler la gorge.
– Ok. D’accord. Bon, balbutia-t-il en se frottant la nuque. Je n’ai potentiellement pas eu la meilleure vie du monde, mais pas non plus la pire. Certes, je conçois que les gens m’ont donné beaucoup d’occasions d’être déçu. Mais ! – il leva son regard nimbé de détermination vers Joachim – cela me permet justement de reconnaître et d’apprécier la gentillesse quand j’en croise. Et cela ne rend pas mes coups de foudre un mensonge. Je ne te demande pas la lune. Laisse-nous une chance. Si cela ne marche pas, cela ne marche pas. Au pire, nous avons passé quelques moments agréables. Nous n’avons rien à perdre.
Joachim l’observa, un petit rictus au coin des lèvres avant de fixer sa collection de ramequins, sans répondre.
– Donc, je me répète : qui est là pour toi ?
– Pourquoi… dans un lieu qui a été créé pour des gens oubliés et mis de côté… tu n’en profites pas…
– Parce que je sais ce que ça fait, d’être mis de côté, justement, coupa gentiment Ellias. Et que je refuse d’être ce que je reproche aux autres. Si je le pouvais, j’enverrais balader le monde entier.
Joachim l’observa avant de secouer un peu la tête dans un petit rire désabusé, se passant la main dans les cheveux.
– Je l’ai fait, j’ai envoyé balader le monde entier. J’ai signé le contrat qui me lie à ce café pour offrir aux gens ce que je n'ai moi-même pas pu recevoir, avoua-t-il.
– Donc, tu as un patron ?
– En quelque sorte.
– Donc tu peux discuter de congé pour sortir de ton café ! s’enthousiasma Ellias avant d’ajouter, avec douceur, peut-être que toi aussi, tu cherchais quelque chose pendant tout ce temps.
– Coui ! se manifesta Jasmin sur son épaule en remuant de la queue comme pour l’approuver, son regard posé sur son maître.
Ellias lui caressa gentiment la tête pour le remercier de son soutien, avant que Braise ne se manifeste aussi de sa voix grave.
Joachim se pinça le nez devant cette trahison flagrante de ses dragonnets.
– Je comprends l’envie d’envoyer balader le monde entier, continua Ellias avec douceur, tendant une main vers Joachim. J’en ai envie si souvent. Et chaque fois, je me rappelle le bien dans ma vie. Les petites choses, comme le magicien au coin de la rue et son spectacle pour enfants, la vieille dame qui me parle de sa vie quand je fais mes sondages et qui me remercie à la fin de l’avoir écoutée, les vœux d’anniversaire de ma mère que j’ai cumulés toutes ces années, le printemps, quand la nature commence à revivre. Toi aussi, tu es maintenant sur cette liste. Savoir que tu essayes de donner aux autres ce qui t’as été refusé est une belle chose.
– Ellias, je suis lié à cette boutique, répéta Jasmin encore, à mi-voix. Même si c’était possible, même si j’en ai l’envie, réalises-tu à quel point cela va être compliqué, voire impossible ?
Ellias se pencha, attrapa avec délicatesse les mains du barista, les serrant avec chaleur. Il observa pendant quelques instants leurs deux couleurs de peau contrastantes, les ongles fins et colorés de Joachim, ses propres doigts aux bagues dignes d’un chanteur de punk qui voulait révolutionner le monde depuis son garage. Ils étaient si différents, la poupée de conte de fées et la racaille de banlieue en jeans troué.
– L’amour signifie accepter quelqu’un dans sa vie non pas quand cela nous arrange, mais justement quand cela ne nous arrange pas, en dépit de tout.
Joachim lui retourna le geste, serrant légèrement ses mains en retour.
– Si tu n’as pas encore trouvé de raison de sortir, ce n’est pas grave. Mais si tu en as envie, essaye. L’automne est même la plus belle saison pour le faire, ne trouves-tu pas ?
– L’automne ? s’étonna Joachim.
– C’est la fin d’un cycle. La nature s’éteint pour revivre de plus belle au printemps. Le parfait moment pour revivre soi-même.
– Tu es un sacré poète, Ellias, taquina Joachim avec un léger sourire, serrant sa main brièvement un peu plus fort.
– Daccord, ajouta-t-il après un silence. Essayons.
Abasourdi à son tour, Ellias fixa Joachim, les yeux ronds. Ce dernier s’empourpra à nouveau.
– Tu m’as dragué tout du long et maintenant tu t'étonnes du résultat ! s’exclama-t-il, boudeur, croisant les bras.
Avec un rire gêné, Ellias se frotta la nuque.
– Ah, je ne pensais pas te convaincre si rapidement, avoua-t-il.
– Je ne peux cependant rien te promettre.
– Si ! objecta Ellias avec détermination. Promettons-nous de nous revoir. C’est tout le but !
Joachim était hésitant. Son regard glissa sur ses dragonnets qui l’observaient chacun depuis leur perchoir. Ce fut finalement après un petit bruit encourageant de la part de Gareth, que le barista finit par acquiescer d’un signe de tête.
– C’est une promesse. Nous allons nous revoir. Peu importe le temps que cela prendra.
– Nous allons nous revoir, promit Ellias à son tour, venant prendre le visage du barista en coupe pour sceller la promesse d’un délicat baiser sur ses lèvres.
Son contact était doux et léger pour permettre à Joachim de se rétracter à tout instant. Mais ce dernier se glissa dans cette courte étreinte par-dessus le comptoir. Le visage rayonnant, Ellias finit par se reculer.
– Bon, il va falloir que j’y aille, lança-t-il en vidant le fond de son café.
Il enleva une de ses bagues pour la poser sur le comptoir, en souvenir. Elle était un peu ringarde, comme toutes ses bagues de punk, une tête de mort entre des griffes. Il était peut-être temps de changer de rôle, maintenant. Il déposa gentiment Jasmin sur le comptoir et lui gratta une dernière fois le menton avant d’attraper son t-shirt, ses chaussettes et ses chaussures, ou du moins, d’essayer. Avec un rire amusé, il caressa Gouttelette qui avait élu domicile dans une de ses baskets qui tentait vaille que vaille de sécher. Avec la même délicatesse, il attrapa la dragonette pour la poser à côté de Jasmin sous son regard outré.
– Faites bien attention à Joachim pour moi, d’accord ?
Gouttelette poussa un sifflement. Avec un dernier regard pour le barista, Ellias finit par pousser la porte et quitta la boutique avec un dernier geste d’au revoir que Joachim lui rendit.
Dehors, un grand soleil l'accueillit. Et Ellias réalisa ce qu’il cherchait sans le savoir : son sourire qui prenait racine au fond de son cœur. Quand il se retourna pour voir une façade de boutique vide et abandonnée, son sourire ne diminua pas pour autant.
*
Ellias avait beau venir tous les jours, le café ne lui apparaissait jamais. À chaque fois, le jeune homme restait un moment devant la devanture délabrée, à se souvenir de cet instant onirique et de leur promesse. À chaque fois, il se répétait les noms des dragonnets, mais surtout celui de son barista. Et à chaque fois, au lieu de douter, sa certitude ne faisait que grandir : ils allaient se revoir. N’importe le nombre de jours à rester planté là, à appeler Joachim et ses compagnons.
Et puis, un matin de printemps, alors qu’il se réveilla difficilement pour affronter une nouvelle journée au centre d’appels, il découvrit sur sa table de chevet une magnifique petite fleur dans de douces couleurs rose-pastel et il savait que son attente avait pris fin.