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Nouvelle complète

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— Cap, le salk[1] s’est échappé.

[1] Nom local : salikdj’bou-g. Jugé peu vendeur.

— Encore ? Je t’avais dit de mettre un code.

— C’est ce que j’ai f–

— Cap ! Il y a un truc bizarre dans–

— Attends, moi c’est plus urgent.

— Mais bouclez-la, toutes les deux !

Dans le bureau surpeuplé (un exploit d’étroitesse, puisqu’iels ne sont que trois), Mira et Kaja se taisent. Lae capitaine, Van, soupire et lève les yeux de son ordinateur.

— Kaja, c’est quoi le problème ?

— Il y a un bruit incongru dans la cale.

— Incongru ? Euh, reçu. Danger immédiat ?

— Non.

— Ok. Mira ?

— Le salk a encore réussi à se barrer. Avec le cadenas à clé, le cadenas à code, la porte verrouillée et le–

— Oui, j’ai compris.

Kaja les interrompt d’un œil rêveur :

— Il est incroyable. Et je vous l’avais dit, on aurait dû l’enfermer dans un thermos.

— Les acheteurs du parc animalier auraient été vexés, pouffe Mira.

— On l’aurait remis dans la cage juste avant de leur donner.

— Ah ouais, et ensuite on se fait réembaucher pour le recapturer une fois qu’il s’est barré, malin.

Les deux femmes se claquent les paumes et Van se frotte les tempes.

— Comment on l’a attrapé, hier ?

— L’aspirateur.

— Ok, au boulot…

*

 — Gnagnagna, un boulot tranquille, grogne Mira qui termine de se sécher.

— Je sais même pas pourquoi t’y as cru, se moque Kaja, on explore de nouvelles planètes. En plus, tu es mauvaise langue : on a fini par enlever « tranquille » de l’annonce, on a mis « travail souvent ennuyeux avec rares phases de dangers prononcés ».

Mira sourit. Kaja est encore couverte de poussière et de particules verdâtres de salk et, malgré ça, aucune des deux n’échangerait sa place pour rien au monde. Ou plutôt, pour rien dans la galaxie, dont elles ont l’occasion de visiter les coins perdus[2] lors de leurs missions pour procurer des formes de vie inédites aux gens assez riches pour posséder un appartement dans la station orbitale vénusienne.

[2] Malgré l’absence de coin au sein de notre planète comme de notre galaxie, cette expression perdure. Vivement que l’humain ait colonisé la galaxie ESO 358-49, où elle sera enfin pertinente.

Le vaisseau cargo grince et grogne, mais il les mène à bon port, Van, elles et Ronflore, qu’iels ont adopté dans le secteur de Tau-Ceti.

D’ailleurs, l’animal-qui-n’est-pas-un-animal-car-les-animaux-c’est-que-sur-Terre-et-ça-fabrique-du-collagène (comme aime à le rappeler Mira, ce à quoi Kaja répond invariablement et si vite qu’on croirait un réflexe pavlovien « il mange, marche et parle, je sais pas ce qu’il te faut ») pointe son nez par le sas de la salle d’eau resté ouvert pour quémander à manger.

L’espèce a été décrite, lors de sa présentation, comme « un corps de poulet avec une tête de rat sur lequel aurait poussé de la mousse ». Loin d’être assez poétique pour Van, iel a dû se retenir de rajouter sur le champ que l’animal[3] est plus doux qu’un lapin, ronronne quand on lui gratte le menton et adore grimper sur les genoux de Kaja. Et il ronfle, d’où son nom.

[3] Qui-n’est-pas-un-animal-car-l…

— J’arrive, gros poulet, lui lance Mira avec affection.

Ronflore pépie et effectue de petits bonds joyeux vers la cuisine.

Mira referme derrière elle. Dans un vaisseau hermétique, c’est important de respecter le besoin de solitude de chacun.

Dans la cuisine, Van attend son tour de se laver. À ellui, le poste va comme un gant : iel apprécie la solitude comme Kaja la vue des étoiles et Mira le ronronnement du vaisseau.

Après avoir sorti une boîte de pâtée pour chiot à Ronflore, Mira se rend au cockpit vérifier les radars. L’espace, c’est plein de vide mais, le jour où ça décide de vous envoyer un astéroïde dans le pif, ça rigole pas.

C’est Kaja la spécialiste de la route mais iels ont toutes leur permis et peuvent effectuer les tâches de base. Par exemple, localiser une fichue étoile, leur fichue étoile !

Rien. Depuis bientôt une semaine, iels ne captent plus le réseau galactique qui leur permet de retrouver le système solaire.

— Tu as bien tourné à gauche après Proxima ? demande-t-elle à son amie quand elle passe le sas.

Kaja répond d’un claquement de langue à cet équivalent de « tu as fermé les volets avant de partir ? » quand votre interlocuteur vous pose la question pour la troisième fois. Puis elle se penche sur l’écran et reprend ses recherches.

Au bout d’un quart d’heure de jurons colorés et d’avoir traité ses logiciels d’orifice excréteur d’exoanimaux variés, elle s’exclame :

— C’est la dernière fois que j’accepte une mise à jour juste avant de partir ! Qui a besoin de synchroniser le mode justifier de son traitement de texte plutôt que du système de guidage, nom d’un parsec.

Van pénètre le cockpit alors qu’elle baragouine quelques menaces.

— Alors ?

— On va encore devoir sauter en hyperespace.

Iels grimacent en cœur. Ça rend malade.

— À moins que l’un de vous ne se découvre une boussole intégrée…

Toutes trois se mettent à sonder les étoiles autour d’elleux comme pour repérer une flèche lumineuse. Franchement, on réussit à traverser la galaxie mais pas à mettre des panneaux sur le chemin ?

Le miracle ne se produit pas. Rien ne ressemble à un bout d’espace noir plein de points lumineux qu’un autre bout d’espace noir plein de points lumineux[4].

[4] L’autrice demande pardon à toute la communauté des astronomes, dont elle estime grandement les compétences et espère que, si l’humanité finit par quitter la Terre devenue inhabitable, elle aura une place dans un vaisseau. En première classe.

Une voix forte retentit alors dans l’habitacle :

— Je suis Van, capitaine d’un Vipéra-5, q–

Les deux femmes lae coupent d’un air excédé :

— Arrête ton exposition à deux balles, on en a déjà parlé. Personne ne va tourner un film sur ta vie, et certainement pas en se basant sur les enregistrements audios du vaisseau.

— Euh, c’est si jamais on retrouve le vaisseau perdu, vous savez ? Comme ça, iels sauront qui était à bord…

— Bien sûr.

 *

En l’absence de tout signal, Van est obligé de prendre la décision de bouger à nouveau. Une fois sorties d’hyperespace, iels ne peuvent qu’attendre une éventuelle connexion au réseau. Toutes les trois ont choisi leur occupation favorite : Mira joue aux cartes, Kaja finit de tricoter sa douzième écharpe et Van accepte d’enfermer le salk dans un thermos après que ses deux collègues ont, cette fois, refusé de l’aider à l’attraper.

Iels se résignent à un nouveau saut quand l’étrange complainte se fait entendre depuis la cale : le son incongru qu’iels avaient toutes oublié. Mira est toute désignée pour aller voir, c’est son domaine là-dedans.

Leur dernière escale leur a fourni des poissons colorés, de minuscules sauterelles aux antennes plumeuses et une sorte de limace aérienne aux voiles violets qui pend du plafond[5]. Mira les évite en tendant l’oreille. Elle s’approche des sauterelles et… oui, c’est bien d’elles que vient le bruit. Une douce stridulation, comme un violon un peu désaccordé. C’​​​​​​​est joli.

[5] La présence ou non d’un thermos dans un coin restera un secret.

Comme si elles prenaient conscience d’être étudiées, le son s’amplifie et devient une plainte de protestation. La xénobiologiste s’éloigne, se rapproche, tourne le terrarium. Aucun doute : les sauterelles répondent à sa présence et à… autre chose.

Puisque ça ne coûte rien, Mira demande à Van de sauter dans la direction vers laquelle se regroupent les sauterelles.

Coup de bol et énigme scientifique, elle est formelle : ces créatures connaissent la position de l’étoile la plus proche.

— C’est incroyable, s’​​​​​​​extasie Kaja. Comment peuvent-elles le savoir, enfermées comme elles sont ?

— Je ne sais pas. Elles le sentent ? plaisante Mira.

— Tu crois que ça sent quoi, le Soleil ?

— Le cramé ?

— Tant que ça sent pas la choucroute[6], ça me va.

Mira pouffe et enlace son amie. Cette trouvaille incroyable va intéresser les biologistes, c’est certain. Iels vont pouvoir les proposer un bon prix, de quoi continuer à voguer toujours plus loin sur les courants de la Voie Lactée…

[6] L’autrice précise qu’elle apprécie tout le monde, y compris les Alsaciens. Elle a d’ailleurs une très bonne amie alsacienne.

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